Chapitre 8 ~ Chapitre 7 ~

Je me réveille et Lucien n'est pas à mes côtés. Je suis seule dans la chambre vide. Je fixe un point imaginaire loin devant moi. Était-ce un rêve ? Je repense à ce que j'ai vu : le Sidh, l'Autre Monde. Je me souviens de tout ce qu'il s'est passé dans les moindres détails mais, étonnement, je ne parviens pas à distinguer le rêve de la réalité. Je me tourne sur le dos et rive mes yeux sur le plafond le temps de réfléchir un peu. Je me redresse et regarde l'heure sur mon radio-réveil : il est midi passé et je ne suis toujours pas debout. Je saute hors du lit et me retire mon pyjama.

Je tends le bras pour attraper mes vêtements mais des bruits de métaux retiennent mon attention. Mon cœur explose dans ma poitrine. Je réfléchis à qui pourrait être à la maison avec moi. Les enfants sont à l'école et Lucien au travail, je suis censée être seule. J'attrape mon peignoir et me couvre avec avant de sortir de la chambre sur la pointe des pieds.

Dans la pièce à vivre, j'entends des bruits de pas et sens une odeur délicieuse de pain frais. Une seule personne me vient à l'esprit :

Maman ?

Je cesse mes idioties et me précipite à sa rencontre. J'appréhende tellement notre face à face que mon estomac est retourné. Au milieu de la cuisine ouverte, le tablier fermement noué autour de la taille, devant le four, elle prépare un repas en chantonnant. Sa joie m'énerve : je ne le supporte pas.

- Qu'est-ce que tu fais ici ? Lâché-je sèchement.

Elle se tourne vivement vers moi, un plat fumant entre ses mains gantées. D'un mouvement de l'épaule, elle referme la porte du four et me sourit.

- Bonjour, tu as bien dormi ?

Je fronce les sourcils et secoue négativement la tête avant de répéter ma question :

- Qu'est-ce que tu fais ici ?

Voyant que je campe sur mes positions, elle abandonne. Elle pose le plat sur le plan de travail et me répond :

- Je suis venue vous voir, mes petits-enfants, Lucien et toi.

- Qui a dit que tu pouvais venir ?

- Je suis venue de moi-même y vois-tu un problème ? Me demande-t-elle.

- Tu n'as rien à faire...

- Les enfants sont déjà au courant de ma venue, j'ai eu Ethan au téléphone ce matin et Lucien n'y a pas omis d'objection.

Elle me sourit en rangeant les maniques à leur place à côté du four. Je prends une grande inspiration.

- Après, si tu veux que je parte. Je m'en vais mais...

Elle se tourne vers moi.

- Il faut que tu saches que je suis très malade...

- Malade ? Demandé-je surprise.

- Oui, je suis allée voir mon médecin récemment. Il m'a dit que j'étais en surmenage et qu'il fallait que je prenne des vacances alors je me suis dis pourquoi ne pas venir ici et passer Noël avec mes petits-enfants.

- Noël est dans un mois et demi ! M'écrié-je.

- Nous passerons beaucoup de temps ensemble, s'exclame-t-elle en nettoyant la vaisselle.

Sa simple présence ici m'agace plus que tout dans ce monde. Je fronce les sourcils et m'approche du plan de travail sur lequel je plaque violemment mes mains.

- Il est hors de question que tu restes ici ! J'ai... Un gros travail urgent à faire.

- J'ai déjà emmené mes valises, dit-elle en les pointant du doigt.

Derrière le canapé, deux grosses valises à roulettes rouge et rose attendent sagement en compagnie d'un sac à dos et d'un sac à main. Je secoue la tête.

C'est une blague !

- Je dormirai dans la chambre d'ami si tu n'y vois aucun inconvénient, m'informe-t-elle.

- Non, m'indigné-je. Tu ne peux pas rester ici !

Je soupire longuement et me pince l'arrête du nez. Malheureusement, les relations que j'ai avec ma mère ne sont pas des plus joviales et j'ai beaucoup de rancune envers elle. Si aujourd'hui elle est présente dans ma vie, c'est uniquement parce que j'ai la volonté que mes enfants aient une vie de famille comme tous les autres avec leurs grands-parents paternels et maternels. Et elle le sait. Du coup, elle joue sur ce point sensible pour obtenir ce qu'elle veut de moi. J'ouvre lentement les yeux et l'observe faire la vaisselle en silence alors que la haine boue en moi et les souvenirs remontent.

