Ils nous arrivent de parler entre deux services. Même si au début, j'avais un peu peur de discuter avec lui, maintenant je l'écoute avec plus d'attention. L'écologie n'est pas un sujet que l'on aborde dans les meutes et pourtant, ça nous concerne directement. Nous avons de moins en moins de forêts, des hivers trop doux et des étés sans pluies. Les incendies sont monnaies courantes durant les étés et bien entendu, nous sommes les premières victimes, enfin nous et les animaux des forêts.
Il me pousse à des réflexions que je n'aurais jamais eu avant.
- Laly a besoin qu'on fasse des heures supplémentaires, on peut partager si tu veux, au moins ici, tu seras au frais.
- Si elle est d'accord, j'ai rien contre. Je préfère encore travailler que de devoir chercher un petit coin de fraîcheur pendant des heures.
- Je vais lui envoyer un message pour la prévenir. En attendant je vais aller bosser. Je dois finir avant demain soir.
- Merci Héléna, t'es géniale.
- Y a pas de quoi, dis-je en lui souriant.
Jonathan est un peu comme moi. Il est partit de chez lui à l'arrache, du jour au lendemain avec un sac à dos comme unique bagage. Lui aussi a besoin d'argent. Ici les logements sont chers et je sais que comme pour moi, Laly lui a tendu une main parce qu'il en avait besoin. Il ne parle jamais de sa famille, je ne vais pas lui jeter la première pierre pour ça. Tout ce que je sais c'est qu'il a des marques dans le dos, des traces qui font penser à des coups de fouets qu'il aurait reçut il y a quelques temps déjà. Je ne lui ai jamais posé de questions à ce sujet, j'ai appris avec le temps que les gens se livrent quand ils sont prêt et pas avant. La confiance est quelque chose qui se travaille, et rien ne pourrait presser les choses.
Je m'installe alors dans un coin, sortant mes clichés avec ma loupe afin de travailler sur les contrastes. Je n'ai quasiment pas suivis le dernier cours si bien que j'ai du mal à obtenir le résultat que je souhaite, néanmoins, je continue de bosser, cherchant sur internet pour combler mes lacunes, espérant que ça soit suffisant pour attirer l'attention du prof.
Il me reste six mois avant que je puisse me présenter à l'examen, six petits mois pour que j'intègre toutes les techniques possibles. Perdues dans mon travail, je ne vois pas le temps passer et c'est Jonathan qui vient me faire revenir à la réalité.
- Désolée, j'ai vu le temps passer, dis-je en regardant ma montre.
- Pas de soucis. Si tu as besoin d'un peu plus de temps, je peux rester.
- Merci mais ça va aller. J'ai presque terminée, je finirais ce soir, dis-je avant de m'étirer. Je prendre la relève.
- Je peux venir une heure plus tôt demain, c'est bon pour toi?
- C'est bon pour moi.
- Génial, alors à demain, dit-il en retirant son tablier.
Je ne peux m'empêcher de sourire. Sa bonne humeur est toujours communicative ce qui fait plaisir à voir. Je sais qu'il cache ces blessures derrière ces sourires mais après tout, n'est ce pas ce que l'on fait tous. Probablement pour être capable d'avancer. Pour continuer à se lever jour après jour, pour ne pas se laisser tomber dans cette torpeur qu'engendre nos propres problèmes.
- à demain Jonathan, dis-je en me levant et en ramassant mes affaire avant de reprendre ma place.
Je n'avais jamais exercé ce type de travail jusqu'à ce que je rencontre Laly mais elle m'a tout appris et je dois dire que je m'en sors bien que ça soit avec les plus jeunes ou les plus anciens. L'après midi se passe bien, même si il y a beaucoup de monde, je m'en sors sans mal et lorsque je ferme, j'appelle Laly pour lui faire le compte rendu de la journée.
- Aucun problème à l'horizon boss, dis-je en souriant.
- Très drôle, déclare Laly. Vraiment très drôle.
- Jonathan aimerait aussi faire quelques heures supplémentaires. Je lui ai dis que j'allais t'en parler mais ça ne me dérange pas de lui donner quelques unes de mes heures.
- Pas de problèmes pour moi, tant que vous êtes tout les deux d'accord.
- On l'est, sur ce. Je termine de tout boucler et je vais rentrer chez moi.
- Encore merci pour tout Héléna. Tu me sauves la mise, une nouvelle fois.
- Pas de problème.
En raccrochant, je suis un peu dans le brouillard. Le poids de la fatigue se fait ressentir. J'ai besoin d'une bonne douche et de manger un morceau avant de comater devant la télé. Je ferme la boutique et sors sous un soleil encore brûlant, le contraste est saisissant et il me faut une minute pour m'habituer. Je prends mon temps pour rentrer chez moi, mes écouteurs sur les oreilles, perdu dans un monde qui relève plus de l'imaginaire que de la réalité.
Au bout de quelques minutes de marches, un frisson me parcours, une sensation qui pousse ma Louve à se mettre en alerte. Une odeur me fait stopper tout mouvement alors que je commence à regarder autours de moi. Un peu plus loin, il y a un terrain de sport, c'est de là que vient l'odeur. Je m'approche doucement tout en gardant quand même une certaine distance. Et c'est alors que je le vois, torse nu, en short, jouant avec des humains au basket. Maël. Le même Loup qu'hier soir.
Il m'a dit qu'il était arrivé dans le coin il y a peu mais je ne me doutais pas que j'allais le recroiser aussi vite. Alors que je reste à observer la scène, je constate qu'il ne semble pas avoir remarqué ma présence. De là où je me trouve, on dirait un jeune comme un autre, qui s'amuse avec ces potes. Mon regard glisse sur lui, son corps est tout en muscle alors que ces cheveux noirs se plaquent sur sa nuque sous la transpiration du à l'effort. Sa peau est un peu moins bronzé que la mienne mais suffisamment pour lui donner une belle couleur halée.
