Capítulo 2 ~ Chapitre 1 ~

Debout face à un incendie d'une grande envergure, je reste silencieuse et abasourdie. Les flammes destructrices reflètent leur danse macabre dans mes yeux effarés. Comment peut-on faire ça ? Je ne parviens pas à comprendre, à trouver des raisons. Je tremble de tout mon corps. De la rue, on entend les hurlements d'une femme et les pleurs de son enfant qui semble être très jeune. Mon cœur se serre d'angoisse.

Pendant un moment, je m'imagine être à sa place : coincée dans les flammes, mes deux enfants pleurant dans les bras, à hurler à l'aide, qu'on vienne à notre secours, sans voir la moindre silhouette à l'horizon. J'imagine mes poumons me brûlant et ma voix se casser d'angoisse et de terreur. Le temps semble ne jamais s'écouler et je me demande ce que j'ai bien pu faire dans ma vie pour que cela m'arrive. J'imagine toutes les horreurs que cette femme et cet enfant subissent. Je ne peux pas rester là sans rien faire. Mon humanité me hurle de sauter dans les flammes et de la sortir là. Je sais que les secours ne sont plus très loin mais je n'aime pas me sentir impuissante. Les larmes d'horreur me montent aux yeux et mon estomac se tord. Je me balance d'avant en arrière comme pour me préparer à faire la course de ma vie contre la montre. Lentement, je me tourne vers un homme dont le visage m'est totalement inconnu et qui, pourtant, semble être un grand ami. On se regarde d'un air entendu : lui aussi ne veut pas rester ainsi. Dans le creux de nos oreilles, ils nous insistent à aller les aider :

- Allez-y, nous vous protégerons.

Je déglutis. J'ai peur et, pourtant, je sens des ailes me pousser dans le dos. Mon ami secoue vivement la tête pour m'indiquer qu'il est prêt à entrer avec moi et je lui réponds de la même manière. On remonte nos vêtements sur le nez, on se prend la main et, ensemble, nous fonçons sans réfléchir dans la fournaise sous les hurlements des passants qui nous préviennent d'un danger que l'on connaît déjà.

Dans l'habitation, la chaleur est insupportable. Le bois crépitent et la fumée noire dense flotte paisible au-dessus du peu d'air encore respirable. On s'accroupit pour en profiter et avançons prudemment. Je réalise à quel point notre idée est complètement folle mais je ne veux pas faire demi-tour.

- Dans la chambre d'enfant ! Hurle-t-il.

Je me retourne. J'aperçois la silhouette d'une femme camouflée par la fumée nous indiquer de monter les marches : les victimes se trouvent en haut. Même si je ne vois pas du tout cette personne, je sais qui elle est et je sais que je ressens une chaleureuse amitié à son égard. Elle agite son bras avant de disparaître. J'ordonne à l'homme de me suivre et il obéit sans rechigner. On gravit les marches en carrelage qui se brise sous notre poids et la chaleur. Pourtant, on continue sans s'en soucier. On trouve rapidement la chambre d'enfant grâce à une porte sur laquelle « Noa » est inscrit en lettres vertes. Je recule pour laisser la place à mon coéquipier qui, d'un violent coup de pied, l'ouvre : nous ne voulons pas prendre le risque de toucher la poignée brûlante – alors que nous risquons nos vies.

La femme, au visage tuméfié par des hématomes jaunis, serrant son bébé dans les bras pour le protéger, est recroquevillée dans un coin. Brusquement, elle lève son regard vers nous et il s'illumine d'un espoir qui me brise le cœur. Pour elle, nous sommes leurs sauveurs. On se précipite jusqu'à eux. Ses joues brillent des larmes qu'elle a versé pendant tout ce temps qu'elle priait qu'on vienne à leur secours.

- Dieu a entendu mes prières, dit-elle la voix brisée. Que Dieu vous bénisse pour votre acte, qu'il vous bénisse pour votre courage et votre grand coeur. Merci, merci infiniment.

Sans lui adresser la parole, j'attrape l'enfant d'environ deux ou trois ans et je serre contre moi veillant à poser mon tee-shirt contre sa bouche. À côté, mon ami attrape la femme et passe son bras autour de ses épaules pour l'aider à tenir debout

- Il ne faut pas perdre de temps ! Hurlé-je. Il faut rapidement partir d'ici !

On se précipite tous vers la sortie de la chambre quand la femme hurle.

- Attention !

Je lève les yeux et une des poutres apparentes enflammée du plafond s'effondre sur moi et l'enfant.

