Capítulo 5 ~ Chapitre 4 ~

Elle tombe. Cette poutre enflammée ne met que quelques secondes à m'atteindre et, pourtant, j'ai l'impression que ça dure une éternité. Elle est là. L'enfant se blottit contre moi et cette poutre se rapproche dangereusement de nous.

- Attention !

Je me réveille en sursaut, couchée dans de l'herbe bien verte. Au-dessus de moi, un grand ciel bleu dans lequel des papillons et des oiseaux batifolent. Je me redresse lentement et observe ce qui m'entoure. Je fronce les sourcils face à ce magnifique spectacle de verdure et de paix. Bien que l'endroit semble des plus beau, je me mets rapidement sur pieds en me demande où je suis. Je remarque très rapidement que je suis vêtue de mon pyjama rose sur lequel des oursons se câlinent avec un gros cœur au-dessus de leur tête. Oui, j'admet que ce n'est pas des plus crédible mais c'est tellement confortable. Je cherche à comprendre où je me trouve, je cherche mes enfants, mon époux. Mon cœur s'emballe sous la panique. Un peu plus loin, j'aperçois des personnes de dos qui discutent. L'une d'elle est une femme rousse portant une robe bleue.

Gwenaëlle...

Enfin je crois. Il n'y a pas de sang sur sa tenue. Prudemment, je me rapproche de sa position. Elle est accompagnée d'un homme vêtu d'une longue robe pourpre et capuchonné. Il se tient fermement à un bâton torsadé et décoré presque aussi grand que lui.

Une main gargantuesque s'abat sur mon épaule, m'obligeant à faire un pas en arrière pour ne pas tomber. Lorsque je me retourne, j'aperçois un homme immense – devant facilement atteindre presque les trois mètres – à la longue barbe et chevelure brune. Il me fixe sévèrement avec ses grands yeux noirs qui percent son visage loin d'être séduisant. Il est vêtu d'une tunique très courte qui couvre à peine ses fesses et son pénis. Complètement surprise, perturbée, je me fige et ne parviens ni à bouger, ni à détourner mon regard du sien. Il me contemple de la tête aux pieds avant de grogner d'une voix très grave et résonnante :

- Que fait une vivante parmi les mots ?

- Hein ? Quoi ? M'écrié-je.

Il se penche en avant pour être à ma hauteur. De plus près, je trouve qu'il dégage quelque chose de rassurant qui s'éloigne un peu de l'ogre. Mais malgré cela, je ne parviens pas à calmer les battements de mon cœur et mes jambes tremblantes.

- Qui es-tu ? Que fais-tu parmi les morts ?

Je ne parviens qu'à bredouiller quelques phrases sans queue ni tête. Les mots ne se suivent pas ne veulent rien dire. Parmi les morts ? Qu'est-ce que cela voulait dire ?

- As-tu perdu ta langue ?

- Dagda ! Entends-je hurler dans mon dos.

Je fais volte-face et aperçois la jeune rousse avec qui je fais fraîchement équipe. Le mastodonte se redresse alors qu'elle arrive à notre hauteur avec un sourire innocent. Je fronce les sourcils d'incompréhension : sa robe est parfaitement bleue, pas la moindre tâche de sang ou de trou de flèche à l'horizon. Je lève ensuite mon regard vers le sien gardant mon silence.

- Dadga, ça fait plaisir de te voir, dit-elle poliment. Tu es toujours aussi resplendissant !

- Gwenaëlle... J'aurai dû me douter que c'était sûrement encore une de tes manigances. Tu ne t'arrêteras donc jamais ?

Elle est connue par ici, me dis-je.

- Est-ce qu'on peut vraiment parler de manigance ? Demande-t-elle en agitant ses mains.

Elle ricane, mal à l'aise. Dagda m'observe à nouveau attentivement avant de demander.

- Est-ce que tu es à l'origine de la présence de cette jeune femme au Sidh ?

- Oui et non parce que, vois-tu, je n'ai pas totalement...

