Pour continuer l'histoire, l'un était pris par le FBI, dénonçait son complice et la mafia réagissait à cette rupture du code d'honneur en vigueur chez les malfrats en exécutant la maîtresse du premier tueur, ce qui déclenchait une réaction en chaîne. Céline écoutait, impassible, réprimant un bâillement.
« Pas très original, » finit-elle par dire. « On a déjà vu ça cent fois au cinéma, ou dans la littérature policière. Vous n'avez rien de mieux ? »
J'aurais dû m'en douter. Je ne pouvais pas impressionner une ancienne élève de Normale Sup avec un scénario aussi miteux. C'est alors que j'eus une autre inspiration, qui avait le mérite de m'écarter de ma nouvelle qui resterait décidément en panne, mais me rapprocherait de mon objectif principal. Peut-être qu'alors, elle oublierait mon scénario miteux.
Céline et moi allions manger le corps d'un animal mort, sacrifié pour nous sur l'autel de notre union programmée, et il était impossible que Céline restât insensible à cette symbolique extrêmement puissante. D'autant que les steaks saignaient encore. C'était cela, mon piège. J'observai Céline avec une acuité dont j'espérais qu'elle ne serait pas importunée. Effectivement, elle découpait sa viande – délicieuse – et dirigeait chaque bouchée vers sa bouche à l'aide d'une fourchette en métal argenté, faisant miroiter à cette occasion ses incisives qu'elle avait fortement développées – des pavés aussi – et qui concentraient toute la lumière – et ma libidinosité. C'était fascinant. Ces incisives étincelantes étaient pour ainsi dire un caractère sexuel secondaire chez Céline. On n'osait imaginer à quoi elles pouvaient servir d'autre qu'à manger. Elles permettaient d'en déduire toute son anatomie avec la même précision qu'un paléontologue est capable de reconstituer tout le squelette d'un animal, et même son genre de vie, ses habitudes alimentaires, à l'aide d'un fragment de canine ou de molaire. J'en profitai pour la déshabiller par la pensée, en partant des incisives qui marquaient l'entrée enivrante de son tube digestif, et en descendant jusqu'aux pieds, en me figurant que je faisais office d'anthropologue, travail d'autant plus facile que j'avais à ma disposition le corps entier, vivant, de l'animal dont il s'agissait de visualiser l'anatomie avec une précision maximale, pour ne pas en laisser une miette.
Céline se douta que je me livrais à des pensées déplacées dont elle était l'objet, mais ne s'en offusqua pas. Elle devait s'y attendre. Elle s'arrêta de manger et me demanda en souriant :
« Vous paraissez songeur, Quentin. Vous ne faites jamais partager vos rêves ? »
« Pas quand ils sont inconvenants », dis-je avec une audace dont je m'étonnais.
En fait, elle était flattée. L'audace avait payé. C'était donc la reine des garces, malgré sa figure d'ange, son allure sophistiquée Elle connaissait le jeu auquel nous nous livrions par cœur et elle savait déjà certainement si elle allait céder, ou pas ; mais il n'entrait évidemment pas dans son jeu de le dire.
Elle rit et recommença à manger, en regardant autour d'elle.
Mais il y avait plus que le fait de manger en commun du bœuf.
Dans ma tête échauffée, je me dis que nous étions complices. Complices du meurtre perpétré sur un animal dont nous mangions la chair, et que cette complicité devait sceller notre union aussi efficacement qu'une complicité d'assassinat sert de ticket d'entrée dans certaines organisations criminelles comme les triades chinoises.
C'était cela, la symbolique de la viande, que Céline le veuille, ou pas.
Dans ces conditions, il était impossible que ma tentative de posséder Céline, échoue. Les dieux étaient de mon côté.
Les pavés de bœuf étaient vraiment excellents mais je savais que Céline n'en avouerait rien, pour ne pas avouer qu'elle avait eu tort de se faire prier pour aller au Barbecue. Nous les mangions en silence comme il sied quand on se livre à un rituel.
La dernière bouchée avalée, il était temps pour moi de placer mon estocade, et de faire contempler à Céline en termes explicites l'étendue de mon astuce et l'infaillibilité du piège dans lequel elle était tombée.
