Chapitre 10 ~ Chapitre 9 ~

Comme à chaque fois que je souhaite discuter avec une entité tranquillement, je m'enferme dans ma chambre. Petite nouveauté pour cette fois, je suis accompagnée de Pascal et Lucien qui se sont tous les deux assis sur le lit. À droite, Esrhas se tient droit et me regarde en silence alors que, derrière lui, Gwenaëlle observe à travers la fenêtre les fantômes présents devant la maison. Elle semble très inquiète et cherche quelqu'un en particulier. La porte de la chambre à peine fermée, je me tourne vers eux et laisse les émotions m'emporter :

- Est-ce que je pourrais savoir ce qu'il se passe exactement ? C'est quoi ce bordel dehors ?

Lucien observe en direction du druide sans le voir pour autant. Bien qu'il soit au courant de mon fardeau, me voir directement agir le perturbe grandement. Pourtant, je me dis que cette fois il est nécessaire qu'il soit mis au courant de ce qu'il se déroule dans le monde.

Rapidement, Gwenaëlle quitte son poste près de la fenêtre et se rapproche d'Esrhas en le contemplant. Elle espère qu'il apportera la réponse que j'attends impatiemment et qu'elle ne peut ou ne veut pas m'apporter. Bien qu'au fond de moi je pense la connaître, je préfère l'entendre pour me donner une illusion d'espoir que je me trompe. Le druide, toujours aussi calme, attrape son bâton à deux mains et m'informe :

- Lug a lancé les premières offensives en réunissant des soldats et formant une armée. Nous n'avons plus le temps pour des futilités Gwendoline. Il faut passer à la vitesse supérieure avant qu'il ne soit trop tard.

Je tremble. Un ricanement s'échappe de moi, un ricanement incontrôlé accompagné d'une envie de pleurer. Je ne sais pas comment agir ! Je n'ai jamais mené de bataille et encore moins contre un dieu. Ai-je réellement condamner l'humanité pour des conneries ? La pression monte en moi à grande vitesse, mon cœur éclate et mes oreilles sifflent. Je titube et me rattrape à Lucien qui n'a jamais été aussi inquiet. Je ris. Je ris à gorge déployée. Je pose mon regard sur Pascal. Il est perturbé par ce qu'il vient d'entendre mais, par politesse ou parce que ce n'est pas le moment, il s'abstient de poser des questions. Je me sépare de mon mari en tentant de retrouver mes esprits.

- Tu trouves que c'est drôle ? Demande Gwenaëlle irritée.

Je me tourne vers elle et hausse les épaules.

- Non, je ne trouve rien de tout ça drôle, ce sont mes nerfs qui parlent pour moi ! M'écriai-je. Je manque terriblement de sommeil, je dois sauver une déesse en train de dépérir sous un arbre dans l'Autre Monde, celui des morts, et tout ça en un face à face avec un dieu qui a cru que je le défiais. Comment veux-tu ne pas péter les plombs ?

Lucien et Pascal se regardent, complètement perdus alors que je tente de reprendre mon souffle, entrecoupé de rire, et, surtout, mes esprits. Ce n'est pas en sombrant dans la folie que je parviendrai quoi que ce soit. Je passe les mains sur mon visage et pousse un grognement. Je m'approche de la fenêtre pour voir toutes ces entités alignées devant la maison à attendre avec leur arme à la main. Je fronce les sourcils et les montre de la main.

- Et eux ? C'est qui ? M'écrié-je. L'armée de Lug ? Ses petits soldats ?

- Exactement, répond Esrhas stoïque.

Je ricane à nouveau et inspire profondément. Je plaque mes cheveux en arrière en expirant longuement par la bouche. Gwenaëlle, dos à moi, précise qu'il s'agit des leurs : pères, frères, cousins, amis. Des personnes qu'ils ont connus ou auraient pu connaître de leur vivant. Je sens une grande tristesse émaner d'elle et je cesse de rire, touchée en plein peur coeur par sa nouvelle détresse. Je la contemple silencieusement en laissant mes bras tomber le long de mon corps.

