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Assise en tailleur devant la pierre de Fal silencieuse, je fixe cette croix celtique qui, à présent, est éteinte. Tout semble retrouver son calme, même les curieux qui étaient venus voir ce qu'il se passait sont repartis. Nous prenons quelques instants pour recouvrer nos esprits et réaliser ce qu'il vient de se passer. Gwenaëlle est étalée dans l'herbe, bras et jambes écartés. Elle contemple le ciel avec un grand sourire sur les lèvres. J'ai tout de suite senti qu'un poids énorme s'était envolé de ses épaules. Quant à Esrhas, il reste droit à côté de moi et m'observe.
Après de longues minutes de silence, il me questionne :
- Que comptes-tu faire maintenant ?
- Il faut que je trouve un moyen de mener à bien ce qu'on m'a demandé de faire.
- Comment ?
Je hausse les épaules.
- J'admets que je ne sais pas plus comment m'y prendre. Je ne pensais pas que ça allait être aussi compliqué finalement...
Je grimace, me gratte la nuque et détourne le regard. Pour ne pas changer, j'ai laissé mon cœur parler au lieu de la raison. J'ai eu mal pour Gwenaëlle et la punition qu'elle s'afflige. J'ai eu mal pour Dana et son état déplorable. Maintenant que je prends du recul, je réalise que je me lance dans une aventure pour laquelle je n'ai ni plan ni compétence.
Quelle imbécile.
Le problème est que je me suis engagée auprès d'eux et je ne peux pas faire machine arrière. Les vivants ne me font pas peur, ils ont la limite de la vie qui les empêchent d'aller trop loin alors que les morts.
Je lève lentement mon regard vers celui d'Esrhas et lui offre un sourire forcé tandis que le sien est aimable, rassurant et sincère.
- Vous allez me reconduire chez moi ?
- Si on veut agir au plus vite c'est le mieux à faire, me répond-t-il.
Je baisse les yeux. Gwenaëlle se redresse et réplique :
- Oui, il faut que tu avertisses tout le monde maintenant ! Il faut qu'ils changent leur comportement et qu'ils sachent la vérité !
- Tu sais, ce n'est pas du jour au lendemain que sept milliards de personnes vont changer leur manière de vivre. On a déjà des militants, des personnes qui se battent pour sauver la planète mais certains répondent clairement qu'ils en ont rien à faire de la planète et des conséquences de leurs actes.
- C'est pour ça que tu es là, me répond-t-elle. Toi, tu vas réussir à tous les faire changer d'avis. J'ai confiance en toi !
Je lui souris tendrement avant de me tourner vers Esrhas en me levant.
- Je me souviens que vous m'avez parlé de quatre reliques avec chacune une particularité, dis-je. Celle de la pierre de Fal est de crier quand un élu ou un roi la touche mais les autres ?
- Il y a l'épée de Nuada qui, comme son nom l'indique, appartient Nuada le dieu-roi, pour laquelle nul n'échappe à sa lame qui tranche absolument tout. Elle est aussi connue sous le nom d'Excalibur pour certains, m'informe Esrhas.
Je hoche lentement la tête pour montrer que j'ai compris ses informations. Ne voyant aucune question de ma part, il continua :
- Il y aussi le Chaudron de Gundestrup qui appartient à Dagda...
- Dagda, le grand bonhomme de tout à l'heure ? Demandé-je.
- Exactement, me répond gentiment le druide. Il est le dieu-druide...
Au mot « dieu », la surprise me prend. Je repense à lui sans savoir quoi penser. J'avais toujours cru que les êtres célestes, quels qu'ils soient, avaient une certaine prestance, une certaine tenue, qui les mettaient bien au-dessus des humains alors que, finalement, ils semblent tout aussi bon vivant que nous voire plus.
-... et le maître du Sidh. Toute personne qui mange dans ce chaudron est toujours rassasié. De plus, si on sait comment l'utiliser correctement, il offre l'immortalité et la jeunesse éternelle, dit-il en observant fixement Gwenaëlle.
Je me tourne vers elle. La jeune femme s'indigne :
- Ce n'est pas de ma faute, d'accord ? J'ai fait tout ce que j'ai pu pour le ramener au village.
- Je n'ai pas dis que c'était ta faute, répond Esrhas.
- Qu'est-ce qu'il se passe avec ce chaudron ? Demandé-je.
- Un soir, Dana a demandé à me voir, répond le vieillard. Cette jeune femme m'a suivit discrètement. Ce soir-là, Dana nous a confié le chaudron de Gundestrup de sorte à ce qu'on puisse avertir toutes les populations de sa mise en garde à travers le temps. Malheureusement, nous avons été attaqué et tué avant même que l'on ai eu le temps de faire quoi que ce soit.
- C'est terrible, murmuré-je.
- Esrhas a d'abord été tué, continue Gwenaëlle, d'une flèche dans la tête. J'ai alors pris la décision de conduire le chaudron en sécurité au village mais je n'ai pas eu le temps, je me suis faite attaquée avant et je suis morte. Mon frère a laissé le chaudron dans la forêt et il a été récupéré par les romains.