- Ne commence à tout me mettre sur le dos, enfant ingrate ! S'écrie le vieillard à mes côtés.

On se tourne tous vers lui. Malgré son âge très avancé, je le trouve très beau avec sa longue barbe blanche et son regard apaisant. Elle ne riposte pas et se contente de m'attraper par la main et me pousse face à Dagda pour me mettre sur le devant de la scène. Rapidement, le feu aux joues, je relève la tête pour river mon regard sous le peu de visage que j'aperçois. Je réalise tout de même qu'elle est parvenue à me toucher comme si nous étions toutes les deux pareilles. Sommes-nous toutes les deux mortes ou vivantes ?

- Dagda, je te présente Gwendoline ! C'est elle qui va nous aider !

Le mastodonte me fixe longuement, les sourcils froncés. Il croise les bras. Visiblement pas convaincu par les paroles de la jeune femme.

- Comme tous ceux et celles d'avant ?

- Ceux d'avant ? M'écrié-je en me tournant vers elle. Vous avez dit que j'étais la seule à pouvoir vous aider !

- Et ça sera vérifié par la pierre de Fal, me dit-elle avec un sourire forcé sur les lèvres.

- La pierre de Fal ? Demandons Dagda et moi en choeur.

Elle ignore la question et s'approche du géant qui, sévèrement, continue :

- Tu nous avais déjà dit que le dernier était le bon avant qu'il n'échoue lamentablement.

- Ce n'était qu'une erreur.

- Une erreur de plus parmi plus de trois milles participants que tu nous as ramené, rétorque-t-il. On commence à perdre patience Gwenaëlle.

- J'ai compris, ça fait beaucoup de personne que je ramène au Sidh, admet-elle. Je fais juste de mon mieux pour aider au maximum Dana !

Dana.

Je fronce les sourcils en entendant ce prénom qu'elle ne cesse de répéter. Elle est donc si importante pour qu'elle passe son temps à tenter de l'aider. Je lève mon regard vers le mastodonte. Son expression est différente : il est triste, tourmenté et en colère. Je le sens et je le suis tout autant que lui.

- Si on ne me laisse pas essayer, comment veux-tu qu'on trouve le bon moyen de la sauver ?S'exclame Gwenaëlle. Regarde dans quel état elle est. Jamais elle n'a été aussi bas, on ne peut pas se permettre de la laisser comme ça. On serait aussi responsable si on restait les bras croisés sans rien faire. Alors s'il faut que je passe mon éternité à tester chaque être humain pour trouver celui qui m'aidera à la sauver, je passerai mon éternité à tester chaque être humain pour trouver celui qui m'aidera à la sauver. Peu importe ce qu'il m'en coûte. Après tout ce qu'elle a fait pour nous tous, on ne peut pas la laisser souffrir comme ça. Tu es son fils, tu devrais le comprendre mieux que moi...

Il y a un silence que je trouve dérangeant. Je prends une grande inspiration et Dagda hoche la tête.

- Bien, j'espère pour toi que c'est la bonne personne parce que nous en avons vraiment besoin.

- Je ferai tout pour qu'elle le soit.

Je le regarde s'en aller. Rapidement, j'écarquille les yeux et, les joues rouges, je me détourne avec un frisson qui parcourt tout mon corps. Je pose mon regard gris sur Gwenaëlle et, autoritairement, je lui ordonne de m'expliquer ce qu'il se passe ici car je ne comprends rien. Elle bredouille quelques paroles et se perd dans ses dires.

- Comment te dire tout ça... Commence-t-elle.

- Bienvenue au Sidh ou l'Autre Monde comme certains l'appellent, dit calmement le vieillard.

- Esrhas ! S'indigne-t-elle les mains sur les hanches. Tu vas la faire peur à dire les choses de cette façon !

- Oh, ça suffit ! On a assez perdu de temps avec tes bêtises. Soyons direct, dit-il en m'attrapant le bras.