- J'ai peur que mon frère fasse parti du camp adverse, ajoute-t-elle. Je n'ai pas envie de me battre contre lui...

Je n'ai plus envie de rire du tout. Je me tourne vers la fenêtre et balaie les visages du regard. Jeunes, vieux, grands, petits, bruns, roux, blonds, ils sont tous là pour défendre celle qu'ils considèrent comme leur mère. Je baisse les yeux. Je n'ai pas envie de me battre contre eux non plus, ils ne font que ce qu'il leur semble juste et je ne pourrai pas les égaler. Je ferme les rideaux et m'approche de Gwenaëlle. Je plante mon regard dans le sien et lui dit :

- Ne t'inquiète pas, je ferai en sorte pour que tout aille le mieux possible avec le moins de dégâts possible.

- Comment ? Me demande-t-elle. Il faut être réaliste... J'ai toujours pensé que ça allait être simple. Je veux dire, on avait juste un message à faire passer... Mais, maintenant au pied du mur, je réalise que je me suis trompée. D'autant plus que Lug est contre nous et ne nous laissera certainement pas tranquille.

Je garde le silence. J'avoue que je n'ai aucune idée de la manière dont nous allons nous en sortir. On se contemple en silence. Si je pouvais la prendre dans mes bras pour la réconforter, je l'aurai fait. Je sens brusquement le poids de la culpabilité s'alourdir sur mes épaules. J'inspire profondément et demande au druide s'il a une idée des plans de Lug car, après tout, il le connaît mieux que moi.

- Sûrement agir par la violence et la bagarre, me répond-t-il nonchalant.

- La violence et la bagarre, répète-je dans un murmure.

Je repense à ce qu'il s'est passé sur la place. Cet homme qui attendait patiemment et cette entité penchée au-dessus de son épaule puis le poing qui est parti. Je me souviens de cette voix au-dessus de mon épaule qui me murmurait mes pires craintes, alimentait ma colère et ma haine. Que lui a-t-elle murmuré pour qu'il soit aussi en colère ?

Pascal, quant à lui, se lève du lit et demande des explications. Rapidement, Lucien en fait de même. Esrhas, Gwenaëlle et moi nous regardons. La jeune femme rousse se propose de leur expliquer ce qu'il se passe pendant que le druide et moi cherchons une solution. J'admets tout de même que j'ai aussi besoin d'informations supplémentaires. Je ne compte pas me jeter tête baissée dans ce conflit sans savoir où je mets les pieds. Je m'approche de lui et demande :

- Est-ce que c'est possible qu'une entité, en utilisant les points faibles d'une personne, l'incite à agir d'elle-même pour faire une mauvaise action ?

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Je veux dire... Est-ce qu'une entité peut utiliser les points faibles émotionnels, comme la peur ou la colère d'une personne par exemple, pour la faire exploser et qu'elle finisse par se battre ou pire, causer la mort, suite à ses mots ?

- Tu veux dire comme l'homme dehors ?

J'acquiesce d'un mouvement de la tête.

- Oui, c'est tout à fait possible, me dit-il. Pour être tout à fait honnête, c'est même très simple à réaliser maintenant que les énergies s'entrechoquent et perturbent l'équilibre.

Je fronce les sourcils.

- Les énergies ?

Esrhas soupire.

- Absolument tout est régit par des énergies et des vibrations. C'est ce qui nous permet d'avoir un équilibre entre le bien et le mal, le tout et le rien, l'amour et la haine, la colère et la joie, un élément et son contraire : le fameux ying et yang. Ces énergies et vibrations sont balancées et contre balancées principalement par les divinités.

- Et le fait que Dana ne soit pas en état d'équilibrer ces énergies...

- Entraîne leur dérèglement, termine le druide. Ce dérèglement a un effet néfaste ! Il n'y a plus de structure solide et les énergies terriennes s'affaiblissent. Les humains, régis par des énergies et des vibrations spirituelles, vont aussi être déréglés et des failles vont se présenter. A partir de ce moment-là, il sera simple pour une "entité malveillante", comme tu dis, de jouer avec les émotions et les énergies d'un individu et de faire jaillir tout ce qu'il y a de plus mauvais en lui. Plus une personne méditera, sera en paix avec elle-même et son passé, plus son énergie, ses vibrations seront fortes et plus il lui sera facile de résister aux mauvais tours...

