Je me suis souvenue de ce projet de recherche passionnant à l'étranger, il y a cinq ans, que j'avais refusé. Gauvain, à l'époque, était en plein lancement de sa première grosse opération immobilière. J'ai besoin de toi ici, Constance. Sans toi, je n'y arriverai pas. Ses mots doux, ses promesses murmurées, avaient été des chaînes dorées. J'avais sacrifié mon rêve pour le sien.
Ma directrice, Madame Dubois, m'a regardée, perplexe.
- Constance ? Tu es sûre de ta décision ? Tu es l'une de nos meilleures. Et le mariage est dans moins de dix jours, n'est-ce pas ? Tu vas devenir femme au foyer ?
Son commentaire, fait sans malice, m'a frappée comme un coup de poing. Femme au foyer. L'image de la femme soumise, à la merci de son mari, celle que j'avais toujours fui.
- Le mariage est annulé, ai-je déclaré, ma voix dénuée d'émotion. Et non, je ne deviendrai pas femme au foyer. Je pars pour un nouveau projet.
Madame Dubois a haussé les sourcils, mais n'a pas insisté. Elle m'a souhaité bonne chance, le regard teinté de curiosité.
En rentrant, j'ai trouvé Gauvain. Il était là, dans le salon, avec Mélisse. Ils riaient, Mélisse posant sa main sur son bras, son rire cristallin résonnant dans l'appartement à moitié vide. Mon sang n'a fait qu'un tour. Il était censé être en "retraite" avec ses parents. Il était censé revenir la veille du mariage, pas aujourd'hui.
Leurs voix se sont tues quand ils m'ont vue. Mélisse a retiré sa main, un sourire contraint sur ses lèvres. Gauvain m'a regardée, l'air coupable.
- Constance ! Tu es rentrée. Je... on ne t'attendait pas si tôt.
Mon regard est resté froid. J'ai laissé mon sac tomber au sol.
- Je vois.
Mélisse a fait semblant de s'intéresser à un vase vide sur une étagère.
- C'est... vide ici, a remarqué Gauvain, son regard balayant la pièce. Qu'est-ce que tu as fait de la commode ? Et des tapis ?
- J'ai fait du tri, ai-je répondu, haussant les épaules. C'était nécessaire.
Mélisse a posé ses yeux sur moi, un sourire faux mais charmeur.
- Ah, Constance, tu es là ! Gauvain m'a dit que tu étais d'accord pour les photos. Merci infiniment ! C'est tellement gentil de ta part. Je savais que je pouvais compter sur toi.
Les photos. Mon estomac s'est noué. Elle remerciait pour les photos de notre mariage annulé, qu'elle allait prendre avec Gauvain, afin de simuler leur "mariage" auprès de ses followers. La bile m'est montée à la gorge.
- Et Gauvain m'a aussi dit que tu pourrais m'aider pour l'aménagement de la future chambre de bébé, a-t-elle poursuivi, sa voix mielleuse. Tu as tellement de goût ! Tu es la meilleure pour ça.
La chambre de leur bébé. Mon corps a réagi avant mon esprit. Je me suis reculée d'un pas, mes mains s'agrippant à mes bras, comme pour contenir une rage prête à exploser. Elle voulait que je décore la chambre de l'enfant de mon fiancé et d'une autre femme. Elle me demandait de participer à ma propre humiliation. Elle était une manipulatrice diabolique et Gauvain, un pantin aveugle.
J'ai pris une profonde inspiration. Ne lui donne pas la satisfaction de te voir souffrir. Ne lui donne pas la satisfaction de te voir te battre pour un homme qui ne te mérite pas. C'était mon mantra.
- Je suis désolée, Mélisse, ai-je dit, ma voix était un masque de politesse. Je n'aurai pas le temps.
Mélisse a fait une moue déçue, son regard se posant sur Gauvain, cherchant son soutien.
- Oh... C'est dommage. Je comptais tellement sur toi.
Gauvain a froncé les sourcils, son regard se posant sur moi.
- Constance, tu pourrais faire un effort. Elle est fragile en ce moment.
La rage a grondé en moi. Fragile. C'était toujours le même refrain.
- Non, Gauvain, ai-je dit, mon calme une arme. Je ne peux pas.
Mélisse a baissé la tête, jouant la carte de la victime. Gauvain l'a aussitôt prise dans ses bras, la serrant contre lui.