Je me réveille en sursaut. Transpirante et tremblante. J'essaie de contrôler ma respiration et calmer la terreur qui vient de m'assaillir. Je baisse les yeux lentement vers mon mari qui, le sommeil lourd, dort paisiblement. Je soupire, rassurée de ne pas l'avoir réveillé. Je lève les draps et sors de mon lit. J'ai besoin de sortir prendre l'air et réordonner mes esprits. J'enfile mes chaussons épais et sors de la chambre, veillant à refermer lentement derrière moi. Silencieusement et sur la pointe des pieds, je traverse le couloir qui conduit à l'espace vie.

Je me dirige vers la cuisine ouverte et me prépare un lait chaud avec du miel. Avant son décès, ma grand-mère m'en préparait toujours une tasse quand j'étais triste ou angoissée, elle me disait que c'est une potion magique pour retrouver sa joie quand on ne l'avait plus et, je dois dire, que ça fonctionne relativement bien avec moi. Plus parce qu'elle me rappelle de bons souvenirs que par sa prétendue magie. Je referme la bouteille de lait en entendant des miaulements derrière moi. Lorsque je me retourne, j'aperçois Mistrigrie, notre petite chatte grise. Ne jugez pas son prénom ce sont mes deux enfants qui ont choisi de l'appeler ainsi. Elle se met en position d'attaque et crache dans ma direction. Je fronce les sourcils et me retourne pour tomber nez-à-nez avec un vieillard pâle aux cernes noires comme le charbon. Il est enveloppé d'un manteau chaud et, pourtant, il est trempé. Je ne suis pas surprise, j'ai pris l'habitude de les croiser au moment où je m'y attends le moins. J'attrape ma tasse de lait pour la glisser dans le micro-onde.

- En quoi puis-je vous aider ? Lui demandé-je.

- Je suis mort depuis trois jours et personne n'a encore trouvé mon corps ! S'exclame-t-il.

Après avoir programmé mon appareil, je me tourne vers lui avec un sourire aimable. Un sourire qui s'efface aussitôt quand une petite fille chauve, à peine âgée de sept ans, se pointe derrière ma baie vitrée, me rappelant ainsi la dureté de la vie. Je m'approche de la table basse, attrape mon bloc-notes et le stylo. Il m'indique son identité, le lieu de sa mort ainsi que le dernier message qu'il veut faire passer à ses proches. Je me redresse et me tourne vers la petite fille qui a disparu tout comme le vieillard. Je relis mes notes : Albert Gaubois, 79 ans, mort noyé dans la Loire au niveau du Port de l'Asnerie.

- A mes enfants : je suis désolé de ne pas avoir été présent comme j'aurais dû l'être. J'ai toujours travaillé très dur pour m'assurer que vous ayez une vie convenable sans me rendre compte à quel point vous grandissez vite. Je réalise à présent ce que n'était pas un compte en banque rempli que vous vouliez mais juste l'amour d'un père présent. J'espère que vous me pardonnerez cette erreur tout comme vous me pardonnerez d'avoir délaissé votre mère, lis-je à voix haute d'un ton las et monotone.

Mon cœur se serre. Face à tous ces messages, je me sens souvent désarmée. Le pire n'est pas de recevoir le message mais de le transmettre. Comment regarder quelqu'un dans les yeux et lui annoncer la mort d'un proche sans se sentir mal soi-même ? Être le porteur de mauvaises nouvelles n'est pas le rôle que j'avais espéré.

Je soupire longuement et penche la tête en avant. Je repense à ce cauchemar. Ce cauchemar qui revient toutes les nuits depuis plus de trois mois. Trois mois que j'essaie de comprendre qui sont ces deux personnes sans aucun indice. Tout se passe dans ma tête en boucle sans que je ne parvienne à comprendre le sens. Je vais récupérer ma tasse dans le micro-ondes et m'appuie sur mon plan de travail en réfléchissant. Je ne ressens pas de fatigue. Je comprends alors que le reste de la nuit va être long et que je ne me recoucherai pas. Autant mettre ce temps à profit.

Le soleil se lève et les premiers signes de vie dans la maison se font entendre. Les réveils sonnent et les premiers gémissements désespérés résonnent dans les chambres. Derrière les fourneaux, je termine de préparer les crêpes pour leur petit-déjeuner. Ce n'est que lorsque que je termine la dernière que Louise, ma fille de huit ans, surgit dans la pièce suivit de près par son frère de onze ans, Ethan. Tous les deux viennent m'embrasser sur les joues avant de s'asseoir pour manger. Rapidement, mon mari nous rejoint à son tour. Il est déjà habillé et mal à l'aise. Rapidement, il s'approche de moi et me serre dans ses bras. Je profite de son amour et de son odeur qui me rassure et me réconforte. On se sépare et il me regarde dans les yeux pour me dire :

- Tu n'étais pas dans le lit ce matin. Encore une visite ?

