Chapitre 6 ~ Chapitre 5 ~

Esrhas et moi traversons l'épais mur de lierre qui entoure le sanctuaire de Dana. Délicatement, je repousse de la main les lianes qui m'empêchent d'avancer sans encombre. Pendant que nous venions, il m'a fait un parfait éloge de la beauté, de la gentillesse, du charme, de la bonté de Dana, la déesse Mère. Ses descriptions étaient d'une telle précision que je parvenais à la voir comme si je l'avais déjà rencontré. C'est elle qui abrite, nourrit et protège les créatures vivant sur Terre, m'avait-il dit.

- Malheureusement, elle est au plus mal, avait-il ajouté. Elle ne supporte plus ce qu'elle est en train de vivre et elle a demandé de l'aide. Le problème est que, parmi cette aide, tout le monde n'est pas pacifique et certains aiment particulièrement la bagarre. Gwenaëlle est parvenue a obtenir un peu de sursis avant que les choses ne déraillent trop. Mais si nous n'arrivons pas à trouver une solution au plus vite... (Il s'était arrêté et m'a regardé dans les yeux). L'un des deux camps va périr : les humains ou Dana. Et, de toi à moi, s'il y a bien une chose que je sais, c'est que Dana est suffisamment forte pour se remettre quoiqu'il lui arrive... La réciprocité n'est pas aussi évidente.

Il hocha la tête et repris la marche. J'étais restée un instant immobile avant de le suivre silencieusement.

Nous continuons à avancer parmi la végétation. Je garde mes yeux rivés sur le dos d'Esrhas pour ne pas le perdre. De temps en temps, il se retourne pour vérifier que je suis encore derrière lui. Je lui offre un grand sourire. Alors qu'on arrive à la fin du mur, une petite lumière vient danser devant mes yeux. Elle virevolte autour de ma tête et s'envole à travers le feuillage épais. Je souris et pose mon regard sur le druide qui, courtois, maintient les plantes en l'air pour me faciliter le passage.

C'est avec un sourire que je le remercie et traverse la porte qu'il vient de me créer. Je pénètre dans ce vaste espace. Je lève les yeux pour contempler la beauté de cet endroit où la paix et l'harmonie se mêlent. Le cliquetis de l'eau des petites cascades qui se déversent dans les ruisseaux apaise les tourments. Toutes les créatures qui se trouvent ici semblent savoir vivre en communauté et dans le respect. Le puits de lumière éclaire le tout. Lorsque je me concentre un peu plus, je réalise que ce ne sont que des apparences. Je sens que l'ambiance est tendue et que l'angoisse est omniprésente. Au centre, un grand arbre se dresse de toute sa hauteur sur une petite colline. Un sourire étire mes lèvres découvrant mes dents. Sous ses branches tombantes, j'aperçois un corps squelettique couché. Mon sourire s'efface aussitôt et je fronce les sourcils. Esrhas vient se placer à mes côtés et m'invite à le suivre.

- Tu me suis ?

J'acquiesce d'un mouvement de la tête. Ensemble, on s'approche de cet arbre immense. Pendant la marche, deux petites lumières viennent virevolter devant mes yeux. Une troisième les rejoint très rapidement. Je fronce les sourcils en croyant entendre des rires. Malheureusement, elles vont beaucoup trop vite pour que je puisse correctement les analyser. Esrhas les chasse avec son bâton.

- Laissez mon invité tranquille, dit-il.

Je les regarde s'éloigner.

- Qu'est-ce que c'est ? Demandé-je.

- Des fées.

- Des fées ? Répète-je, surprise, en me tournant vers lui.

Il me lance un rapide regard en coin avant de reprendre la route.

- Elles sont tellement mignonnes et...

- Je serai toi, je ferai très attention. Tu devrais te méfier d'elles, ce sont les créatures les plus espiègles que je connaisse : elles adorent faire des farces. Elles peuvent se montrer très méchantes si tu venais à ne pas être sympathique avec elles. Il faut savoir qu'elles sont très rancunières et peuvent te tendre un piège des dizaines d'années après que tu les aies blessées.

Nous continuons notre marche. Plus nous nous rapprochons, plus le corps étendu se fait précis. Je remarque qu'il est immense et décharné. Sa respiration est lente et il semble souffrir. Je fronce les sourcils et, face à mon hésitation de continuer, Esrhas m'attrape gentiment la main pour m'inciter à avancer. Son geste me rassure mais m'effraie à la fois. J'avance pas à pas en fixant mes pieds.

