Est-ce qu'El Cabeza sait que j'ai enfin vaincu ma peur du vide?
Impossible. Personne ne le sait encore puisque je n'ai rien dit.
Sur ma droite, Riku se penche vers moi avec arrogance.
- Hey Garcia!
Avant, il aurait dit: «Hey la p'tite boulotte!» Mais maintenant que j'ai super maigri, il ne peut plus le dire...
-... C'est moi qui ai le meilleur temps jusqu'ici, se vante l'adolescent avec arrogance. Tu veux qu'on fasse un pari? chuchote-t-il à mon oreille. Celui qui gagne donne à l'autre tous ses desserts de la cantine, au repas du soir jusqu'à la fin du mois et celui qui perds lave les chiottes durant tous le mois à venir.
Tout le mois à venir. Non, mais quelle arnaque! Nous serons tous en congé pour les fêtes et j'ai entendu dire que Riku a eu une permission spéciale en raison du mariage de son oncle et ne reviendra pas avant la fin janvier. Donc s'il perdait, il ne serait pas de corvée bien longtemps.
Mais qu'importe! Je suis toujours partante quand il s'agit de rabaisser le caquet de ce jeune arrogant! Je me tourne donc en sa direction, et je lui fais un petit signe de tête positif, acceptant le défi. Si ça l'amuse de s'faire humilier à répétition devant les autres!
Je souris intérieurement en entendant plusieurs autres murmurer et prendre les paris, tous en faveur de Riku n'est-ce pas! Lui et les autres que j'ai toujours mon problème de vertige avec la Tyrolienne et que je ne serai pas en mesure de le battre.
Devant nos, El Cabeza nous désigne les petits drones qui dansent à la cime des arbres. Ils seront les témoins fidèles de nos performances.
El Cabeza se déplace avec agilité pour rejoindre l'Ancien, qui est assis sur une grosse pierre à l'entrée du parcours. En passant devant moi, il a un autre petit sourire en coin. Je crois qu'il a vaguement entendu les paris en cours... et que ça l'amuse beaucoup.
Bah, s'il a des drones pour nous suivre sur le parcours chaque fois qu'on l'fait, normal que ça l'amuse, parce qu'il a sans doute vu de lui-même en temps réel que j'avais vaincu ma peur du vide hier matin... El Cabeza doit se dire aussi que j'ai un avantage sur les autres puisque j'ai aussi conçu plusieurs des pièges de ce parcours et qu'il en est parfaitement conscient!
El Cabeza prend sa tablette numérique sur le rocher près de lui et il l'allume, sans doute pour consulter les images retransmises par les drones. Automatiquement, le vieillard se rapproche de lui pour les observer également ainsi que plusieurs autres Torpederos qui se sont aussi amassés à l'entrée du sentier.
En position avec les autres, je sautille sur place pour m'échauffer. Sur ma gauche, Sabrina est super nerveuse.
Rafael La Costa finit par lever le nez de l'écran. Il se tourne en direction de Ronan, un grand barbu espagnol dans la quarantaine. Il lui fait un petit signe de tête et alors, le Torpederos avec une grande ancienneté pointe sa mitraillette en l'air et il tire une salve, donnant le grand départ.
Nous partons tous comme des flèches. Je devance rapidement Sabrina et Miguel.
Maurice essaie de me faire une jambette, juste avant un des obstacles, les fléchettes. Mais je réagis au quart de tour par une roulade sur le sol et en définitive, c'est lui qui est distrait pour avoir voulu me faire la jambette et il se prend une petite flèche dans la cuisse. Il doit l'arracher et panser sa plaie rapidement avant de continuer alors que moi, je suis déjà loin.
Je viens d'atteindre la mare de boue. Deux des Ukrainiennes viennent de bondir pour l'éviter, mais la troisième effectue son saut en même temps que moi. Elle essaie de me barrer la route à l'atterrissage, pour que je perdre l'équilibre, mais je fais du saute-mouton sur son dos pour atterrir un peu plus loin.
Soudain, je suis pris par surprise par un assaillant qui surgit des bois entre les poches de sables du prochain obstacle. Je ne suis pas la seule à subir cette attaque-surprise. Les trois Ukrainiennes se font prendre en embuscade elles aussi.
Huh. El Cabeza a encore augmenté le niveau de difficulté.
Ce sont des initiés de haut degré de leur confrérie d'assassins, pas du genre qu'on peut battre facilement. Même s'ils portent tous des tenues de moines shaolins et des masques, je reconnais Rebecca. Elle a la même taille que moi et je me suis déjà battue contre elle... je reconnais sa manière de bouger.