- Il est où actuellement ? M'aventuré-je à demander.
- Dans un musée au Danemark, répond Eshas. J'ai longuement étudié sa position et la géographie moderne, me dit-il en devançant ma question.
Je hoche lentement la tête et il continue :
- Enfin, nous avons la lance de Lug qui appartient au dieu...
- C'est donc vrai qu'il y a une vivante parmi les morts ! Résonne une voix grave et stricte. Encore !
Je me retourne et, en bas des marches, les bras croisés, un grand homme, aussi immense que Dagda, à la musculature imposante laissée apparente par une tenue légère composée d'une jupe en peau et de bottes en fer, est droit comme un piquet. Une barbe drue et une épaisse chevelure blonde cachent une grande partie de son visage, ne laissant transparaître que ses grands yeux verts olive qui nous observent attentivement.
- Par Teutatès, murmure Gwenaëlle en se plaquant au sol. Il ne pouvait pas plus mal tomber lui ! Espérons qu'il soit dans un bon jour.
Je la regarde faire, surprise de son comportement. Esrhas se penche vers moi et me chuchote à l'oreille :
- Tu te rappelles que je t'ai dis que dans l'aide demandé par Dana certains aiment particulièrement la bagarre ?
- Oui.
- Il fait parti de ces « certains ».
Je rive mes yeux vers le certain en question. Je tente un sourire amical mais son visage reste de marbre alors qu'il continue à m'observer de la tête aux pieds.
- Quelle tenue, fait-il remarquer
Je me rappelle que je suis en pyjama. Gênée, mes joues virent au rouge et je parviens tout juste à bégayer quelques mots.
- C'est toi qui a fait chanter la pierre de Fal ? Me demande-t-il. En quel honneur ?
Je suis tétanisée et je ne lui réponds pas. Il dégage une aura à la fois écrasante et bienveillante. Un mélange qui a de quoi perturber. Pendant un moment, j'imagine qu'il aie envie de se battre contre moi à cause de cette pierre. J'imagine le combat sanglant que je perds parce que je ne fais pas le poids contre lui. Pourquoi ai-je ces images en tête ?
- Voyons ! Parle ! T'a-t-on coupé la langue ? Es-tu muette ?
Le druide, voyant que je ne suis à mon aise, prend la relève le plus poliment et respectueusement possible.
- Oui, c'est bien elle, Lug.
Il hoche lentement la tête et, après un long moment de silence, il ordonne à Gwenaëlle d'arrêter de se cacher. Elle jure et, à contre cœur, se redresse. Bien qu'elle ne soit pas des plus à l'aise, elle le salue poliment.
- Je suppose que tu es encore responsable de sa présence parmi nous ? Je me trompe ? Questionne Lug.
Gwenaëlle sourit et hausse les épaules.
- Il se pourrait bien, effectivement, répond-t-elle d'une petite voix.
Lug secoue la tête. Il semble désespéré et je comprends qu'il a perdu patience avec elle. Dagda aussi d'ailleurs mais il semble moins l'exprimer. Je fais un pas en arrière pour la laisser s'expliquer. Esrhas se tourne vers moi et m'offre un regard qui veut dire : « Oui, tu vas être connue comme Gwenaële dans les environs. Elle est réputée pour être désespérante ». Je me force à lui sourire mais j'avoue que je ne suis pas des plus à l'aise sur le moment.
- Qu'est-ce que tu prépares encore ? Grogne le mastodonte.
- Oh, rien. J'ai juste réussi à trouver quelqu'un pour nous aider à faire passer le message de Dana chez les humains et, ainsi, l'aider à aller mieux.
Bien qu'elle fait tout pour se détendre et se montrer respectueuse, je sens un grand malaise dans le ton de sa voix et sa stature. Elle tortille ses doigts et gesticule ses orteils nus dans l'herbe. Un léger sourire étire mes lèvres : elle me fait penser à Louise qui essaie de m'avouer une bêtise. Louise ! Ethan ! Comme une gifle violente, leur visage me viennent en tête. Mon cœur s'accélère et j'ai honte, en tant que mère, de les avoir oublier de la sorte. Je pose une main sur l'épaule du druide et l'informe que je dois rentrer.
- Je ne peux plus rester ici, ajouté-je.
Délicatement, il pose sa main sur la mienne et m'assure qu'il s'en occupera dès que possible. Je hoche lentement la tête et le remercie de sa compréhension. Je me tourne vers Gwenaëlle qui semble perturbée. Les yeux ronds, elle fixe longuement Lug qui semble avoir terminé des explications que je n'ai pas entendu.
- Non, dit-elle. Ce n'est pas possible... J'ai trouvé quelqu'un qui peut nous aider...
- Et elle arrive trop tard, la coupe Lug. Dana a demandé notre aide et je lui apporte. Elle a suffisamment souffert comme ça, il est tant d'agir.
Gwenaëlle secoue la tête.
- En envoyant un virus ?
- Un virus ? Murmuré-je pour moi-même.
Mon cœur s'accélère, j'ai peur de savoir duquel elle parle. Lug secoue négativement la tête.