Bien avant ma naissance, elle était tombée amoureuse d'un homme au caractère bien étrange. Il était tout son univers, elle ne voyait que par lui et lui disait oui à tout. Lentement, il l'avait isolé de ses amis puis de sa famille pour qu'elle reste enfermée à la maison à s'occuper de lui. Elle finit par tomber enceinte et je vins naturellement au monde. Ce qui, il me l'avoua un jour alors qu'il était dans une terrible colère, l'avait bien « emmerdé » pour réutiliser ses mots. Ma mère ne pouvait plus s'occuper exclusivement de lui et il n'appréciait pas vraiment. J'étais devenue comme une sorte d'ennemie, une rivale à éliminer. Ma grand-mère maternelle voulait absolument prendre de mes nouvelles mais toutes ses tentatives étaient vaines.

Ma mère, malgré une fatigue croissante, parvenait à s'occuper de mon père et de moi en même temps ce qui lui convenait. Lui, mon père, ignorait totalement ma présence. Tant et bien que je ne suis pas sûre qu'il se souvienne de quoi que ce soit entre ma naissance et mes six ans. Pourquoi mes six ans ? Parce que c'est à ce moment-là que les ennuis ont vraiment commencé pour moi. C'était à cette période que les premières entités sont venues à ma rencontre pour demander de l'aide. Évidemment, je n'étais qu'une enfant qui n'avait pas conscience de ce qu'il se passait vraiment et je me laissais bercer par leur présence. À cette époque, qui mieux que mes parents pouvaient m'aider ? J'avais confiance en eux mais je n'aurai pas dû. Je me souviens que mon père m'avait dit que j'étais folle et que si je n'avais pas été aussi jeune il m'aurait fait enfermer. Ma mère m'avait regardé longuement en silence. Je me souviens de cette lueur de jalousie dans le regard qui s'était rapidement transformé en haine. Aucun des eux n'avaient voulu m'aider et m'avait renvoyé dans ma chambre. J'ai retenté ma chance deux ou trois fois avant de définitivement abandonner. Mon père m'appelait « La Dinguo » et ma mère était devenue plus sévère et plus mesquine avec moi. J'ai alors préféré me taire et essayer d'aider ses personnes seule et dans le secret.

Je n'étais pas parvenue à garder le secret longtemps. Ma mère découvrit ce que je faisais et l'Enfer, le vrai, commença. À plusieurs reprises, je fis des séjours dans des services psychiatriques infanto-juvéniles sans avoir de visites de mes parents. Pourtant, ça ne changeait rien et je continuais mes agissements dans le secret. J'admets que cela ne me plaisait pas des masses mais je n'avais pas le choix : je ne savais pas comment m'en débarrasser autrement qu'en les aidant.

Mon père arriva à bout de toutes ses histoires et posa un ultimatum à ma mère : c'était lui ou moi. Elle fit son choix et je terminai dans une famille d'accueil. Ma grand-mère, dès qu'elle l'apprit, fit le nécessaire pour devenir ma tutrice légale. De mes quinze ans jusqu'à mes dix-huit ans, elle s'occupa de moi et je découvris un fait bien étrange. Ce genre de don est familial : elle se transmet, normalement, de génération en génération. Sur les trois enfants que ma grand-mère eût, mon oncle eut la voyance, ma tante la médiumnité et ma mère est la seule à ne rien avoir eu malgré son rêve d'avoir un don comme sa fratrie. Je compris alors sa jalousie. Ma grand-mère, Estelle, m'apprit tout ce qu'elle put avant de mourir lorsque j'avais vingt-deux ans. Ce fut une terrible perte pour moi mais Lucien fut là pour me soutenir.

Deux ans plus tard, Ethan naissait et je repris contact avec ma mère en lui précisant bien la raison. Quant à mon père, il l'avait quitté depuis longtemps pour une plus jeune femme et je n'ai jamais pu le retrouver. Tant mieux ceci dit.

Depuis, Lucien est le tampon de mes émotions quand elle est dans les environs même si, au fond de lui, il n'est pas d'accord pour qu'elle reste.

Face à mon silence et mon regard meurtrier, ma mère tente de me lancer sur des sujets de conversation divers. Lorsque les enfants sont là, cela ne me dérange pas de me forcer à faire comme si de rien n'était mais quand ils sont absents rien ne m'empêche d'être désagréable.

Silencieusement, je lui tourne le dos et m'en vais sans lui adresser la parole. Comme je m'y attendais, elle me demande si je ne veux pas manger : tout est prêt. Depuis que je lui ai dis tout ce que j'avais sur le cœur dans ce couloir d'hôpital, elle joue la mère et grand-mère modèle. Je secoue la tête mais elle insiste :

- Tu ne vas pas rester sans manger tout de même ! Viens manger de mon gratin, je l'ai fait spécialement pour toi.