Il me faut un petit moment pour me défaire de mon assaillante, mais je finis par l'envoyer buter contre une des poches de sables qui se balançaient sur le parcours. Je n'attends pas qu'elle se relève pour me remettre à courir sur le parcours.
Deux des Ukrainiennes se battent toujours, mais Camille s'est relevée et nous sommes nez à nez. Je réussis à la devancer d'un quart de seconde pour grimper une corde à nœuds qui nous permet de monter dans les arbres de cette section du parcours.
Je me déplace sur la corde raide entre les grands arbres et je peux voir Riku suspendu à une liane qui se bat contre un autre des Torpederos, qui a dû le prendre par surprise quand il parcourait le pont de corde à la cime des arbres.
Je viens donc de prendre la tête.
Ce qui me donne du courage pour sauter et grimper d'arbre en arbre avant d'atterrir sur le haut plateau rocheux.
Je grimpe la paroi rocheuse, évitant de regarder en bas, avec Camille tout juste derrière moi. Quand j'atteins le sommet de la montagne, elle ne met que deux secondes à m'y suivre.
Elle m'observe approcher de la Tyrolienne avec un petit sourire méprisant. Elle ne cherche pas à me voler la place, car elle est tellement sûre que je vais encore me paralyser de peur comme les autres fois. Donc elle se contente de profiter du spectacle en reprenant son souffle.
Du haut des airs, un drone nous observe et je peux quasiment sentir le chef des Torpederos applaudir quand je me saisis de la barre de la Tyrolienne et que je m'élance dans le vide. Un seul regard par-dessus mon épaule me fait bien voir que Camille est complètement débinée, prise au dépourvu.
Je continue ma descente fulgurante sur la Tyrolienne pour atterrir sur le plateau de la montagne voisine.
Ce n'est pas la fin du parcours, loin de là!
Mais cette fois, au lieu de monter, il descend en pente raide.
Des étoiles de Ninja me passent à ça du visage quand je pénètre dans la jungle et je subis une nouvelle attaque-surprise. Cette fois, je décide d'opter pour la fuite, car je désire mettre une bonne distance entre moi et les autres.
Je fais une roulade de côté et je me précipite sur une corde de nœuds suspendue au-dessus du prochain obstacle, un précipice rempli de serpents. Je me balance au-dessus du vide et atterris de l'autre côté.
Un des Torpederos se lance à ma poursuite, mais les autres retournent dans leur cachette pour surprendre les prochains qui passeront par là.
Le Torpederos que j'ai aux trousses décide de sortir son fusil à paintball et de me mitrailler. En plus d'éviter les obstacles sur ma route, je dois donc aussi éviter sa pluie de balles. Je me souviens alors que le parcours fait un petit crochet sur la droite, et le terrain est en pente raide vers le fleuve en contrebas, que je longe présentement. Il me suffit d'attraper une branche d'arbre, de me donner un bon élan pour faire un tour vers l'arrière sur celle-ci... Quand mon assaillant passe sous la branche tout juste après moi, je suis déjà en train de terminer mon acrobatie et de lui donner un coup de pied dans le dos, pour l'envoyer valser dans le décor.
Il déboule la pente raide tout droit vers les eaux du cours d'eau.
Eh voilà! Bon débarras!
J'augmente la cadence. Bientôt j'aperçois cette section du très large cours d'eau qui comporte des rapides et se poursuit, descendant la vallée, par des cascades successives. Je m'approche précautionneusement du bord. Je dois traverser le cours d'eau en sautant d'une roche à l'autre. Certaines sont mouillées et d'un arbre voisin sont projetés des fléchettes que je dois aussi éviter.
Je me souviens que quand nous avions élaboré le parcours, ma consœur de Sidov Corp, Roxie, moi-même ainsi que Junon, le bras droit de Maestro El Cabeza, on se disait que cette section du parcours était la partie la plus critique en raison des roches qui sont mouillées et de la première cascade au somment de laquelle on doit sauter d'un rocher à l'autre et au pied de laquelle il y a plusieurs rochers aux arêtes pointues. Un seul faux bas et vous chutez vers le bas de la cascade, à plus de cent mètres d'altitude, vous brisant la nuque ou vous aplatissant comme une crêpe sur ces rochers.
L'avance que j'ai prise précédemment devient payante ici parce que je peux prendre mon temps pour sauter de pierre en pierre, tout en évitant la pluie de projectiles, et sans me briser le cou.
Quand j'atterris sur la rive opposée, je peux enfin respirer. Je me remets immédiatement à courir. Cette section du parcours comporte peu d'obstacles, des mares de boues, un ravin que je dois traverser en équilibre sur un rondin de bois servant de pont et encore quelques sacs de sable qui se balancent...