"à quoi tu joues, me lance ma Louve. Qu'est ce que tu fous à le regarder comme ça?
"C'est bon, arrêtes deux minutes, je ne fais que le regarder rien de plus."
Elle n'aime pas que je porte mon attention sur un autre homme que celui qui nous est destiné et à chaque fois que mon regard s'attarde un peu trop sur un homme, elle me le fait savoir. Je soupire avant de reprendre ma route. Je vais devoir être prudente, il vit probablement plus prêt de moi que je ne le pensais.
Après quelques pas, j'entends une voix m'interpeler. Une voix que je reconnais sans peine. Je me retourne en entendant le bruit de sa course et le trouve le souffle court, les mains posées sur les cuisses comme si il venait de fournir un effort incommensurable.
- Salut, dit-il en relevant la tête. J'ai faillis te louper. J'étais pris dans le jeu, ajoute t-il en se redressant et en posant ces mains sur ces hanches.
- Bonne partie, dis-je en commençant à m'avancer.
- Attends, dit-il en attrapant mon bras.
Aussitôt mon corps se tend et par pur réflexe, je lui envoie un coup de poing en plein visage qu'il n'a pas le temps d'esquiver sous la surprise.
- Personne ne me touche, dis-je dans un grognement sonore. Personne, est ce que j'ai été claire!
Il met une seconde à se relever en secouant la tête.
- Belle droite. J'ai compris la leçon, ajoute t-il en se massant la joue. Est ce que tu as un problème avec moi? Je voulais juste me rapprocher de quelqu'un qui est comme moi. C'est tout.
- Tu rigoles j'espère? Tu crois que je ne sais pas ce que tu fais ici, dis-je en sentant la colère gronder en moi. Tu es là au mieux pour m'espionner, au pire pour me ramener et autant te dire que je ne compte pas me laisser faire.
- Je comprends toujours pas de quoi tu parles. Mais plus je t'écoute et plus j'ai l'impression que tu fuis quelqu'un. Si c'est bien le cas, autant te dire tout de suite que tu crains rien avec moi. Je suis dans le même cas.
Nous autres les Loups sommes doués pour reconnaître la vérité d'un mensonge. Il ne semble pas mentir pourtant, certain Loups sont très doués pour dissimuler la vérité.
- Comment ça dans le même cas?
- Mon père était le Bêta de la meute. D'une toute petite meute pour être franc. Notre Alpha était, comment dire, un enfoiré de première. Je crois qu'il n'y a pas d'autres expressions le qualifiant mieux que ça. Un putain d'enfoiré. Il pensait que toutes les Louves de la meute lui appartenaient et il valait mieux pour elles qu'elles ne bronchent pas. Il y a quelques mois, il s'est approché un peu trop près de ma mère. Mon père n'a pas apprécié et lui a fait comprendre. Notre Alpha, n'ayant que moyennement apprécié ce refus à donc demandé ma sœur en dédommagement. Elle n'a que quinze ans. Tout juste quinze ans. En une nuit on a plié bagage et on s'est barré pour arriver ici. On s'est dit que dans le monde des humains ont seraient en sécurité. Qu'il ne viendrait pas nous chercher ici.
Je le regarde en inclinant la tête. Si ce qu'il dit est vrai, et c'est possible, alors nous fuyons tout les deux une vie qu'on voudrait laisser derrière nous. Mais est ce que je peux vraiment y croire? Est ce que c'est réellement la vérité.
- Tu vois, je ne suis les ordres de personnes ou je ne sais quoi. J'essaye juste de recommencer ailleurs, dans ce monde étrange. Et tu es la première de ma race que je croise. Je n'ai pas laissé mon Loup sortir depuis des semaines, je cache tout ce qui peut faire de moi un Loup et toi, tu es sortie de nul part. Je pensais que tu aurais pu m'aider, me faire partager tes bons plans, rien de plus.
- Mes bons plans?
- Oui tes bons plans. J'ai été faire un tour du côtés des montagnes mais entre les troupeaux de bétails et les campings je ne sais pas vraiment où aller pour me défouler un peu si tu vois ce que je veux dire.
Je vois parfaitement, j'ai cherché pendant des semaines pour trouver un endroit suffisamment éloigné de toutes civilisations. Ma louve a besoin de liberté, de chasser et ça, elle ne peut le faire entre les troupeaux et les humains. Soupirant, je ferme les yeux une seconde. Je ne devrais pas, mais je n'arrive pas à me défaire du fait qu'il ne me ment pas.
- Je peux te montrer un coin ce soir. Je n'ai pas explorer les lieux à fond mais si tu vas plus loin, tu pourras avoir ton coin pour toi et ta famille. C'est tout ce que je peux faire.
- Vraiment, répond t-il en souriant.
- Vraiment, mais ça s'arrête là. J'ai mes propres emmerdes. Je ne compte pas fraterniser avec d'autres Loups pour l'instant.
- C'est vrai? ça ne te manque pas?
- On finit par s'y faire. Crois moi.
Je fouille dans mon sac à main et attrape un petit morceau de papier ainsi qu'un stylo. Je lui marque l'adresse et lui donne rendez vous à 22H, ce qui me laisse le temps de rentrer chez moi.
- Sois pas en retard, j'avais pas prévu de bouger ce soir et je ne compte pas traîner.
- Je serais à l'heure, répond-il en souriant un peu plus. Merci. Merci beaucoup.