On arrive enfin sous l'arbre, près de ce corps étendu, avec la boule au ventre. Sous l'insistance d'Esrhas, je lève lentement les yeux. Horrifiée, je hoquette de surprise en plaquant une main sur ma bouche. Je fais un pas en arrière, voulant m'enfuir, mais Esrhas me tient fermement.

- Gwendoline, voici Dana, me dit-il.

J'ouvre des yeux tout ronds et je ne parviens pas à détourner le regard. Je secoue lentement la tête de désarroi face à ce corps épouvantable. Comment ? Ses couleurs vives ont terni avec le temps et sa bonne santé – si je peux dire ça comme ça. Dana est couchée sur une paillasse sèche tout comme les branchages qui s'éparpillent autour de sa tête. Quelques feuilles s'accrochent à leur semblant de vie alors que, parmi elles, des animaux se cachent ou, pour les plus courageux, se mettent position d'attaque. Sa respiration est lente, sifflante traduisant une grande fatigue. Je m'approche lentement d'elle en secouant la tête. Ses jambes qui autrefois la portaient sont maintenant des demi-flaques dans lesquelles des animaux aquatiques s'entassent désespéramment dans le peu d'espace qui leur reste. Lentement, je m'approche d'elle en lâchant le druide. Une de ses mains est posée sur son ventre rond et terme, enveloppé d'un brouillard noir et malodorant.

Face à ce terrible spectacle, je me sens désemparée. Je me tourne vivement vers Esrhas. Il est très accablé mais, malheureusement, il a pris l'habitude de cette horrible vision. Ce qui, à mon sens, est vraiment terrible. Je suis vraiment statufiée, les mots ne veulent pas sortir. Lentement, il hoche la tête pour me faire comprendre que nous, humains, sommes la cause de son état. Je secoue la tête comme pour refuser cette terrible vérité. Mon cœur est broyé, ma respiration saccadée et ma culpabilité piquée. Mon visage se tort d'une tristesse que je ne peux d'écrire. Lentement, sous le regard du druide, je m'approche plus encore d'elle. À chaque nouveau pas, elle se fait de plus en plus détaillée. À chaque nouveau pas, je me sens plus coupable et responsable de son état. Mon regard s'arrête sur ce loup qui, les oreilles plaqués en arrière, grogne, prêt à m'attaquer. Je sens une feuille craquer sous mon pied nu. Arrivée entre sa main et son visage, je me laisse tomber à genoux.

- Je suis vraiment désolée, dis-je sans articuler. Je ne savais pas...

Je ne parviens pas à dire autre chose. Difficilement, elle ouvre les paupières. Elle pose son regard gris terne sur moi. Je m'attends à des accusations et des réprimandes, qu'elle nous en veuille. Malgré cela, dans ses yeux, je n'y vois que de l'amour et de la tendresse. Un détail qui m'achève et m'oblige à baisser le regard tant je ne supporte pas le sien, honteuse.

- Que fais une vivante parmi les morts ? Demande-t-elle la voix tremblante. Qui es-tu ?

- Je suis Gwendoline Relis, réponds-je.

- Que fais-tu ici ?

Je fronce les sourcils. Que fais-je ici ?

- Je viens pour vous transmettre un message.

- Un message ? Quel message ?

Au ton de sa voix, je comprends qu'elle est très surprise. Si elle n'était pas aussi fatiguée, elle se serait redressée brusquement. Je la contemple et cherche mes mots.

- C'est un message de la part de Gwenaëlle.

Je remarque le léger froncement de sourcil.

- Elle ne veut pas et ne vous laissera pas tomber. Elle sait que la mission que vous lui avez confié est de la plus grande importance et elle fera tout ce qui lui est possible pour la mener à bien. Votre état n'est que passager, il va rapidement changer. Je m'y engage personnellement.

La surprise quitte son visage pour laisser place à un léger sourire sur ses lèvres craquelées. J'ai l'impression qu'une sorte d'espoir fait briller ses yeux avant qu'elle ne les ferme.

- Et... Je voulais aussi m'excuser au nom de tous les humains pour l'état dans lequel vous êtes.

Le nez me démange et les larmes me viennent.

