Il savait qu'il était perdu. Pas d'un point de vue physique, mais d'un point de vue émotionnel. Il se haïssait pour cette vulnérabilité qu'il ressentait en sa présence, pour cette incapacité à rester distant et insensible. Elle était là, devant lui, mais il avait le sentiment de la voir à travers un voile, comme si elle était à la fois trop proche et trop lointaine à la fois.
Son regard se porta sur la fenêtre, où les premières lueurs du matin commençaient à percer à travers les nuages gris. Il était trop tôt pour penser, mais trop tard pour arrêter. Il savait que la journée allait être longue, mais il n'avait pas la force de la fuir. Il devait la confronter. Il le savait.
Quand la réunion qu'il avait prévue arriva, il n'eut d'autre choix que de se rendre dans la grande salle. Mais même en étant entouré de collègues, Léo avait l'impression d'être à des années-lumière de tout ce qui l'entourait. Chaque geste, chaque parole, le semblait lointain, flou, comme si le monde réel n'avait plus d'importance. Seule Ella occupait son esprit.
À la fin de la réunion, il se précipita hors de la salle sans même saluer personne. Il devait la retrouver. Il devait mettre fin à cette tension, à cette énergie palpable qui le rongeait. Sa fierté, sa colère, tout semblait fusionner en une seule force intérieure prête à exploser.
Il la trouva finalement dans le hall, seule, en train de discuter avec un collègue. Elle était belle, bien sûr, comme toujours. Mais aujourd'hui, quelque chose en elle semblait différent. Ses yeux, habituellement remplis de défi, étaient étrangement calmes. Léo s'approcha sans un mot, et elle tourna son regard vers lui. Il n'eut pas besoin de dire quoi que ce soit. Elle savait pourquoi il était là.
Elle le fixa longuement avant de s'adresser à lui, toujours avec cette nonchalance qui l'énervait tant.
- Alors, Léo, tu as enfin pris ta décision ?
Il la scrutait, les poings serrés à ses côtés, une tension presque palpable entre eux. Sa voix, tremblante mais déterminée, franchit ses lèvres.
- Je veux savoir pourquoi. Pourquoi moi. Pourquoi cette... façade. Pourquoi tout ce que tu fais, tout ce que tu dis, semble... jouer avec mon esprit. Tu penses réellement que tu peux m'avoir, hein ?
Elle le regarda silencieusement, et pendant un instant, Léo se demanda si elle allait enfin lui dire la vérité. Mais au lieu de ça, un léger sourire se dessina sur ses lèvres.
- C'est toi qui t'imagines que je joue avec toi, Léo. Et je ne peux rien y faire, si tu veux vraiment le croire. Mais sache une chose : je ne fais rien sans raison. Et si tu veux que tout cela cesse, si tu veux retrouver ton petit confort dans ta vie, il te suffira de partir. Tout simplement.
Ces mots le frappèrent de plein fouet, plus douloureux que tout ce qu'il avait imaginé. Elle parlait de le laisser partir, comme s'il avait le choix. Comme si tout ce qu'il avait ressenti ces dernières semaines n'était qu'un jeu pour elle, une distraction. Léo sentit la colère l'envahir de nouveau, mais cette fois, il se força à prendre du recul. Pas de réaction impulsive. Pas encore.
- Tu penses que je vais fuir ? lança-t-il, son regard froid. Tu ne me connais pas, Ella. Tu ne sais pas à qui tu as affaire.
Elle se pencha légèrement en avant, le défi brillant dans ses yeux.
- Et toi, tu crois vraiment que tu me connais ? Parce que si tu savais, tu te rendrais compte que ce que je fais, c'est pour ton bien. Pas pour le mien. Mais toi, tu ne vois que la surface. Parce que tu n'as pas envie de voir plus profond. C'est ça, la différence entre nous.
Elle tourna les talons, s'éloignant sans un mot de plus, le laissant là, une fois de plus, perdu dans son propre tourbillon de pensées.
Léo, lui, ne savait plus quoi penser. Il avait le sentiment que chaque confrontation avec elle ne faisait qu'empirer les choses. Il se sentait pris dans un piège qu'il ne comprenait pas, un piège qu'il n'avait pas lui-même posé, mais qui semblait se refermer de plus en plus sur lui.
Il n'avait pas encore compris ce qu'elle voulait vraiment. Mais il savait une chose : il n'arriverait pas à s'en sortir aussi facilement qu'il l'avait cru. Il avait des choix à faire, et chacun d'entre eux semblait plus difficile que le précédent.
La soirée arriva sans qu'il ne s'en rende compte. Le jour s'était écoulé, et il était de retour chez lui, une nouvelle vague de confusion déferlant sur lui. Il était fatigué. Epuisé. Il avait besoin de réponses, mais il n'avait aucune idée d'où les trouver. Peut-être dans ses rêves, peut-être dans ses souvenirs, ou peut-être... dans la prochaine rencontre qu'il aurait avec elle. Il n'en savait rien, mais il était maintenant certain d'une chose : il était en train de perdre tout contrôle. Et il n'avait même pas la force de s'en inquiéter.
La nuit était tombée, et la ville semblait s'être endormie. Léo se tenait dans l'obscurité de son appartement, le regard perdu dans l'horizon qu'il ne voyait même plus. Son esprit était un tourbillon, chaque pensée s'entremêlant avec la suivante, sans jamais trouver de répit. Il avait essayé de se concentrer sur son travail, mais tout semblait dérisoire comparé à la présence d'Ella qui hantait chaque recoin de son esprit. La manière dont elle le défiait, la façon dont elle le regardait, tout en lui criait qu'il n'était qu'un homme vulnérable face à un monde qu'il ne comprenait plus.