- Je ne l'ai pas envoyé, il était déjà sur Terre. Je l'ai juste aidé à s'étendre en dehors de sa zone sécurisée.
- Des gens meurent à cause de ça, m'exclamé-je.
Il pose son regard sur moi. Il n'exprime ni colère ni compassion ni regret.
- Tu parles des mêmes individus qui ont conduit Dana dans cet état ?
Je descends les première marche pour me rapprocher de lui mais Gwenaëlle m'attrape la main pour ne pas que j'aille à sa rencontre. Parmi ces gens se trouvent des personnes auxquels je tiens, des personnes que j'aime et qui ont toujours été là pour moi. Des personnes qui peuvent mourir de ce virus et qui n'ont jamais rien fait de mal de leur vie. L'image de mes enfants, de mon mari et de tous les autres apparaît dans mon esprit. Je secoue la tête pour les effacer. Sous la moustache de Lug, un sourire amusé se dessine. Ce qui me met plus en colère encore. J'ai l'impression qu'il se moque de moi et ça m'insupporte.
- Nous n'étions pas au courant ! Si on avait été au courant de tout ça, de l'existence de Dana, rien ne se serait jamais passé et tout irait bien.
- L'humanité était au courant de l'existence de Dana tout comme de la nôtre mais elle nous a oublié. Et même si l'humanité nous a oublié, est-ce que ça empêche des êtres à faire attention à l'environnement qui les entoure, de se respecter et de respecter les autres créatures vivantes ? Est-ce que ça l'empêche de rester à sa place plutôt que vouloir prendre une place qui ne lui revient pas ? D'autant plus qu'il me semble que l'humanité continue de croire, non ? Pourtant, est-ce qu'elle respecte son monde pour autant ? Et ses semblables, les respecte-t-elle pour autant ? Il me semble que tu l'as dis toi-même, Gwendoline Relis : malgré les militants qui se battent pour l'avenir de la Terre, certains répondent qu'ils en ont rien à cirer.
Je me calme et me redresse lentement. Je réalise à quel point il a raison et que je ne peux pas réfuter tout ça. Je fronce les sourcils : je ne compte pas me laisser abattre pour autant.
- Je parviendrai à changer les choses, répliqué-je calmement.
- J'espère que tu es bien entourée parce que seule tu ne pourras pas faire grand chose de bien concluant.
Je sais. Je le sais pertinemment mais je ne préfère pas le dire et accepter une défaite qui n'a pas encore eu lieu.
- J'y parviendrai avec ou sans votre aide, dis-je convaincue.
Les mots sortent de leur propre gré sous le contrôle d'une colère incommensurable. Son sourire s'élargit et je n'aime pas du tout l'air de défi qui traverse son regard. Derrière moi, je sens Gwenaëlle qui murmure à l'oreille :
- Qu'est-ce que tu fais ? Ce n'est pas une bonne idée de le provoquer...
Je me tourne vers elle en fronçant les sourcils. Provoquer ? Elle secoue la tête et son regard m'implore de me taire avant que mes paroles dépassent mes pensées.
- Je te trouve très sûre de toi. Donc tu es certaine d'y parvenir ? Soit. J'accepte ton défi, lance-t-il.
- Non, attends ! S'écrie Gwenaëlle en se précipitant dans l'escalier. On pourrait en discuter calmement avant de faire une bêtise. Elle ne sait pas ce qu'elle dit, ajoute-t-elle.
- C'est vraiment elle que tu as choisi pour faire partie de ton équipe ? Demanda Lug.
- Équipe ?
Gwenaëlle semble perturbée du terme employé puis elle réalise soudain ce qu'il tente de faire comprendre :
- Attends, attends... Il y a un terrible malentendu. Je veux dire qu'elle ne te connaît pas autant que Esrhas ou moi. Il ne faut pas faire attention à ce qu'elle dit.
Il hoche lentement la tête et décroise les bras. Je réalise alors que je viens de faire une grosse bêtise. Encore une fois, j'ai laissé mes émotions parler au lieu de la raison et je sens que je vais le regretter. Je prends une grande inspiration et un frisson me parcourt dès qu'il rive son regard sur moi. Il semble attendre une quelconque réaction de ma part. Pendant un court instant, sa lueur de défi disparaît pour laisser place à de la bienveillance.
- Tu devrais retourner chez toi et serrer les personnes que tu aimes dans tes bras avant qu'il ne soit trop tard. Pardonne à ceux qui t'ont fait du mal car ils en ont pas toujours conscience. Tu ne pourras pas vivre éternellement avec cette rancœur qui te ronge et tu ne pourras pas faire grand chose non plus, elle te bloquera dans tes actes. Tu as un très haut potentiel et ça serait dommage de le gâcher pour de telles idioties... Pardonne et fais-toi confiance car j'ai vraiment hâte de voir de quoi tu es capable sur le terrain une fois libérée de tes chaînes.
Il tend la main vers moi et c'est le trou noir. La dernière chose dont je me souviens est mon prénom hurlé par Gwenaëlle. Je l'entends comme si elle était loin.
Très loin.
Comme dans un rêve.