Capítulo 3 ~ Chapitre 2 ~

Debout face à un incendie d'une grande envergure, je reste silencieuse et abasourdie. Les flammes destructrices reflètent leur danse macabre dans mes yeux effarés. Comment peut-on faire ça ? Je ne parviens pas à comprendre, à trouver des raisons. Je tremble de tout mon corps. De la rue, on entend les hurlements d'une femme et les pleurs de son enfant qui semble être très jeune. Mon cœur se serre d'angoisse.

Pendant un moment, je m'imagine être à sa place : coincée dans les flammes, mes deux enfants pleurant dans les bras, à hurler à l'aide, qu'on vienne à notre secours, sans voir la moindre silhouette à l'horizon. J'imagine mes poumons me brûlant et ma voix se casser d'angoisse et de terreur. Le temps semble ne jamais s'écouler et je me demande ce que j'ai bien pu faire dans ma vie pour que cela m'arrive. J'imagine toutes les horreurs que cette femme et cet enfant subissent. Je ne peux pas rester là sans rien faire. Mon humanité me hurle de sauter dans les flammes et de la sortir là. Je sais que les secours ne sont plus très loin mais je n'aime pas me sentir impuissante. Les larmes d'horreur me montent aux yeux et mon estomac se tord. Je me balance d'avant en arrière comme pour me préparer à faire la course de ma vie contre la montre. Lentement, je me tourne vers un homme dont le visage m'est totalement inconnu et qui, pourtant, semble être un grand ami. On se regarde d'un air entendu : lui aussi ne veut pas rester ainsi. Dans le creux de nos oreilles, ils nous insistent à aller les aider :

- Allez-y, nous vous protégerons.

Je déglutis. J'ai peur et, pourtant, je sens des ailes me pousser dans le dos. Mon ami secoue vivement la tête pour m'indiquer qu'il est prêt à entrer avec moi et je lui réponds de la même manière. On remonte nos vêtements sur le nez, on se prend la main et, ensemble, nous fonçons sans réfléchir dans la fournaise sous les hurlements des passants qui nous préviennent d'un danger que l'on connaît déjà.

Dans l'habitation, la chaleur est insupportable. Le bois crépitent et la fumée noire dense flotte paisible au-dessus du peu d'air encore respirable. On s'accroupit pour en profiter et avançons prudemment. Je réalise à quel point notre idée est complètement folle mais je ne veux pas faire demi-tour.

- Dans la chambre d'enfant ! Hurle-t-il.

Je me retourne. J'aperçois la silhouette d'une femme camouflée par la fumée nous indiquer de monter les marches : les victimes se trouvent en haut. Même si je ne vois pas du tout cette personne, je sais qui elle est et je sais que je ressens une chaleureuse amitié à son égard. Elle agite son bras avant de disparaître. J'ordonne à l'homme de me suivre et il obéit sans rechigner. On gravit les marches en carrelage qui se brise sous notre poids et la chaleur. Pourtant, on continue sans s'en soucier. On trouve rapidement la chambre d'enfant grâce à une porte sur laquelle « Noa » est inscrit en lettres vertes. Je recule pour laisser la place à mon coéquipier qui, d'un violent coup de pied, l'ouvre : nous ne voulons pas prendre le risque de toucher la poignée brûlante – alors que nous risquons nos vies.

La femme, au visage tuméfié par des hématomes jaunis, serrant son bébé dans les bras pour le protéger, est recroquevillée dans un coin. Brusquement, elle lève son regard vers nous et il s'illumine d'un espoir qui me brise le cœur. Pour elle, nous sommes leurs sauveurs. On se précipite jusqu'à eux. Ses joues brillent des larmes qu'elle a versé pendant tout ce temps qu'elle priait qu'on vienne à leur secours.

- Dieu a entendu mes prières, dit-elle la voix brisée. Que Dieu vous bénisse pour votre acte, qu'il vous bénisse pour votre courage et votre grand cœur. Merci, merci infiniment.

Sans lui adresser la parole, j'attrape l'enfant d'environ deux ou trois ans et je serre contre moi veillant à poser mon tee-shirt contre sa bouche. À côté, mon ami attrape la femme et passe son bras autour de ses épaules pour l'aider à tenir debout

- Il ne faut pas perdre de temps ! Hurlé-je. Il faut rapidement partir d'ici !

On se précipite tous vers la sortie de la chambre quand la femme hurle.

- Attention !

Je lève les yeux et une des poutres apparentes enflammée du plafond s'effondre sur moi et l'enfant.

Il est trois heures du matin et je suis à nouveau assise dans mon canapé, une tasse de thé chaud entre les mains et un plaid sur les épaules. Je suis exténuée. Je voudrais tellement dormir mais l'image de ces flammes s'approchant de mon visage m'en empêchent. Je ferme lentement les yeux en soupirant. Les flammes surgissent et je sursaute. Instinctivement, je lève les yeux au plafond. Je sais que je n'ai pas de poutres apparentes au-dessus de ma tête mais j'ai quand même cette crainte que l'une d'elles me tombe sur la tête. Je reste un instant immobile dans cette position.