Il se leva brusquement et traversa son appartement, se dirigeant vers le balcon. La brise fraîche de la nuit balayait son visage, mais cela ne suffisait pas à apaiser le tumulte intérieur qui le tourmentait. Il avait tout pour être heureux. Un travail bien payé, un appartement spacieux, des amis influents, et pourtant, quelque chose manquait. Ella. C'était d'elle dont il ne pouvait s'empêcher de penser. Même après tout ce qu'elle lui avait dit, il se retrouvait à vouloir la comprendre, à vouloir savoir ce qu'il y avait derrière cette façade glaciale qu'elle lui montrait.
Et puis, il y avait cette promesse qu'il s'était faite, cette promesse de ne pas la laisser avoir le dessus. Il était un homme de contrôle, et elle le testait à chaque instant. Chaque mot qu'elle prononçait semblait être un défi à son autorité, un défi qu'il n'avait jamais eu à relever auparavant. Elle l'avait fait tomber dans ses griffes sans même qu'il ne s'en rende compte. Mais cette fois-ci, il allait la confronter à ses propres jeux. Il allait mettre fin à ce cycle de manipulation avant qu'il ne perde tout contrôle.
Il retourna dans son appartement, prit son manteau, et se dirigea vers la sortie. Il n'avait pas le temps de réfléchir à ce qu'il allait faire, il agissait sur un coup de tête. Tout ce qui comptait était de la retrouver. Il ne savait pas où elle était, ni comment il allait la trouver, mais il savait qu'il devait y aller. Ce soir, il allait découvrir la vérité, quel qu'en soit le prix.
Les rues étaient silencieuses alors qu'il marchait, les pavés résonnant sous ses pas. Il n'avait aucune idée d'où il se dirigeait, mais il savait que son instinct le guiderait. Il n'avait pas besoin de mots, juste de trouver une solution à cette tension qui ne cessait de croître entre eux.
Lorsqu'il arriva devant le café où ils s'étaient rencontrés pour la première fois, il hésita un instant avant de pousser la porte. L'air à l'intérieur était chaud, et l'éclairage tamisé créait une atmosphère intime, presque feutrée. Il balaya la pièce du regard. Pas de trace d'Ella. Mais son cœur s'accéléra lorsqu'il aperçut une silhouette familière au fond de la salle, seule à une table, son regard plongé dans un livre.
Elle était là. Comme s'il l'avait appelée. Ou plutôt, comme si elle savait qu'il viendrait. Il s'avança lentement vers elle, son esprit en guerre contre lui-même. Il n'avait aucune idée de ce qu'il allait lui dire. Aucune idée de comment aborder cette conversation qui allait probablement tout changer entre eux. Mais il n'avait pas le choix. Il devait savoir.
Lorsqu'elle leva les yeux et aperçut Léo, un léger sourire se dessina sur ses lèvres, celui-là même qui le faisait fondre, mais qui le mettait également hors de lui.
- Léo, murmura-t-elle. Je ne pensais pas que tu viendrais.
Il resta là, figé un instant. Les mots semblaient se coincer dans sa gorge, mais il n'avait plus le temps de réfléchir.
- Pourquoi tu me fais ça ? demanda-t-il, sa voix trahissant un mélange d'incrédulité et de colère. Pourquoi ce jeu incessant, cette distance, cette manipulation ? Pourquoi ne pas me dire ce que tu veux vraiment ?
Elle ferma lentement son livre, ses doigts glissant doucement sur la couverture. Son regard, d'habitude si froid, se fit plus doux, presque mélancolique.
- Parce que je suis fatiguée, Léo. Fatiguée de devoir jouer ce rôle. Fatiguée de devoir être celle que tout le monde attend que je sois. Et toi, tu es juste là, à attendre que je me conforme à tes attentes. Mais tu vois, je ne peux pas. Je suis... moi. Et toi, tu n'as jamais accepté cela. Tu n'as jamais accepté que je sois plus que ce que tu imagines.
Léo se rapprocha d'un pas, sa colère se mêlant à une étrange forme de tristesse. Il n'arrivait pas à saisir la situation. Elle avait raison sur un point, il le savait. Il avait toujours voulu qu'elle s'intègre à son monde, qu'elle se conforme à sa vision des choses, et il n'avait jamais pris le temps de comprendre qui elle était réellement.
- Alors, qu'est-ce que tu veux ? Pourquoi tu m'as fait ça ? demanda-t-il, presque implorant.
Elle inspira profondément, puis plongea ses yeux dans les siens, son regard perçant.
- Je ne veux rien, Léo. Pas de toi, pas de cette vie que tu t'imagines pour nous. Je ne veux rien de plus que d'être libre. Et si tu ne peux pas comprendre ça... alors je suis désolée, mais nous sommes à la fin du chemin.
Ses mots frappèrent Léo comme un coup de poing dans le ventre. Il n'avait pas vu ça venir. Il pensait qu'elle avait besoin de lui, qu'elle jouerait le jeu jusqu'au bout. Mais non, elle lui disait clairement que c'était fini. Qu'ils étaient finis. Qu'il ne pouvait pas la forcer à s'intégrer dans son monde. Elle était trop... différente.
Il la regarda, sans savoir quoi dire. Il avait l'impression que quelque chose en lui venait de se briser, comme une fragilité qu'il n'avait jamais remarquée jusqu'à ce moment précis. Il n'avait plus de réponse, plus de défense.
Il se tourna alors, sans un mot, et sortit du café. Ses pas résonnaient dans la rue, mais cette fois, il n'avait plus la force d'ignorer la douleur qui l'étouffait. Il avait perdu.