Complètement perdue dans un monde qui n'est pas le mien, dans une histoire qui m'échappe, je ne réfléchis même plus et me laisse emporter.

- Va-t-on voir Dana ? Demandé-je tout de même.

Gwenaëlle secoue négativement la tête.

- Non, on va se rendre à la pierre de Fal.

- C'est quoi la pierre de Fal ?

- Quand les Tuatha Dé Danann, ou les Enfants de Dana, sont descendus sur Terre pour apprendre la magie aux humains, ils ont emmené avec eux quatre grandes reliques importantes : la pierre de Fal, la lance de Lug, l'épée de Nuada et le chaudron de Gundestrup, m'explique Esrhas. Chaque relique a une particularité qui lui est propre. Celle de la pierre de Fal est de crier dès que celui qui doit être roi ou reine la touche...

- Mais il n'est pas question que je sois reine, le coupé-je.

- On ne coupe pas la parole et on écoute jusqu'au bout, me réprimande-t-il.

Je m'excuse en baissant les yeux. Je ne m'étais pas faite sermonner de cette manière depuis des lustres, ça me fait quelque chose d'étrange. Je me sens honteuse et gênée.

- Je disais donc que la pierre de Fal crie dès que celui qui doit être roi ou reine la touche mais, avec quelques manipulations spécifiques, on peut lui demander presque n'importe quoi.

- Tu as ce qu'il faut ? Demande Gwenaëlle impatiemment.

- Bien évidemment, répond Esrhas comme si c'était évident.

Ensemble, nous marchons silencieusement plusieurs minutes. À chaque pas que nous faisons, nous rencontrons des individus qui se baladent avec un grand sourire et pleine de vie, aussi étrange que cela paraît. À côté, notre monde paraît terne et morne, sans vie et mort. J'avoue que j'ai un peu de mal à croire que ces personnes sont mortes, j'ai du mal à croire que je suis dans l'Autre Monde. Je ne parviens pas à détourner mon regard de tous ces visages souriants et lumineux. Tout le monde semble s'entendre et s'apprécier, ils se parlent avec amitié et sincérité, je ne ressens que de la paix et une chaleur que, jamais, je n'ai connu sur terre. Je me sens tellement détendue, le cœur léger. L'amour est si fort en ces lieux que je parviens à oublier ma condition d'humaine. Sur mes joues et contre mon gré, des larmes ruissellent tant je me sens bien.

- Est-ce que ça va ? Me demande Gwenaëlle.

Je sursaute et me tourne vers elle, un grand sourire sur les lèvre.

- Oui, ça va. Juste que je ne savais pas que c'était... Comme ça, dis-je.

- Ah oui, tu vas rapidement t'y faire, me dit-elle. Mais pas trop, sinon tu ne voudrais plus partir d'ici.

J'observe le ciel avant de me tourner vers elle.

- Mais... Où sont les anges ?

- Tu sais, l'Autre Monde est bien plus vaste que tu ne le crois, répond Esrhas. Pour te donner un ordre d'idée, en comparaison la Terre a approximativement la même superficie qu'un millième du plus petit grain de sable que l'on puisse trouver. C'est une immensité sans limite et sans fin dans laquelle tout le monde va et vient à sa guise.

- Et il n'y a pas de conflits ? Demandé-je surprise.

- Des conflits ? C'est typiquement humain, répond Gwenaëlle. Quand tu parviens à trouver ton équilibre personnel, quand tu te débarrasses de cette souffrance humaine, cette colère, cette haine, cette jalousie et toutes ces émotions négatives qui te pourrissent l'intérieur. Tu réalises à quel point les conflits ne valent rien. Pourquoi vouloir se séparer alors que l'union fait la force ?

Je ne sais pas quoi répondre. On s'arrête et je lève les yeux vers une immense colline dont le sommet est accessible par une centaine de marches. Je hoche lentement la tête.

- La pierre de Fal se trouve là-haut, informe Esrhas.

- Et on va devoir monter tout ça ?