La douce voix de cette femme résonne en moi. J'inspire profondément. La dernière fois que je l'ai entendu remonte à un peu plus d'un mois et, pour le moment, toujours pas de deuxième confinement à l'horizon. J'apporte la tasse à mes lèvres.

Dans le couloir, des bruits de pas lourds se rapprochent. Au grognement sourd, je comprends qu'il s'agit de Lucien qui vient de se réveiller et qui est à ma recherche. Il entre dans la pièce mais je ne le regarde pas. On reste ainsi quelques temps en silence avant qu'il ne vienne s'asseoir devant moi. Il pose sa main sur ma cuisse et plante ses yeux marrons dans les miens.

- Encore ce cauchemar ? Demande-t-il avant de bailler.

Je ne réponds pas. Je baisse simplement mes yeux et bois silencieusement une gorgée de mon thé. Il soupire et ajoute :

- Tu ne veux toujours pas me le raconter ?

Un nouvelle fois, je garde le silence.

Il retire sa main et vient s'asseoir à mes côtés pour me serrer dans ses bras. Je ferme les yeux et reste blottit contre son torse. Les battements de son cœur m'apaisent et un frisson parcourt tout mon corps. Je soupire longuement et sa voix résonne :

- Tu sais que si tu ne me dis rien, je ne pourrais pas t'aider.

Je ne lui réponds pas.

- Gwendoline, je me sens tellement impuissant face à ton état, j'aimerai que tu me dises ce qu'il se passe, que tu me dises ce qui ne va pas pour que je puisse t'aider à ma hauteur. Nous sommes un couple, nous sommes mariés, on peut tout partager.

J'ouvre lentement les yeux. Je sens que la culpabilité me prends. Je sais que je peux lui faire confiance, je sais qu'il me soutiendra toujours malgré mon don. Mais je sais aussi qu'une telle particularité est un véritable fardeau, une malédiction pour la personne qui la possède comme pour les personnes qui l'entourent. Les notions de temps et d'espaces n'existent pas de l'autre côté, les entités peuvent alors débarquer à tout moment du jour et de la nuit pour appeler à l'aide ou, tout simplement pour s'amuser avec les vivants. Je me redresse et le contemple.

- Nous vivons ensemble depuis 16 ans, nous ne sommes plus à un cauchemar près, continue-t-il. Ce n'est pas en gardant le silence que tu parviendras à y mettre fin. Je n'ai pas de super pouvoirs comme toi mais je pourrais quand même essayer de trouver un moyen pour te soulager de ce poids, pour que tu retrouves enfin la paix et que tu dormes enfin correctement. Alors maintenant tu as le choix : soit tu me parles, soit je t'enfonces les somnifères un par un dans le gosier. Tu choisis.

Je ris. Il arrive toujours à me rendre le sourire quand je l'ai perdu. J'inspire profondément, bois une gorgée de ma boisson et la pose sur la table. J'ai besoin de force pour me rappeler de la scène.

Après m'être confortablement installée devant lui, je lui explique dans les moindres détails les images qui hantent mes nuits. Je n'oublie rien : l'homme qui est mon ami mais dont je ne connais rien, la femme que je suis mais dont l'identité m'est totalement inconnue, la mère de famille battue et son enfant coincés par les flammes, toutes les émotions que je ressens tout le temps, la chaleur, les crépitements, les pleurs, les cris et cette poutre qui achève ces images en s'abattant sur moi.

Lucien garde le silence et m'observe. À son regard, je vois qu'il est attentif et réfléchit à mes paroles. Assise en tailleur devant lui, tenant mes chevilles, je l'observe sans dire le moindre mot.

- Tu sais ce qu'il veut dire ?

Je baisse les yeux et prends le temps de réfléchir avant de répondre. À vrai dire, je crois à un rêve prémonitoire par son réalisme. Malheureusement, je ne veux pas admettre que je mourrai de cette manière. Je m'efforce de lui sourire et, le plus assurée possible, je lui dis que je ne sais pas ce qu'il veut dire. Il hoche lentement la tête.

- Et c'est tout ? Tu n'as rien d'autre à me dire ?

Je baisse le regard sur ses mains.

- Gwendoline, insiste-t-il.

- Il y a un mois environ, j'ai eu une visite pas comme les autres, commencé-je.

Après deux ou trois secondes de silence, je continue :

- Une femme. J'ai juste vu le reflet de sa robe rouge dans l'écran de la télévision, elle m'a parlé mais je ne l'ai pas vu. Comme si elle ne voulait pas se montrer à moi.

- Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

- Elle m'a dit que je continuerai à faire le même cauchemar tant que je ne ferai pas ce pour quoi je suis faite.

- Qu'est-ce que tu dois faire ?

- Je ne sais pas, réponds-je en baissant les épaules.

