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Ce rêve est encore là, il est encore présent et il ne me quitte toujours pas. Il est tellement présent que nous sommes tous les deux liés. Malheureusement, j'ai peur de lui et je ne veux plus le voir, je ne veux plus de lui dans ma vie. Il s'accroche à moi comme cet enfant qui s'accroche à mon cou dans les derniers instants de sa vie. Je revois toujours et encore cette poutre enflammée s'abattre sur moi, cette fumée étouffante qui me brûle les poumons et cette châleur infernale qui me griffe la peau.
Je ne veux plus le voir mais il s'est entiché de moi. C'est un amour à sens unique auquel je compte bien mettre fin par tous les moyens.
- Attention ! Résonne le hurlement de cette femme en moi et me hérisse les poils.
- Oh non !
- C'est nul !
- Gwendoline ? Chérie ?
Je lève brusquement les yeux vers mon époux à mes côtés. Sa main caresse tendrement ma cuisse et l'inquiétude peigne son beau visage. J'observe silencieusement nos deux enfants, assis par terre qui râlent. À la télévision, le président termine son discours sur la démarche à suivre pour ces prochaines semaines quant au coronavirus. Un discours que je n'ai pas écouté, perdue dans les obscures méandres de mes pensées dévorantes.
Je reviens lentement à la réalité, baillant à m'en décrocher la mâchoire.
- Tu es épuisée, tu devrais aller te coucher et dormir un peu, me dit-il.
Je secoue la tête.
- Non, j'ai pleins de choses à faire encore avant d'aller me coucher.
- Tu as des choses à faire ou tu ne veux plus dormir pour arrêter de faire ce cauchemar ?
Je lève brusquement les yeux vers lui, surprise. Son regard est compatissant mais je peux y lire un « Tu crois que je n'ai pas remarqué ? ». C'est vrai que depuis deux ou trois jours, je préfère trouver des occupations diverses pour me garder éveillée, quitte à boire des litres de café, plutôt que d'aller me coucher malgré la fatigue évidente. Je ne supporte plus de faire ce même cauchemar en boucle toutes les nuits, voir et revoir ma mort sans arrêt. Je lève les yeux vers mes enfants qui me regardent attristés. Ne le supportant pas, je me lève et prétexte vouloir prendre un bain pour me détendre.
Les mains sur les épaules, je marche le long du couloir avant d'entrer dans la salle de bain. Lentement, je verrouille la porte après mon passage et m'assied sur le bord de la baignoire en soupirant. Face à moi, un miroir dans lequel je me reflète. Je remarque rapidement à quel point le manque de fatigue me donne un air cadavérique et accentue mes cernes déjà bien sombre. Mes yeux gris sont petits et sur le point de se fermer. Je secoue désespérément la tête avant de me pencher en avant et de passer ma main dans les cheveux. Je reste ainsi le temps de recouvrer mes esprits.
Je fronce les sourcils. Un froid glaçant me transperce les os. Mon cœur s'accélère. Je ressens cette tristesse, cette angoisse, ce besoin d'aide que je reconnais facilement.
- Je sais que je suis en avance par rapport à notre rendez-vous.
Je lève brusquement les yeux vers le miroir en espérant y croiser son reflet mais ce n'est pas le cas. J'ai besoin de réponses à tellement de questions. Je soupire longuement en me redressant. J'observe attentivement la salle de bain dans l'espoir de croiser son regard en vain.
- Les évènements et l'état de Dana s'empirent, me dit-elle. J'ai vraiment besoin de ton aide.
Je tremble de froid, de stress et de fatigue. Je reste debout au centre de la pièce silencieusement.
- Que choisis-tu ?
- Qui êtes-vous ? Demandé-je sans attendre.
Cette fois-ci, c'est elle qui garde le silence.
- Résumons... Je ne sais pas qui vous êtes, je ne connais pas votre visage, je ne sais rien de vous. Vous débarquez dans ma vie pour me demander de faire équipe avec vous, pour un objectif dont je ne sais rien et vous espérez que j'accepte directement sans réfléchir ? Et puis, comment est-ce que vous savez pour mes cauchemars ?
Je tourne sur moi-même. Je sais qu'elle est présente dans la pièce mais je ne parviens à la localiser précisément. J'ai l'impression qu'elle est partout et nulle part à la fois. Le silence devient lourd. J'attends sagement des réponses qu'elle ne semble pas vouloir me donner. J'inspire et m'approche du radiateur pour y plaquer les mains dessus tellement j'ai froid. J'essaie de me réchauffer comme je le peux.
- Accepte de m'aider, je t'en prie, c'est tout ce que je te demande, me supplie-t-elle. Je te donnerai toutes les informations que tu voudras ensuite, tu as ma parole.
- Comment est-ce que je peux vous aider sans rien connaître de ce que je dois faire ou ce qui m'attend ? Je ne peux tout simplement pas.
- Bien sûr que si tu le peux ! Si je viens vers toi, c'est parce que tu es la seule personne à pouvoir m'aider. Je t'en prie, ne m'abandonne pas, n'abandonne pas Dana, n'abandonne pas ta famille qui sera tout aussi touchée que tout le reste du monde.