Je me tourne vers elle et lui crache :

- J'en ai rien à carrer de ton gratin. Range-moi ce faux jeu de maman modèle, ça ne marche pas avec moi. Si tu es encore sous ce toit, c'est pour les enfants, pas pour moi.

- Fais attention à comment tu me parles, je suis ta mère pas ta copine.

- À quel moment tu a été ma mère exactement ? Quand tu m'as envoyé en hôpital psychiatrique ou quand tu m'as envoyé en famille d'accueil pour un mec qui, finalement, t'a laissé tomber ? Je ne m'en souviens plus.

- J'admets que je n'ai pas toujours été une mère modèle mais tu pourrais enterrer la hache de guerre quand même.

Je ricane. J'ai une violente envie de la gifler pour la faire taire.

-Tu es culottée... C'est toi qui engagé la guerre mais c'est moi qui doit demander la paix...

- T'entendre parler de fantômes nous a fait très peur... Je pensais vraiment que tu étais malade et je ne voulais que ton bien. On dirait que les choses se sont calmées avec le temps, j'en suis heureuse pour toi.

Elle me sourit. Cette fois-ci son sourire est sincère. Je secoue lentement la tête en sachant pertinemment qu'elle ment et préfère lui fausser compagnie plutôt que continuer une discussion qu'elle n'entend pas.

J'entre dans ma chambre et referme la porte à clé derrière moi pour être sûre d'être seule. Je soupire et passe ma main dans les cheveux. La situation ne peut certainement pas s'aggraver.

- Mais tu es complètement folle ! Qu'est-ce qu'il t'a pris ?

Sauf si Gwenaëlle débarque par surprise dans ma chambre. Je soupire à nouveau et me tourne vers elle. J'aperçois dans son regard de la panique et la lueur de la défaite.

- Qu'est-ce qu'il m'a pris pour quoi ? Demandé-je en attrapant mes vêtements sur la chaise.

- Tu sais que Lug a pris tes paroles comme un défi ?

Je fronce les sourcils et me tourne vivement vers elle. Je m'approche en plongeant mon regard dans le sien et lui demande de répéter ce qu'elle vient de me dire.

- Lug a pris tes paroles comme un défi ! Il aime se battre sous toutes ses formes possibles ! On avait peu de chance de réussir à sauver Dana et l'humanité mais maintenant nos chances sont réduites à zéro !

- Donc ce n'était pas un rêve... Murmuré-je.

- Bien sûr que non ce n'était pas un rêve.

Je m'assieds sur la chaise et soupire longuement. Je me penche en avant et attrape ma tête en fermant les yeux. J'ai besoin de calme pour réaliser ce qu'il m'arrive. Gwenaëlle semble le comprendre et respecte mon temps de silence. Quand je juge que j'ai suffisamment pris mon temps, je me relève et fixe la jeune rousse. Je retire mon peignoir et elle se retourne pour me laisser un minimum d'intimité.

- Autant ne pas perdre de temps. On doit trouver une solution aussi vite que possible, répliqué-je

J'enfile mes vêtements en réfléchissant. Le chaos règne dans mon esprit et je ne parviens pas à y mettre de l'ordre. Je soupire et termine de m'habiller.

- Je vais être honnête avec toi Gwenaëlle, dis-je. Je ne sais vraiment pas comment m'y prendre pour faire passer ton message à temps.

- Tu le trouveras, j'en suis persuadée, tu es forte et intelligente, m'encourage-t-elle. Lug l'a dit, tu as un très haut potentiel.

Je souris. Est-ce que je vais arriver à être à la hauteur de ses attentes ? Ce n'est qu'une question mais je sens un poids terrible s'abattre sur mes épaules. J'inspire profondément et ouvre les volets.

- Tu as bien dormi ? Me demande-t-elle. Tu as fait ton cauchemar ?

Je me tourne vivement vers elle et secoue négativement la tête. Un léger sourire se dessine sur ses lèvres.

- Je suis soulagée alors, me dit-elle.

- Comment tu sais pour mes cauchemars ? Demandé-je.

- Je t'ai entendu en parler à ton mari. Je t'ai entendu lui expliquer et lui décrire ce que tu as vu.

Je hoche lentement la tête et fronce les sourcils. J'ai une idée qui surgit. Je lui souris et, d'une voix tendre, je lui demande :

- Dis-moi, si je te fais une description détaillée d'une personne, tu serais capable de la retrouver et de lui faire passer un message ?

Gwenaëlle semble hésiter un moment.

- Je te rassure, si ce que j'ai vu est juste : elle a aussi un don de médiumnité.

- Dans ce cas, ça pourrait se faire, m'informe-t-elle.

Mon sourire s'élargit et je hoche lentement la tête : les choses sérieusement vont pouvoir commencer.

            
            

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