- Peut-on en vouloir à un enfant de faire une bêtise qu'il ne comprend pas correctement ?

J'écarquille les yeux. C'est à mon tour d'être surprise. Je ne m'attendais pas à une telle réponse. Je pose ma main dans la sienne. Elle resserre ses doigts. Lorsque je l'observe, elle a ouvert les yeux et me sourit tendrement. Je comprends pourquoi Gwenaëlle tient tellement à la sauver.

- Je vous promets que l'on trouvera votre sauver mais, en attendant qu'il se manifeste, je me battrai pour alléger votre souffrance. Oui, je sais que ça ne sera pas grand-chose mais ça sera ça de moins qui pèsera sur vos épaules, répété-je les sages paroles de mon époux.

Après un dernier échange visuel, je me redresse et la salue le plus poliment du monde. Je lui tourne le dos et rejoins Esrhas. Gwenaëlle est avec lui. Un sourire de gratitude éclaire son visage. Je lui souris en retour et m'approche d'elle plus déterminée que jamais à l'aider. Elle me tend la main pour m'accueillir quand la voix de Dana résonne derrière nous :

- Gwendoline, n'oublie pas qu'il faut toujours poser une question pour obtenir une réponse.

Je hoche lentement la tête sans comprendre. Gwenaëlle me sort de mes songes en me serrant dans ses bras. D'abord surprise, je ne réagis pas mais, j'accepte de lui rendre son étreinte. Je repense à tout le temps que j'ai mis pour me décider et je regrette.

Si j'avais mis moins de temps, est-ce qu'elle aurait été en meilleur état ?

On se sépare. Elle me regarde avec un large sourire.

- Je vais faire de mon mieux pour rattraper mon retard, dis-je en baissant la tête.

Elle me relève le menton.

- Je le sais. Partons.

Silencieusement, je la suis. Avant de sortir, je lance un dernier regard sur Dana. Ma gorge est serrée. Je soupire longuement et baisse les yeux. Tristement, je quitte le sanctuaire en compagne de Gwenaëlle et Esrhas.

Après mon passage, le mur de lierre se referme. Malheureusement, l'image du corps de Dana me hante. Je secoue lentement la tête dans l'espoir de chasser toutes ces visions de mon esprit. J'observe Gwenaëlle et Esrhas qui chuchotent en me regardant. J'entends les mots « élu », « sauver » et « Dana ». Je comprends alors qu'ils parlent des résultats de la pierre de Fal. Le druide s'approche de moi et, d'une voix douce, m'informe qu'il va me renvoyer chez moi.

- Qu'est-ce qu'il va se passer ensuite ? Demandé-je.

Il hausse les épaules et se tourne vers Gwenaëlle. Elle soupire, s'approche de moi et me répond à sa place :

- Pour le moment on va te renvoyer chez toi et on s'arrangera ensuite.

- Je pourrais peut-être faire quelque chose depuis chez moi, depuis le monde des vivants. Je les avertirai.

- Comment ? Demande Esrhas.

J'ouvre la bouche mais aucun son ne sort. Je soupire.

- Je ne sais pas, avoué-je. Je trouverai bien quelque chose. Je ne peux pas laisser Dana dans cet état.

Esrhas ricane.

- Qu'est-ce qu'il y a ? Questionné-je, surprise.

- Tu n'as pas été difficile à convaincre.

- Esrhas, s'indigne Gwenaëlle.

- Je veux aider les personnes qui sont dans le besoin et qui me le demande, c'est tout.

- Pourtant tu as refusé la première fois que Gwenaëlle t'a demandé de l'aider, enchérit-il.

- Parce que j'ignorais totalement toute cette histoire ! Maintenant, j'ai vu les choses par moi-même... Je suis prête à apporter mon aide comme il se doit.

- Tu es vraiment sûr que tu es prête à tout ?

- Esrhas, ça suffit maintenant ! À quoi tu joues ? S'énerve Gwenaëlle.

Le druide, parfaitement calme, se tourne vers elle et haussa les sourcils.

- Je veux juste m'assurer qu'elle n'est pas suffisamment naïve pour se laisser prendre dans n'importe quoi. Ce n'est pas n'importe qui qu'elle va devoir aider.

