Sur l'une des photos, Mélisse avait tenté de faire une pirouette maladroite, mais Gauvain l'avait rattrapée d'un geste protecteur. Son rire s'était étiré sur son visage, un rire d'une sincérité que je ne lui avais pas entendue depuis des années, pas avec moi en tout cas. Je l'avais vu rire avec ses amis, avec ses clients, mais jamais avec cette ferveur, cette abandon, devant moi. Je la voyais dans ses yeux, cette tendresse que je n'avais jamais eue. C'était une facette de lui que je n'avais jamais connue, celle qu'il réservait à Mélisse. C'était étrange, de découvrir cet homme si nouveau pour moi, pourtant le même que j'avais aimé pendant si longtemps.
Je n'ai pas pu regarder plus longtemps. Mon doigt a balayé l'écran, faisant défiler les images à toute vitesse, avant de verrouiller mon téléphone. Chaque cliché était un coup de poignard, mais aussi une confirmation. Je faisais le bon choix.
Cette semaine d'absence m'avait donné le temps d'agir. J'avais passé mes journées à trier, à emballer, à donner. L'appartement se vidait peu à peu, reflet de mon cœur.
Ma prochaine étape était mes parents. Je les ai invités à dîner. L'ambiance était tendue, lourde des non-dits. Ma mère, Odette, m'a regardée, les yeux plissés.
- Constance, ma chérie, tu as l'air fatiguée. Gauvain est toujours parti ? C'est étrange, à quelques jours du mariage...
Mon père, Jean-Luc, a posé sa fourchette.
- Oui, c'est vrai, ma fille. Est-ce qu'il y a un problème ?
Leurs regards étaient emplis d'inquiétude. Je voyais l'amour dans leurs yeux, et la peur. Ils s'étaient toujours inquiétés pour moi, surtout avec Gauvain. Je me suis souvenue de leurs premières mises en garde, il y a dix ans.
- Il est trop sûr de lui, ma fille, avait dit ma mère. Fais attention à ce qu'il ne t'écrase pas.
- Et il est habitué à ce qu'on fasse tout pour lui, avait ajouté mon père. Ne te sacrifie pas trop.
J'avais ri à l'époque, pleine de la certitude de mon amour. Mais non, papa, maman. Il m'aime. Tout ira bien. J'avais toujours défendu Gauvain, lissé les angles, masqué ses défauts à leurs yeux. J'étais aveugle.
- Maman, Papa, j'ai quelque chose à vous annoncer. Le mariage est annulé.
Le silence a envahi la pièce, un silence épais, palpable. Ma mère a laissé tomber sa serviette. Mon père a fixé la table, son visage se durcissant. Ils ne s'y attendaient pas. Pas après tant d'années, tant de préparatifs.
- Mais... pourquoi ? a finalement demandé ma mère, sa voix un murmure.
- C'est... c'est compliqué, ai-je répondu, essayant de retenir les larmes qui menaçaient de monter. Mais c'est la meilleure décision. Pour moi.
J'ai vu leurs regards de douleur, de déception. Ils avaient toujours voulu mon bonheur. Et je savais qu'ils avaient des doutes sur Gauvain, mais ils l'avaient accepté parce que je l'aimais.
Mon père a finalement brisé le silence. Il s'est levé, a fait le tour de la table et a posé une main sur mon épaule.
- Si c'est ce que tu as décidé, ma chérie, alors nous te soutiendrons. Ton bonheur est le plus important. Toujours.
Ma mère s'est jointe à l'étreinte, des larmes silencieuses coulant sur ses joues.
- Je suis désolée, ai-je dit, ma voix étranglée.
- Ne sois pas désolée, ma puce, a murmuré ma mère. Juste... sois heureuse maintenant.
Je n'ai pas pu leur dire la vérité. Pas encore. La trahison de Gauvain, l'enfant de Mélisse... C'était trop intime, trop douloureux. Je voulais les protéger. Je voulais me protéger.
Le lendemain, j'ai appelé Clara.
- J'ai besoin de toi. Pour vider l'appartement. Sans un mot.
Clara est arrivée, un air grave sur le visage. Elle n'a rien dit en voyant les cartons, les piles d'objets à donner. Mais ses yeux étaient interrogateurs.
- Mon Dieu, Constance, a-t-elle finalement dit en regardant l'immense dressing à moitié vide. C'est... radical. Je me souviens de ton excitation pour ce mariage.
Je me suis souvenue aussi. Les essayages de robes, les discussions sur la décoration. J'étais tellement heureuse, tellement pleine d'espoir.
- Qu'est-ce qui s'est passé, Constance ? Vraiment. Tu ne peux pas me faire ça.
Elle avait les larmes aux yeux. Elle était ma meilleure amie. Elle méritait de savoir. J'ai pris une grande inspiration, et j'ai tout raconté. L'insistance de Gauvain, la FIV, la photo de Mélisse. La "dette de vie", le mensonge de l'avalanche. Tout.
Clara m'a écoutée, son visage passant de la stupeur à la rage.
- Ce salaud ! Et cette Mélisse ! Je savais qu'elle était louche, mais à ce point ? Et la dette de vie ? C'est toi qui l'as sauvé, Constance ! C'est toi qui as failli y rester !
Elle était furieuse. Sa colère était un baume pour mon âme blessée.
- Comment a-t-il pu être si aveugle ? Si sourd ? a-t-elle rugi. Il n'a jamais vu à quel point tu t'es sacrifiée pour lui ? Comment il s'est servi de toi ?
Ses mots résonnaient. Aveugle. Sourd. Servit. C'était la vérité. La vérité que j'avais refusé de voir pendant si longtemps.
- Je crois qu'il ne m'aimait pas vraiment, Clara, ai-je murmuré, les larmes coulant enfin. Ou pas de la manière que je l'aimais.
Clara m'a prise dans ses bras, me serrant fort.
- Ne dis pas ça. Tu mérites mieux. Tellement mieux.
Le compte à rebours continuait. Dix jours avant le départ pour Ouessant. Dix jours avant la fin de ma vie d'avant. Dix jours avant que je ne devienne une inconnue. Clairement, il était temps.