J'observe Mistigrie qui me contemple de ses grands yeux ronds. Elle miaule avant de sauter de son arbre à chat. Elle monte sur le canapé et vient se frotter contre moi en ronronnant. Je la caresse rapidement. J'inspire profondément avant de me lever. J'attrape ma tasse de thé et me rend à la cuisine pour la poser dans l'évier. Mon époux se lève et vient me serrer dans ses bras. Comme à mon habitude, j'en profite pour me régénérer. Je finis par me séparer et lui dire :

- Je... J'ai toujours pensé que ma mission était de transmettre les messages des défunts aux vivants pour assurer la paix des deux côtés mais, depuis sa visite, je me pose beaucoup de questions et je n'ai pas de réponses.

Tendrement, il frotte mes épaules en plongeant son regard dans le mien.

- Elle ne t'a rien dit d'autre ? Me demande-t-il.

Je hausse les épaules et me détourne de lui.

- Je ne me souviens plus exactement de la conversation.

- Tu n'as pas noté son message ?

- Non parce qu'elle n'en avait pas à transmettre. Elle est venue me voir parce qu'elle voulait juste faire équipe avec moi pour sauver une certaine Dana qui est mal au point, peu importe les moyens utilisés.

- Et qu'est-ce que tu as dit ?

- Sur le coup, je lui ai dit non. Je ne voulais pas faire des choses que je pourrais regretter ou me lancer dans des actes illégaux.

Lucien s'appuie à son tour contre le plan de travail. Il croise les bras, son regard rivé sur moi.

- Et si c'était ça ta mission ? Me demande-t-il.

- J'y ai pensé, j'ai eu le temps d'y penser.

- Alors ?

Je ne préfère pas répondre.

- Je pense que tu devrais accepter de l'écouter et accepter sa demande. Je n'ai pas la même capacité que toi mais j'ai compris une chose : si elle vient jusqu'à toi, si elle vient te chercher, c'est qu'il n'y a que toi qui peut vraiment venir à son secours et personne d'autre.

Je secoue la tête et retourne sur le canapé.

- Lucien, tu ne peux pas comprendre. C'est déjà suffisamment compliqué de voir les morts et de les entendre à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. C'est dur de les entendre supplier leurs proches de les pardonner, c'est dur de les voir culpabiliser pour des erreurs qui ont blessées leurs proches vivants et ne pas pouvoir les réparer eux même, c'est dur de voir cette petite fille de cinq ans ne pas comprendre pourquoi ses parents ne lui parlent plus, l'entendre dire qu'elle voudrait un câlin de leur part et qu'ils arrêtent de pleurer... C'est dur de passer pour une folle auprès des gens qui te jettent la pierre comme si tu étais une pestiférée avant de les voir revenir juste pour avoir des messages, n'être qu'un intérêt personnel aux yeux des gens, une espèce de passerelle entre l'au-delà et les vivants et non une personne à part entière. Je ne veux pas en rajouter une couche en faisant alliance avec un fantôme sans savoir ce qu'il veut faire, sans connaître ses intentions. Ma vie est suffisamment compliquée comme ça pour me mettre, en plus, des bâtons dans les roues.

Je soupire et remonte mes genoux contre ma poitrine. Je ferme les yeux et m'efforce d'oublier toutes ces images qui me hantent. Il me suit d'un pas lent sans pour autant venir s'asseoir.

- Tu sembles oublier un léger détail. Je vis avec toi depuis des années et je te connais depuis bien plus longtemps encore, me dit-il. J'ai pris l'habitude de tes histoires de fantômes et j'ai appris à vivre avec. Je te sens te réveiller la nuit en sursaut à cause d'un cauchemar, je te vois vérifier tous les jours ton sel à chaque coin de la maison ou que tes protections restent bien en place, je te sais prier silencieusement dans ton coin pour pouvoir rester en paix. Je ne t'ai jamais rien dit pour ne pas que tu te sentes coupable mais je remarque le poids que pèse ce don sur tes épaules. Tu ne sais pas à quel point ça me blesse d'être impuissant face à ta détresse alors que je pourrais quand même faire un petit quelque chose. Oui, ça ne serait pas grand-chose mais, au moins, ça serait ça en moins qui pèserait sur tes épaules. La vie est aussi dure pour toi que pour moi, que pour les enfants parce que eux aussi remarquent toutes ces petites choses mais ne disent rien pour ne pas te blesser. Et puis, si ça peut vous aider à toutes les trois : toi en dormant correctement, elle en retrouvant la paix et Dana en se sentant mieux, ça vaut peut-être le coup d'essayer.

Je le fixe sans dire quoi que ce soit. Mon coeur se serre et les larmes montent lentement jusqu'à mes yeux. Je réalise qu'il a raison et que je n'ai jamais vu les choses sous cet angle. Je pensais avoir toujours été discrète.

- Quoi qu'il en soit, je vais me recoucher. Je travaille dans pas longtemps. Tu devrais te calmer, oublier tout ça et faire de même. Demain, il fera jour.

Il vient déposer un baiser sur mon front. Je le regarde disparaître dans le couloir pour regagner la chambre. Je reste seule assise sur mon canapé, les yeux baissés.

            
            

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