Je baisse les yeux et me blottit contre lui en silence pour retrouver forces et énergie. Je suis heureuse de l'avoir rencontré. Il m'accepte comme je suis avec mes capacités étranges que peu de personnes comprennent. Rien n'est facile quand on se retrouve au milieu de l'équation entre la vie et la mort. Pourtant, malgré les difficultés, il est toujours présent et me soutien même dans les moments les plus durs. J'inspire profondément et me sépare de lui. On se regarde dans les yeux et je comprends qu'il attend une réponse. Je me détourne de lui et vais chercher le bloc-notes pour lui tendre.

- J'ai fais un drôle de rêve cette nuit et on est venu me rendre visite pour me demander de faire passer un message.

Il l'attrape et le lit silencieusement. Il grimace et le repose sur le plan de travail.

- Qu'est-ce que tu vas faire ?

- Je vais l'aider à trouver la paix. Comme à mon habitude, c'est ce pour quoi je suis faite.

Il garde le silence. Je sais qu'il essaie de comprendre ce que je ressens sans pouvoir se mettre à ma place. Il m'embrasse sur le front et se prépare son café. Comme tous les matins, nous nous préparons tous pour nos activités de la journée. Depuis la cuisine, j'observe mes trois amours se chamailler doucement. Je souris tendrement. Mais au fond de moi, derrière mon silence, j'espère que Louise et Ethan ne vivront jamais les mêmes expériences que moi.

Le moment de partir est arrivé. Chacun débarrasse ses couverts, m'embrasse sur la joue et enfile leur manteau avant de partir.

- Vous avez vos masques ? Demandé-je au enfants.

Ensemble, ils confirment leur équipement en brandissant des masques chirurgicaux avant de me saluer une dernière fois d'un mouvement de la main. Ils disparaissent tous les trois derrière une porte blanche qui se referme lentement.

Une nouvelle fois, je vais être seule à la maison toute une journée. Je hais vraiment cette année.

2020 sera mon année, avais-je hurlé au réveillon.

La baisse drastique des bénéfices de mon entreprise dû au confinement a entraîné mon licenciement. Depuis, je ne parviens pas à trouver un emploi. Personne ne recrute et tous les secteurs réduisent leurs effectifs, ce qui n'aide pas la situation à s'arranger. Je reste alors dans cette grande maison que nous avons fait construire avec mon mari à occuper mon temps avec divers hobbies et par la transmission des messages de défunts à des personnes inconnues qui, pour certaines, me prennent pour une folle.

Je serre la tasse entre mes doigts et termine rapidement mon café. Je profite de ma matinée tranquille pour ranger un peu la maison. La dernière cuillère mise dans le lave-vaisselle et un froid glaçant me traverse les os. Un froid comme j'en avais jamais ressenti auparavant. Je m'immobilise quelques secondes avant de me relever lentement en refermant la porte de la machine. Je me retourne mais je ne vois personne malgré les signes d'une présence certaine. Habituée, je ne m'y attarde pas et continue mes petites affaires.

Pour me sentir moins seule, j'attrape la télécommande et la pointe en direction de la télévision. Sur l'écran éteint, une deuxième silhouette se cache derrière la mienne. Je n'y aperçois qu'une vieille robe rouge et sale. Le froid glaçant se fait plus violent encore. Je ressens de la terreur, de la tristesse, de l'angoisse. J'ai envie de pleurer, j'ai envie de hurler à l'aide, j'ai besoin qu'on me tende une main. Je prends une grande inspiration : ces émotions ne sont pas les miennes mais les siennes. Cette entité dégage une véritable détresse qui me tord l'estomac et forme une boule dans ma gorge. Je ferme les yeux et soupire. Voilà pour quoi je ne veux pas que mes enfants vivent les mêmes expériences que moi.

Lentement, je me retourne pour lui faire face. Je suis surprise de la voir nulle part. En revanche, son reflet apparaît bien dans l'écran de la télévision. Après quelques secondes de réflexion, je soupire, allume la télévision et repose la télécommande sur la table basse.

- Qu'est-ce que peux faire pour vous ? Demandé-je.

- J'ai besoin de votre aide, me répond-t-elle.

Je lève les yeux et tente, à nouveau, de la chercher en vain. J'abandonne l'idée de la voir.

- Je vous écoute, qu'est-ce que je peux faire pour vous ?

- Ce n'est pas moi que vous devez aider mais Dana, elle a besoin d'aide. Elle est dans un état terrible et elle ne pourra pas supporter d'avantage, il faut l'aider à retrouver la paix.

J'attrape mon bloc-notes laissé à la cuisine. Sous le message de l'homme noyé, je tire un large trait pour séparer les deux demandes. Je pose mon stylo sur le papier et demande quel message elle veut que je transmette à cette Dana, comme je l'ai toujours fait jusqu'à présent.