Je subis aussi encore deux attaques-surprises. Camille et Riku m'ont presque rejoint à la fin du parcours, parce que cette fois, je devais me défaire de trois Torpederos à la fois. Mais Riku et Camille aussi doivent subir cette attaque-surprise, alors après que je sois enfin parvenue à me défaire de mes assaillants, en me servant d'une longue branche comme d'un bâton de combat... Je peux enfin piquer un sprint vers la sortie du parcours!
Fin du parcours qui se situe sur la gauche de l'entrée de celui-ci, et quand je surgis de la forêt dans la petite clairière, ils sont plusieurs Torpederos à siffler et applaudir.
Moi je dois reprendre mon souffle, toutes en sueur, ma main sur la taille et marchant un tout petit peu, le temps que les battements de mon cœur reviennent à la normale. Assis sur le rocher, appuyé sur sa canne, l'Ancien me fixe de son regard perçant. Je crois que je viens encore de monter dans son estime et dans celle du chef des Torpederos.
Sur sa droite, El Cabeza ne quitte pas son habituel sérieux, mais ses yeux ont une petite lueur d'espièglerie qui danse, quand il me fait un très imperceptible hochement de tête en signe d'approbation.
Ma performance fait honneur à Sidov Corp et j'en suis très fière.
Camille et Riku surgissent à leur tour du parcours, visiblement à bout de souffle. Riku a les cheveux mouillés, ce qui indique qu'il est tombé dans la rivière!
Ils font tous deux une sale tête parce que moi, la petite nerd de Sidov Corp qui a peur du vide... je les ai battus à plate couture! Ah!
Je passe devant eux en fanfaronnant, pour aller me chercher une bouteille d'eau:
- J'crois que c'est Sabrina qui cuisine ce soir, non? (Je me flatte le ventre) Hmmmm elle va surement nous faire une de ces délicieuses salades de fruits à la mangue garnie de crème chantilly... merci pour la double ration! Je crois bien que je vais m'régaler!
Riku fait une sale tête. Il essaie de préserver le peu de fierté qui lui reste quand il me fait des reproches. Je suis donc si pressée de reprendre tous ces kilos que j'avais perdus?
Mais la vérité, c'est que les plats que cuisine Sabrina sont toujours ses favoris. C'est pourquoi il avait fait ce pari avec moi, parce qu'il espérait obtenir ainsi une double portion.
J'crois aussi qu'il a l'œil sur cette fille et que c'est pour cette raison qu'il n'arrête pas de la picosser... Cet adolescent est super orgueilleux. Du genre à tout faire pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il a un crush sur cette fille. À la petite école, pour attirer leur attention, il leur tirait la couette... et maintenant, il les tyrannise!
Il me fait penser à Basile, un de mes supérieurs hiérarchiques à Sidov Corp. Lui aussi, il ne sait pas comment parler aux femmes...
Je croyais qu'il m'avait prise en grippe jusqu'à ma dernière mission...Lui qui ne cessait de me rabaisser et de me passer des remarques.
Mais, sur mon lit d'hôpital, après avoir été blessée lors de cette mission... en pleine nuit, alors qu'il croyait que je dormais, j'ai entendu Basile me faire cette confession:
- Je t'aime, Andrea... non! Je veux dire Anna Lucia... ou quelque soit le nom qu'tu préfères!
Il avait soupiré fortement avant de poursuivre.
- La vérité, c'est que je suis raide dingue de toi, putain! J'essaie de le cacher... mais c'est de plus en plus souffrant... Si seulement le stupide cousin de Drake ne s'en était pas mêlé... j'aurais peut-être encore une chance.
Cette révélation avait été suivie d'un long silence. Je ne savais trop que faire et n'osais pas ouvrir les yeux pour voir s'il était toujours là... Cela nous aurait embarrassé tous les deux.
Mais après deux bonnes minutes de silence, j'étais sur le point de les entrouvrir pour voir s'il était toujours à mon chevet, quand je l'avais entendu s'adresser de nouveau à moi, avec une voix pleine de détermination.
- Je sais que pour le moment, je n'ai aucune chance contre ce dom super expérimenté, moi qui ne suis qu'un débutant dans le mode de vie... Mais je vais changer Andrea! Et un jour, quand j'entrerai dans une pièce, tu n'verras plus que moi!
Il s'était ensuite levé, déposant un baiser sur mon front avant de partir.
Je me souviens avoir ressenti de la pitié envers lui, malgré tout ces accrochages que nous avions eus par le passé. Parce que ce gitan de taille moyenne n'est pas du tout mon type, donc il n'a aucune chance.
Et puis, Yuri... enfin... c'est Yuri quoi!
Riku non plus n'a aucune chance de conquérir le cœur de Sabrina s'il continue à agir comme un petit macho boy devant elle!