- Tandis que les personnes déséquilibrées seront plus facilement manipulables, terminé-je.

Il confirma d'un mouvement de la tête. Je reste un moment statique à réfléchir.

- Je suppose que l'énergie en ce moment doit être... Chaotique.

Encore une fois, il hoche la tête. Je fronce les sourcils et lève brutalement mon regard pour le planter dans celui d'Esrhas.

- Et si une entité parvenait à faire exploser une personne très dangereuse....

- Comme un assassin, tu veux dire ?

J'acquiesce.

- Dans ce cas, selon le profil de la personne, il tuerait à tour de bras jusqu'à ce que quelqu'un l'arrête.

Petit à petit, un schéma se dessine dans mon esprit.

- Imaginons que deux personnes folles de rage se rencontrent...

- Elles pourraient s'entre-tuer.

Je repense à l'évènement sur la place. Les soldats de Lug, appelons-les comme ça, n'avaient pas pu approcher certaines personnes protégées par des entités.

Sûrement un membre de la famille décédée, me dit remarquer.

- Il est possible d'utiliser cette faiblesse énergétique pour manipuler l'esprit d'une personne et l'obliger à faire ce qu'il veut ? Comme une sorte d'hypnose ?

Il acquiesce d'un mouvement de la tête à nouveau. J'enchéris :

- Penses-tu que Lug tenterait de jouer avec les émotions des humains pour les manipuler ensuite et les obliger à entraîner une sorte de guerre entre eux ?

- C'est effectivement une chose que pourrait faire Lug.

- Il n'agirait pas directement mais soignerait le mal par le mal, conclue-je.

- Exactement.

Vivement, je me tourne vers les deux hommes vivants qui me fixent. Pascal a prit la peine de tout expliquer à Lucien et les deux semblent parfaitement inquiets. Je ne sais pas ce que Gwenaëlle leur a raconté et j'avoue que je ne veux pas m'y intéresser.

- Pascal, à partir de maintenant, vous resterez ici, chez moi, lui ordonné-je.

- Je ne peux pas, je n'ai pas de vêtements de rechange et ma famille m'attend, rétorque-t-il.

- Je ne peux pas vous laisser partir. Maintenant que vous savez tout, on ne sait pas ce qu'il pourrait vous arriver et je n'ai pas envie qu'il vous arrive des choses graves, d'accord ? Je me sentirai terriblement coupable. Lucien vous prêtera des vêtements et on trouvera un moyen de mettre fin à tout ça pour que vous rentriez au plus vite chez vous. Je vous en prie, restez, supplié-je.

À nouveau, cette petite touffe de cheveux gris apparaît derrière son épaule. Je suppose qu'elle lui dit quelque chose mais je ne parviens pas à entendre ce qu'elle raconte. Elle disparaît. Pascal hoche simplement la tête et me dit :

- D'accord, je reste et je ferai tout mon possible pour vous aider autant que je le peux.

Je lui souris avant de me tourner vers Lucien. J'attrape ses mains et plante mon regard dans le sien. Je remarque qu'il est vexé.

- Les enfants n'iront plus à l'école tant que le danger planera sur nos têtes.

Il hoche la tête en silence. Je sens un malaise s'installer entre nous. Lentement, il retire ses mains et, après un rapide regard en coin vers Pascal, me contourne pour quitter la chambre. Je soupire et me tourne vers mon invité en m'excusant de ce qu'il se passe.

- Je ne pensais pas que ça prendrait des proportions aussi grandes.

La porte ouverte, il me regarde et se force à sourire avant de s'en aller. Je soupire et me laisse tomber sur le lit en silence.

Moi non plus, je ne pensais pas que ça allait prendre des proportions aussi grandes.

            
            

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