Pourtant, cette fois-ci est différente.

Brusquement, le stylo vole à travers la pièce. Plantée par la surprise, je ne parviens pas à bouger immédiatement, juste le temps de retrouver mes esprits. Je fronce les sourcils et inspire profondément avant de me redresser. Sans dire un mot, je vais chercher l'objet qui se retrouve entre deux coussins de mon canapé.

- Je sais que vous êtes une personne qui n'a qu'une seule parole.

- Oui, et ? Demandé-je en regagnant mon bloc-notes.

Je pose mon stylo dessus et je vais me préparer une tasse de café. Cette femme risque d'être plus compliquée à gérer que les autres entités que j'ai l'habitude de croiser.

- J'ai besoin que vous m'aidiez.

- Je suis prête à vous aider si vous me dites comment, réponds-je.

- L'aide que je vous demande va vous sortir de l'ordinaire, ce n'est pas un simple message qu'il faut faire passer. C'est une grave mise en garde que je n'ai pas pu partager avant ma mort.

- C'est pour ça que je suis là, dis-je lasse. Dites-moi donc ce que je dois faire et je le ferai.

- J'ai besoin de vous ! Je veux dire, j'ai besoin qu'on fasse équipe ensemble. Je serai votre guide et vous serai mon messager.

Je me retourne et la cherche du regard. Je sens sa présence, sa tristesse, son angoisse, sa panique, son appel au secours, le froid glaçant qui me traverse les os. Je soupire.

- Je ne fais que passer des messages.

Je pose la capsule de café dans ma machine et la referme. J'appuie sur le bouton mais elle claque en me faisant sursauter.

- Je ne vous laisserai pas tranquille tant que vous ne m'auriez pas aidé.

Je fixe mon appareil et soupire longuement. Cette machine m'avait coûté une petite fortune et j'avoue que ça m'énerve. Pour me contrôler, je respire profondément et me retourne. Je hausse les épaules.

- Dans ce cas, dîtes-moi comment je peux vous aider. Je pense que ce sera plus simple de casser ma cafetière.

- Faites-moi une promesse.

- Une promesse ?

- Faites-moi la promesse que vous m'aiderez à préserver Dana par tous les moyens.

- Quel genre de moyens ?

- Tous les moyens possibles et existants.

Mon cœur s'emballe. D'horribles images surgissent dans mon esprit comme des flashs violents. Je secoue la tête et refuse sa proposition.

- Je peux faire passer des messages à vos proches si vous le voulez mais je ne peux pas aller plus loin, précisé-je.

- Si vous pouvez mais vous ne voulez pas parce que vous avez peur de ce qu'il pourrait se passer.

- Rien ne sert d'insister, la réponse est non.

- Je vous en prie Gwendoline. Si vous acceptez de m'aider, les dégâts seront bien moins conséquents.

- Les dégâts ? Quels dégâts ? Demandé-je surprise.

- N'as-tu pas remarqué que les évènements sont de plus en plus difficiles actuellement ? N'as-tu pas remarqué les changements qui s'opèrent ?

J'attends qu'elle continue son discours. Écouter apporte plus de réponses que parler, disait ma grand-mère.

- L'équilibre est en train de se refaire et ça va être violent. Ensemble, on pourrait avertir la population pour faire en sorte que l'équilibre se fasse dans la paix et l'harmonie.

Une nouvelle fois, je préfère garder le silence. En réalité, je ne veux pas répondre à cette entité mais je ne veux pas l'envoyer bouler non plus. Je me frotte à ce monde depuis mon enfance et je sais que ce ne sont pas des paroles en l'air. Néanmoins, que puis-je faire ? Moi, simple humaine traitée de folle et sur qui on jette la pierre quand j'apporte des nouvelles qui ne plaisent pas.

- Soit. Je vais vous laisser réfléchir. Avant Noël, il y aura un deuxième confinement, c'est là que je reviendrai vous voir et entendre votre réponse.

Je fronce les sourcils. Noël est dans trois mois. Je secoue la tête et prends une grande inspiration.

- Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes ni ce que vous voulez mais...

- Et vos cauchemars ne s'arrêteront pas tant que vous n'aurez pas fait ce pour quoi vous êtes faite.

Je m'immobilise. Je cligne plusieurs fois des paupières pour revenir à moi et lui demande d'expliquer ce qu'elle voulait me dire. Soudainement, sans avoir les réponses attendues, le froid disparaît et la pièce retrouve une température convenable. Je comprends qu'elle n'est plus en ma compagnie. Mon cœur s'accélère et un violent vertige me prend. Je m'appuie sur mon plan de travail et mon regard s'arrête sur mon bloc-notes. Je l'attrape et lis attentivement les inscriptions : j'ai un message à faire passer.

            
            

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