Je fronce les sourcils, ferme les yeux et m'efforce d'oublier sa dernière phrase.
- Qui est cette Dana ?
- Je me ferai un plaisir de te la présenter et de me présenter aussi dès que tu accepteras de m'aider.
- Serait-ce du chantage ? Demandé-je en me tournant vers le centre de la pièce.
- Non, je ne me le permettrai pas. Je prends juste mes précautions.
Un frisson me prend.
- Accepte, insiste-t-elle.
Je passe ma main chaude sur le front en soupirant longuement. Je me sépare du radiateur. Dans un soupir, plus fataliste que convaincue, je lui demande :
- Qu'est-ce qu'on doit faire ? Qu'est-ce qu'on ferait ?
La joie et le soulagement m'envahissent. Encore une fois, ce ne sont pas mes émotions mais les siennes. J'ouvre le robinet de la baignoire et laisse couler l'eau chaude.
- Transmettre la mise en garde de Dana à tout le monde.
- Et comment voulez-vous faire ça ?
Je me redresse et me retourne. Je sursaute et pousse un cri de surprise. Très près de moi, une jeune femme pâle à la chevelure de feu et aux yeux aussi bleus que le ciel durant une magnifique journée d'été me sourit aimablement. Je baisse lentement les yeux et reconnaît la robe : c'était celle qui se reflétait dans l'écran de mon téléviseur. Je fronce les sourcils. En réalité, elle n'est pas rouge mais bleue. Le sang a coagulé dessus lui donnant une couleur macabre. Au niveau de son poumon droit se dessine une tâche plus sombre que le reste de la robe. Je comprends alors que c'est la circonstance de sa mort.
- Une flèche m'a transpercée le poumon, m'informe-t-elle en apercevant mon regard. C'est comme ça que je suis morte.
- Mais... Quand ?
Elle ricane.
- Tu sais, la notion de temps n'existe pas chez nous. Ça me paraît tellement récent et lointain à la fois.
- Pourquoi êtes-vous encore dans cet état ? Avez-vous trouvé la paix ?
- Pas totalement. Comme je te l'ai dis, je n'ai pas pu transmettre la mise en garde comme j'aurai dû le faire avant ma mort et... Je me punis toute seule avec ce trou qui ne se refermera jamais.
Je sens la détresse et la tristesse dans sa voix. Je comprends qu'elle souffre de cette situation plus qu'elle essaie de le montrer. Je ne sais pas à quel âge exactement elle est décédée mais elle semble particulièrement jeune. Mon cœur est fendue par la compassion et l'empathie. Je ne peux pas la laisser dans cet état. Je plonge mon regard dans le sien et lui dit :
- D'accord, j'accepte de faire équipe avec vous si ça peut vous aider à retrouver la paix.
Elle me sourit et me remercie une bonne centaine de fois. Ce n'est qu'en l'entendant s'extasier sur ma décision que je réalise ce que je viens de faire. Est-ce une bonne idée finalement ? Je regrette presque aussitôt d'avoir réagir sur l'appel du cœur et non celui de la raison.
- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? C'est quoi cette mise en garde ? Demandé-je.
- Sois patiente, je reviens rapidement te voir.
C'est sur ses mots qu'elle disparaît. La pièce retrouve une température chaleureuse. Je ferme le robinet et me déshabille avant de me glisser dans l'eau chaude. Les choses sérieuses commencent.
Je sors de la salle de bain enroulée dans mon peignoir gris et essuyant mes cheveux d'une serviette. La maison est calme, la télévision est éteinte. Surprise, je déambule dans la pièce à vivre et le couloir à la recherche d'un bruit. Je me dirige vers ma chambre, là où mon époux m'attend sagement couché dans le lit avec un livre sous les yeux. Il le pose sur ses genoux et me sourit amoureusement.
- Ton bain t'a fait du bien ? Me demande-t-il.
- Je me sens mieux, réponds-je. Les enfants sont au lit ?
- Oui, demain ils ont école, dit-il en posant son livre fermé sur le guéridon. Il ne faut pas qu'il reste veiller trop tard.
Je viens m'asseoir sur le bord du lit. Tendrement, il me frotte le dos.
- Tu vas te coucher et dormir un peu ?
Je baisse les yeux sur mes genoux et garde le silence : je réfléchis.
- Quelque chose ne va pas ? Questionne-t-il devant mon air préoccupé.
- Elle est revenue.
Lucien, portant tout intérêt à mes paroles, se redresse et me fixe avec les sourcils froncés.
- Tu parles de la femme qui t'a demandé ton aide ?
- Oui, elle. Elle est revenue ce soir... Je suppose qu'il y a le confinement du coup...
- Oui mais les écoles restent ouvertes, m'informe-t-il brièvement. Elle t'a dit quoi ?
- Pas grand-chose mais, ce soir, je l'ai vu, elle s'est enfin montrée. Je sais aussi de quoi elle est morte... Une flèche dans le poumon droit. Elle est comme ça depuis son décès : elle n'a pas trouvé la paix parce qu'elle est morte avant d'avoir réussi sa mission.
- Alors ?
Je me tourne vers lui et lui dit :
- Alors j'ai accepté de faire équipe avec elle.