Depuis deux ans, ils fuyaient. Depuis deux ans, ils s'étaient effacés du monde des loups-garous, effacé leur nom, leur meute, leur passé. Chaque jour, chaque nuit, ils se cachaient, se fondaient dans l'ombre, se fondaient dans la masse. Pour échapper à ce qu'ils étaient. Pour oublier. Mais ce soir, un poids nouveau s'était posé sur leurs épaules. Le poids de ce qu'ils ne pouvaient pas fuir.
Le bruit des pas derrière eux n'était pas un simple écho dans le silence de la forêt. Ils n'étaient pas seuls.
Elya serra les poings.
Elle savait que ce moment finirait par arriver. Ils l'avaient toujours su. Mais ils avaient espéré, naïvement, que le temps effacerait leurs traces, que la distance suffirait à les protéger.
Les branches se pliaient légèrement sous ses pieds, presque trop bruyantes. Elle ralentit, jetant un regard furtif derrière elle. Nolan la suivait, imitant ses mouvements. Chaque instant passé dans cette forêt semblait une éternité, chaque souffle un effort démesuré.
Ils n'étaient pas seuls.
Elya sentit un frisson la traverser. Ce n'était pas simplement la peur. C'était quelque chose de plus insidieux. Le vent portait une odeur, familière et pourtant distante. Une odeur qu'elle n'aurait jamais cru sentir de nouveau.
Le loup.
Les cris des oiseaux de nuit semblaient soudain plus aigus, plus perçants. Le vent portait des murmures, des frissons d'une menace invisible.
Elya inspira profondément, cherchant à calmer le tumulte qui grondait en elle. Ce n'était pas le moment de céder à la panique. Ce n'était pas le moment de perdre le contrôle.
Mais son loup, lui, ne l'écoutait pas. Il se rebellait contre les chaînes invisibles, contre l'instinct qui le poussait à courir, à se cacher, à fuir.
Le regard de Nolan se tourna vers elle, cherchant à capter son attention. Il n'avait pas besoin de parler pour qu'elle sache ce qu'il voulait dire. Ils étaient arrivés à un point de non-retour. Ils devaient disparaître.
Elya hocha lentement la tête, un geste imperceptible. Ils ne pouvaient plus courir indéfiniment.
- Va-t'en, chuchota-t-elle, sa voix dure, froide.
Mais les mots étaient déjà trop tard.
Le bruit des branches brisées derrière eux les fit sursauter. Des pas lourds. Des griffes frappant le sol avec une régularité menaçante.
Ils s'étaient enfin trouvés.
Elya serra les dents, se préparant à ce qui allait arriver. Elle n'aurait pas le luxe de fuir cette fois-ci.
Les ombres se rapprochaient, leurs formes se dessinant dans la pénombre. Elya sentit un souffle glacial lui frôler la nuque, le parfum du danger tout autour.
Elle tourna les talons, le cœur serré, et fit face à ce qu'elle avait espéré ne jamais rencontrer.
Le loup.
Un regard, et tout changea.
Un lien, ancien et indestructible, se tissa dans l'air, plus fort que tout. Une reconnaissance silencieuse, presque douloureuse. Elya s'effondra sur ses genoux, le poids de la vérité l'écrasant.
Son âme le reconnaissait avant même qu'elle puisse l'admettre.
La forêt s'était soudainement tue. Le monde semblait suspendu, comme si le temps lui-même s'était arrêté, hésitant entre l'ombre et la lumière.
Les yeux du loup brillaient d'un éclat intense, presque surnaturel. Son regard était d'une profondeur abyssale, un appel silencieux qui perça l'armure de réserve qu'Elya s'était construite au fil des années. Il était là, juste devant elle, et pourtant, tout semblait irréel. Elle aurait voulu reculer, fuir, mais ses jambes refusaient d'obéir.
Le loup s'avança lentement, ses muscles tendus sous son pelage sombre, chaque mouvement empreint d'une grâce terrifiante. Il n'était pas comme les autres. Il était plus qu'une simple créature de la nuit. Il était une menace, une promesse, un souvenir qu'Elya avait tout fait pour oublier.
Une fraction de seconde passa, mais dans l'esprit d'Elya, cela sembla durer une éternité. Elle sentit son loup, en elle, s'éveiller, se redresser, secouer les chaînes invisibles qui le tenaient captif depuis trop longtemps. Il grondait, son énergie palpable, irrésistible. Un désir brutal, primal, de se libérer, de revendiquer sa place.
Le loup s'arrêta à quelques pas d'elle. Un silence lourd s'installa, comme si le monde attendait que quelque chose se brise. Et il le fit.
Le loup émit un grognement bas, un son qui vibra dans les os d'Elya, secouant son être entier. Il leva la tête, émettant un cri de défi, un cri qui déchira le silence de la forêt et fit frissonner l'air.
Ce cri réveilla des échos dans la mémoire d'Elya. Un souvenir enfoui sous des couches de terre et de douleur. Une nuit, lointaine, brûlante. Des flammes dansantes, l'odeur du sang, le bruit des griffes contre la pierre. Elle se souvenait des yeux de ce loup, ces yeux qui l'avaient regardée, non pas avec de la pitié, mais avec une reconnaissance silencieuse. Une reconnaissance qui n'avait jamais cessé de la hanter.
Elle ferma les yeux, se battant contre la vague de souvenirs qui l'envahissait. Mais il n'y avait pas d'échappatoire.
Le loup se pencha alors, ses yeux fixant les siens avec une intensité presque humaine. Elya sentit une pression contre son esprit, comme une main invisible qui effleurait ses pensées, ses peurs les plus profondes. C'était une sensation étrange, presque familière.
Une brise froide traversa la clairière, et un frisson la parcourut. Un vent ancien, chargé de promesses et de malédictions.
Elle se redressa lentement, consciente de la tension qui régnait autour d'eux, du danger immédiat. Mais une part d'elle, une part enfouie, se sentit inexplicablement attirée par ce loup. Il n'était pas simplement une menace. Il était une clé. Une clé qui ouvrait une porte qu'elle avait soigneusement verrouillée.
Son loup se tenait à l'intérieur, hurlant, réclamant ce qui lui revenait de droit.
Elle voulait fuir. Elle en avait toujours voulu. Mais cette fois, il n'y avait nulle part où aller.
Le loup émit un dernier grognement, plus doux cette fois, presque une invitation. Il ne semblait pas prêt à attaquer, mais ses yeux, eux, disaient tout. Il la reconnaissait. Et il attendait.
Elya hésita.
Une fraction de seconde encore.
Puis, d'un coup, tout bascula.
Elle se leva, ses mouvements hésitants. Une brise sauvage effleura son visage. Le loup s'éloigna d'un pas, comme pour l'inviter à le suivre. La tension monta, une nouvelle angoisse qui s'ajoutait à celle du passé qui les poursuivait.
Elle se tourna alors vers Nolan, ses yeux le cherchant dans la pénombre. Il était là, immobile, observant la scène. Il avait vu, lui aussi. Mais contrairement à elle, il semblait déjà avoir compris ce que cette rencontre signifiait.
Nolan se pencha, murmurant d'une voix basse, rauque.
- On n'a pas le choix, Elya.
Il avait raison. Elle le savait.
Ils n'étaient plus seuls. Ils étaient marqués par l'ombre de ce loup. Et ce lien qu'elle sentait en elle, cette connexion silencieuse mais puissante, les lierait à jamais.