Il descendit les marches de l'appareil sans la moindre escorte. Ce soir, il n'était pas Lucas Bennett, le magnat du divertissement numérique, mais juste un homme en quête d'un moment de répit. Dans la voiture qui l'amenait vers son hôtel, il laissa son regard se perdre sur les rues animées. Les trottoirs débordaient de passants emmitouflés dans leurs manteaux, la pluie fine rendant l'atmosphère brumeuse, presque irréelle. Un sentiment étrange s'empara de lui – un mélange d'excitation et de liberté.
À peine arrivé à l'hôtel, il refusa l'offre du concierge de lui organiser une soirée privée ou une réservation dans un restaurant étoilé. Il n'en avait que faire. Tout ce qu'il désirait, c'était se perdre dans la ville, arpenter les rues comme n'importe quel homme ordinaire, sans titre, sans responsabilité.
Il enfila une veste sombre, un jean simple, et une écharpe grise pour se fondre dans la foule. Son téléphone personnel éteint, il se lança dans la nuit londonienne, laissant ses pas le guider au hasard. Le vent frais s'engouffrait dans les ruelles pavées, portant avec lui l'odeur du pain chaud et du café, mêlée à celle de la pluie.
Ses pas le menèrent jusqu'aux rives de la Tamise, où il s'arrêta quelques instants. Le reflet des lumières de la ville dans l'eau lui rappela à quel point il avait longtemps vécu comme un étranger à lui-même. Il possédait tout, mais quelque chose lui manquait – il ne savait pas quoi, mais il le sentait profondément.
Alors qu'il reprenait sa marche, son estomac protesta. Il réalisa qu'il n'avait presque rien mangé de la journée, trop absorbé par son besoin de fuir son quotidien. Il longea les ruelles de Covent Garden, observant les vitrines des restaurants. Trop chics, trop prétentieux, trop vides d'âme.
Puis une odeur l'arrêta.
Un parfum enivrant d'épices, de beurre fondu et d'herbes fraîches flottait dans l'air. Il leva les yeux et aperçut une petite devanture discrète, presque cachée entre deux boutiques. L'enseigne en bois usée affichait en lettres dorées : Le Jardin d'Épices.
Intrigué, il poussa la porte. Une clochette tinta doucement alors qu'il pénétrait dans un univers chaleureux, à mille lieues des restaurants froidement sophistiqués qu'il fréquentait d'ordinaire. De petites tables en bois étaient disposées çà et là, recouvertes de nappes aux teintes chaudes. L'éclairage tamisé donnait à la pièce une atmosphère feutrée, presque intime.
Il choisit une table près de la fenêtre et s'assit, prenant un instant pour observer l'endroit. Derrière le comptoir, une femme brune, les cheveux attachés en un chignon négligé, s'affairait. Son visage était marqué par la concentration, ses mains dansaient avec précision entre les assiettes et les casseroles.
« Bonsoir, bienvenue au Jardin d'Épices, » dit-elle en s'approchant, un sourire professionnel aux lèvres.
Lucas leva les yeux vers elle et se retrouva face à un regard profond, d'un vert intense, pétillant d'une énergie qu'il ne parvenait pas à déchiffrer.
« Bonsoir, » répondit-il, légèrement surpris par l'impression qu'elle lui faisait.
« Vous êtes seul ce soir ? » demanda-t-elle en attrapant un menu.
« Oui. J'ai suivi l'odeur, je crois. »
Elle eut un petit rire sincère et posa la carte devant lui.
« C'est bon signe. Si la cuisine vous a attiré jusqu'ici, c'est qu'on fait bien notre travail. »
Lucas observa le menu avec intérêt. Pas d'intitulés pompeux, pas d'excès inutiles. Juste des plats soigneusement décrits, honnêtes.
« Que me recommanderiez-vous ? » demanda-t-il en relevant les yeux vers elle.
Elle le détailla un instant avant de répondre, comme si elle essayait de deviner ses goûts.