- Ne t'inquiète pas, mon cœur. Je m'en occuperai.
Mon cœur s'est brisé une dernière fois. Mon cœur. C'était le mot tendre qu'il me réservait, avant. Maintenant, il était pour elle.
Mon heure était proche. Dans une semaine, je serais loin de tout ça.
- Nous avons un dîner avec des clients importants ce soir, a déclaré Gauvain, son ton redevenant professionnel. Tu nous accompagneras ?
Un dîner avec des clients. Où j'allais devoir jouer la fiancée parfaite, souriante, alors que mon monde était en ruines.
- Je ne me sens pas très bien, ai-je dit, ma voix toujours calme. Je préférerais rester à la maison.
Gauvain a jeté un regard à Mélisse, qui s'est blottie contre lui, l'air triste.
- S'il te plaît, Constance, a-t-il insisté. Ce dîner est crucial. Et Mélisse ne peut pas venir, elle est trop fatiguée.
Il me forçait. Il me forçait à remplacer Mélisse, à jouer un rôle qui n'était plus le mien. La rage montait, une onde de chaleur dans ma poitrine. Mais je l'ai réprimée. Une dernière fois.
- D'accord, ai-je dit, un sourire contraint sur les lèvres. Je serai là.
La soirée au restaurant a été une torture. Gauvain, assis en face de moi, était tout sourire avec ses clients, mais ses gestes, ses paroles, étaient pour Mélisse. Il a commandé les plats avec une attention particulière pour ses restrictions alimentaires, listant avec précision tout ce qu'elle ne "pouvait" pas manger à cause de sa "leucémie" et de sa grossesse.
- Mélisse est très sensible aux fruits de mer et au gluten, a-t-il déclaré au serveur, un air soucieux sur le visage. Et pas de produits laitiers, bien sûr. Sa chimiothérapie la rend très fragile.
Puis, il s'est tourné vers moi.
- Pour toi, Constance, je suppose que les Saint-Jacques suffiront, a-t-il dit, commandant mon plat préféré sans me demander mon avis. Mais sans le beurre, Mélisse ne peut pas manger de beurre.
Mon sang s'est glacé. Des Saint-Jacques sans beurre. C'était un plat qui m'était interdit. Je suis allergique au beurre. Une allergie forte, qui m'avait valu un séjour à l'hôpital, il y a quelques années. Gauvain le savait. Il l'avait oublié. Ou pire, il s'en moquait.
Mon estomac s'est noué. Il ne me connaît plus. Il ne me voit plus.
Un éclair de culpabilité a traversé son regard quand il a vu mon visage se figer.
- Oh, attends, a-t-il dit, un peu gêné. Je suis désolé, ma chérie. J'ai eu une journée difficile. Je suis un peu perdu.
Perdu. C'était ça. Perdu entre ses deux vies, entre ses deux femmes. Perdu, mais pas pour Mélisse.
Mon appétit s'est envolé. J'ai posé ma fourchette, incapable d'avaler la moindre bouchée. Le client, un homme jovial, a brisé le silence.
- Alors, Constance, le mariage, c'est pour quand ? Le grand jour approche, n'est-ce pas ?
J'ai ouvert la bouche pour répondre, mais mon téléphone a vibré. C'était Clara.
- Constance ! J'ai tout arrangé pour Ouessant. Le contrat est signé, ton départ est confirmé. Tu commences le 15, à 8h du matin. Et les conditions d'isolement sont drastiques, comme tu le voulais. Pas un contact avant la fin du projet. Tu es prête ?
J'ai regardé Gauvain, assis en face de moi, tendrement penché vers Mélisse, qui venait de lui envoyer un message. Il était là, mais il était ailleurs. Il était avec elle.
- Oui, Clara, ai-je dit, ma voix forte et claire. Je suis prête. Je pars le 15. Et je rentre dans trois ans.
Clara a laissé échapper un soupir de soulagement.
- Je suis si fière de toi, Constance. Tu vas enfin t'épanouir.
J'ai raccroché, mon regard rivé sur Gauvain.
- Mon mariage est annulé, ai-je dit, ma voix calme, comme si je parlais de la météo. Et je pars le 15. Pour trois ans. J'ai un nouveau projet.
Le silence est tombé sur la table. Gauvain m'a regardée, ses yeux écarquillés. Il n'a rien dit. Il n'a pas pu.