Pendant qu'ils discutent tous les deux, je reste ébahie. Je prends une grande inspiration et réfléchis. Je réalise que ce qu'il dit n'est pas si bête. Comment je pourrais prouver que tout ça est vrai ? Je lève lentement les yeux et observe mon environnement. Après tout, je serai la seule à savoir ce qu'il s'est passé ici. Au loin, j'aperçois la colline sur laquelle trône la pierre de Fal. Je reste ainsi, silencieuse, à contempler cet amas.

- Et si on réessayait la pierre de Fal ? Demandé-je.

Sans prendre la peine de m'intéresser à eux, je me focalise sur la colline vers laquelle je me précipite à grande enjambée.

- Attends, ça ne sert à rien ! La pierre ne change pas d'avis entre temps, me hurle Gwenaëlle.

Je ne l'écoute pas et continue ma route.

Arrivée en haut de l'escalier, essoufflée, je m'arrête un instant pour reprendre mon souffle fixant attentivement la pierre devant moi. Une lueur de défi traverse mon regard alors que je m'approche d'elle pour en faire le tour à la recherche d'un détail qu'on aurait oublié. Revenue face à elle, j'observe attentivement mes mains. Gwenaëlle et Esrhas surgissent derrière moi.

- Qu'est-ce que tu fais ? Demande-t-elle.

- Je me pose juste une question, réponds-je.

La jeune femme s'approche de moi et vient se placer à mes côtés. Je lève mon regard pour contempler ses magnifiques yeux bleus. Elle me sourit tendrement et pose ses mains sur mes épaules. J'avoue que je n'ai pas envie de sourire.

- Quelle question tu te poses ?

Comme une piqûre de rappel, les paroles de Dana me sautent au visage : « Il faut toujours poser une question pour avoir une réponse ». Je lève brusquement les yeux.

- Est-ce que je suis celle qui pourrait aider Dana à améliorer son état ? Demandé-je à l'intention de la pierre.

- On a déjà essayé tout à l'heure, me dit-elle. Et ça a éch...

Gwenaëlle est arrêtée dans sa phrase. Sur le ventre de la pierre, une croix celtique vient de s'illuminer d'un bleu très vif presque électrique. Elle scintille. J'observe Gwenaëlle qui, comme moi, est surprise.

- Pourquoi ça ne nous a pas fait ça tout à l'heure ?

- Il faut toujours poser une question pour avoir une réponse, réponds-je. C'est ce que Dana a dit avant qu'on ne la quitte.

Je me penche en avant pour la contempler. Dans mon dos, Esrhas dit :

- Si tu veux la toucher, pose ta main dessus mais je suis certain d'une chose sans même que tu la touches : tu es celle qui nous aidera dans notre mission.

Je me redresse et, surprise, me tourne vers lui. Son air victorieux et espiègle me saute au visage. Je fronce les sourcils et penche la tête sur le côté. Il a un air de « Je savais tout mais je n'ai rien dit ». Gwenaëlle aussi l'a remarqué

- Tu étais au courant pour la pierre ? S'écrie-t-elle.

Esrhas la regarde et lui offre un sourire satisfait.

- Bien sûr que oui, je suis un druide.

- Pourquoi tu n'as rien dit ? S'emporte-t-elle.

- Parce que ce n'est pas à moi de dire ce que les autres doivent découvrir par eux-même.

Gwenaëlle reste interdite, ne sachant quoi répondre. Quant à moi, j'observe ma main gauche : « La main droite est la main de l'impulsion, elle agit sans réfléchir. La main gauche est la main du cœur, elle agit avec amour », me répétait sans cesse ma grand-mère. Je plaque la paume de la main sur la croix lumineuse qui s'éteint instantanément. Je me retire et me tourne vers Gwenaëlle qui hausse les épaules. Esrhas, quant à lui, reste serein et continue à sourire.

Soudainement, une lumière vive et aveuglante jaillit de la croix celtique. Elle s'affaiblit et parcourt les sillons gravés dans la pierre jusqu'à ce grand trou béant avant de disparaître. J'observe le spectacle, le souffle coupé. Tout est très silencieux. La bouche recrache alors tout le concentré de lumière et le fameux cri s'échappe. Je plaque mes mains sur les oreilles pour étouffer le son. Ce n'est pas vraiment un hurlement comme je m'y attendais. En réalité, il s'agit plutôt d'un chant très aigu porté à un volume très élevé. Je grimace et tombe à genoux. Je sens mon corps entier vibrer au rythme du chant.

            
            

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