- Evidemment, comment veux-tu y accéder ? Réplique Gwenaëlle en ouvrant la marche.

Silencieusement, je les suis et gravis l'escalier à ma vitesse. Je réalise à quel point le sport me manque et que je devrais m'y remettre sérieusement.

Arrivée au somment, je reprends ma respiration les mains sur les hanches sous le regard de mes deux partenaires. Ni l'un ni l'autre est essouflé. Je préfère ne pas relever et contempler cette pierre gravée d'une croix celtique, de triquetra et même de triskel. Je hoche lentement la tête: c'est donc la fameuse pierre de Fal. Gwenaëlle tourne autour en passant ses mains sur le monument qui reste silencieux. Elle sourit et se tourne vers moi.

- Esrhas va la préparer et il va falloir que tu la touches pour être sûre que c'est toi ! Si elle crie c'est bon sinon on te reconduira chez toi.

Je l'examine rapidement avant de poser mon regard sur le vieil homme qui s'accroupit devant. Il prononce une incantation dont je ne comprends pas le sens. Il sort de sa poche un bocal contenant un liquide verdâtre et le déverse à ses pieds tout en continuant son incantation d'une voix douce et aimante, plus comme s'il implore une faveur. Il se redresse lentement et fait quelques pas en arrière pour me laisser la place. D'un mouvement de tête, il m'invite à toucher la pierre. J'observe Gwenaëlle qui, excitée comme une puce, m'invite aussi à poser mes mains dessus. Je m'en approche. Je m'arrête à moins d'un mètre d'elle et contemple mes mains, le cœur battant. Cette pierre allait vraiment sceller mon avenir ?

- Touche-la ! M'incite la jeune rousse.

Je déglutis et pose les mains de chaque côté de la roche humide. Je ferme les yeux et me prépare à un cri strident qui donne la chair de poule. Pourtant, rien ne se passe. Je lève les yeux vers le trou qui reste parfaitement silencieux. Je retire mes mains et fais un pas en arrière. Lorsque je me tourne vers Gwenaëlle, elle est déçue. Pendant un moment, je me sens coupable de ne pas être à la hauteur. Je croise les bras et m'excuse.

- Je suis peut-être pas celle qui faut, dis-je. Je suis désolée mais j'espère que vous parviendrez à rapidement la trouver.

- Non, ce n'est pas possible !

Elle se précipite vers la pierre et l'examine en tournant tout autour. Elle s'énerve et ramasse un caillou qu'elle jette à travers la colline en grondant. Sous le regard Esrhas et le mien, elle fait les cent pas.

- Non, ce n'est pas possible, répète-t-elle. Dana est dans un état pitoyable, je n'ai pas le temps de chercher et de trouver quelqu'un qui accepterait de travailler avec moi et puis qui.... Argh, non mais je rêve ! Ce n'est pas possible ! Encore un échec... Je n'arrête pas de les enchaîner, c'est insupportable.

Elle donne un coup de pied dans le vide. Je me sens de plus en plus mal et contemple Esrhas qui est parfaitement calme. Silencieusement, il descend les marches sans se retourner. Je me lance à sa poursuite et m'arrête en haut de l'escalier.

- Où allez-vous ? Demandé-je.

- Je n'ai plus rien à faire ici, je retourne auprès de Dana pour la soutenir. Elle va avoir besoin de notre soutien pour ce qui va se passer.

- Elle va mourir ?

Il s'arrête au milieu de l'escalier et se tourne vers moi. J'ai une boule dans la gorge. Je me sens responsable de ce qui arrive. J'essaie de retenir cette inquiétude, cette culpabilité qui me rongent. J'inspire profondément pour me calmer et garder un minimum de figure devant lui. Il réfléchit avant de me répondre :

- Habituellement, tout le monde n'est pas autorisé à la rencontrer. Néanmoins, je t'accorde mon invitation.

Il me tend la main.

- Viens donc avec moi, me dit-il. Je vais te faire rencontrer la déesse Mère de tous.

            
            

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