« Vous avez l'air d'un homme qui apprécie les saveurs marquées mais équilibrées. Notre spécialité du soir, c'est un bœuf mijoté au vin épicé, accompagné d'une purée à la truffe. Sinon, le saumon en croûte d'herbes avec une sauce au citron confit est excellent aussi. »
Lucas esquissa un sourire en coin.
« Vous avez vu juste. Allez pour le bœuf. Et un verre de vin rouge pour accompagner. »
Elle hocha la tête, notant la commande avant de repartir derrière le comptoir. Il la regarda un instant, intrigué par sa présence naturelle, par la façon dont elle semblait totalement à sa place ici.
Le restaurant n'était pas plein, mais chaque client semblait apprécier son repas avec un plaisir évident. Lucas se détendit, oubliant peu à peu son statut, son nom, son rôle. Il n'était plus un homme d'affaires pressé, juste un homme en quête d'un bon repas dans une ville inconnue.
Quelques minutes plus tard, elle revint avec son plat, déposant l'assiette devant lui avec une élégance simple.
« Bon appétit, » dit-elle avec un sourire avant de repartir.
Lucas prit une première bouchée et fut immédiatement frappé par l'explosion de saveurs. La tendreté de la viande, la richesse du vin, la chaleur des épices... Il laissa échapper un léger soupir de satisfaction.
Emma, qui l'observait discrètement depuis le comptoir, esquissa un sourire.
« Il aime, » murmura Sophie, sa sous-chef, en rangeant des assiettes derrière elle.
« Il a intérêt, » répondit Emma, amusée.
Lucas leva son verre de vin à ses lèvres et observa la salle. Ici, sous la lumière tamisée et l'odeur des épices, il se sentait étrangement bien. Il n'avait pas ressenti cela depuis longtemps.
Et pour la première fois depuis des mois, il se surprit à penser que cette pause à Londres pourrait être plus qu'un simple interlude. Peut-être que c'était le début de quelque chose qu'il ne comprenait pas encore.
La clochette de la porte tinta faiblement alors qu'Emma posait un dernier coup de chiffon sur le comptoir. Le restaurant était presque vide. Seules deux tables restaient occupées, des habitués qui prenaient leur temps, bavardant à voix basse autour d'un dernier verre de vin. Elle jeta un coup d'œil à l'horloge accrochée au mur en soupirant. Bientôt minuit. Encore une journée de plus à courir partout, à jongler entre la cuisine et la salle, à masquer sa fatigue derrière des sourires de façade.
Sophie, sa sous-chef, sortit de la cuisine en s'étirant.
- Je crois que si je coupe encore un seul oignon aujourd'hui, mes doigts vont demander le divorce.
Emma eut un sourire amusé, mais elle sentait la lourdeur du soir peser sur ses épaules.
- On ferme dans quinze minutes, ça va aller.
Sophie l'observa un instant, plissant légèrement les yeux.
- Tu as encore cette tête-là.
- Quelle tête ?
- Celle de quelqu'un qui se noie dans le travail pour éviter de penser à autre chose.
Emma s'arrêta un instant, la main toujours posée sur le comptoir. Elle savait très bien de quoi Sophie parlait.
- Je ne me noie pas, je gère mon restaurant, répondit-elle d'un ton qui se voulait détaché.
- Mmmh... bien sûr. Et c'est pour ça que tu refuses de prendre un jour de repos, que tu passes tes nuits ici à revoir les comptes et que tu ne laisses personne respirer en cuisine ?
Emma se pinça les lèvres. Sophie n'avait pas tort. Depuis sa rupture avec Alex, elle avait plongé tête baissée dans le travail, refusant de laisser le moindre espace vide dans son esprit. Il valait mieux s'épuiser que penser.
- Je fais ce qu'il faut pour que le restaurant tourne, c'est tout, répondit-elle en haussant les épaules.
- Emma...
- Sophie, s'il te plaît.