« Nous communions dans le sang d'an animal mort pour nous », dis-je d'une voix inspirée dont je m'aperçus avec rage que je n'arrivais pas à supprimer totalement la nuance sentencieuse. « Nous célébrons notre victoire sur lui, en tant qu'animaux supérieurs se partageant la dépouille du vaincu. Mais il y a plus : nous sommes complices dans l'abattage d'un animal sensible, et cette complicité influence nos subconscients, même à notre insu. C'est ainsi qu'une meute de lions forge les liens qui les unissent en dévorant ensemble l'animal qu'ils viennent de chasser. Même s'il est encore vivant. On ne peut pas échapper à cette symbolique. Même dans les hauts lieux de la civilisation... Ce sont nos racines. »
La métaphore sur la troupe de lions me parut particulièrement judicieuse, car il n'y avait pas un grand écart à faire dans monimaginaire et donc, par suggestion, dans celui de Céline, pour me voir dans la peau du lion, chef de famille, dominant.
Mais je m'interrompis, car je vis que Céline faisait des efforts pour ne pas éclater de rire. Voyant qu'elle était démasquée, elle cessa ses efforts et se mit à rire aux éclats, jusqu'aux larmes, en cachant sa bouche grande ouverte avec sa serviette.
Mon piège avait fait flop, et je me demandais comme j'allais pouvoir rattraper la situation catastrophique dans laquelle je me trouvais. Un scénario miteux, et maintenant, ce fiasco ! Des trésors d'improvisation étaient demandés, mais je me sentis incapable d'improviser les mesures d'urgence qui s'imposaient.
J'étais dans l'ornière. Céline riait, riait.
« Tant mieux si je vous amuse », dis-je, dépité.
« Excusez-moi », dit-elle entre deux accès de rire. « J'étais préparée à tout, sauf à ça. »
« Je sais, je suis ridicule. »
J'essayais de basculer de ma stratégie précédente sur une autre où je lui aurais inspiré pitié, mais le changement n'était pas évident à opérer, surtout en un aussi court laps de temps, surtout après une séquence dans laquelle je m'étais présenté comme la quintessence du machisme.
« Quelle imagination ! » fit-elle pour me consoler. « Je comprends maintenant pourquoi il fallait absolument manger de la viande rouge. Quoique ce soit exactement la même chose. Les poissons, aussi, sont assassinés ! »
Je ne trouvai rien à dire. Je compris que le plan B était devenu une planche savonneuse. J'étais désespérément à la recherche d'un plan C, mais la panique avait vidé mon esprit et je ne trouvais rien, ce qui, en outre, en tant que publicitaire, était mauvais aussi sur un plan professionnel. J'étais tellement sûr de la réussite de mon plan B après l'échec du plan A que j'avais négligé de préparer un plan C. Elle pouvait se dire que si je manquais à ce point d'idées pour ma défense personnelle, je ne serais pas très agressif non plus quand il s'agirait de promouvoir un produit quelconque auprès d'un public féminin, justement. Bref, c'était la Bérésina. Et elle continuait à rire, quoiqu'avec plus de retenue. Tout d'un coup, je me redressai et bombai le torse. J'avais trouvé in extremis un plan C. Elle allait voir ce qu'elle allait voir ! Puisqu'elle n'avait pas voulu communier avec moi dans la symbolique primitive du partage d'un trophée, prélude obligatoire au coït chez les mentalités archaïques, j'allais, tout en restant sur le chapitre de la gastronomie, utiliser ses phobies de femme moderne pour l'inciter à rechercher un protecteur. Et je mis immédiatement en application mon plan C. Il n'y avait pas une minute à perdre, sinon, elle allait m'échapper.
« On aurait pu aller aussi au Grillon Chantant», dis-je. « C'est un restaurant qui vient juste d'ouvrir. Spécialisé dans les insectes grillés. Il paraît que l'approvisionnement de l'humanité en protéines sera assuré dans l'avenir par les insectes. Grillons, sauterelles, mantes religieuses, cerfs-volants et autres scarabées sont délicieux, grillés, et croustillent agréablement sous la dent. »
Elle s'arrêta net de rire.
C'était toujours ça de gagné. Je compris que j'avais cessé de reculer, et décidai de pousser mon avantage.
« Leur plat vedette, ce sont des tomates farcies et la farce est composée de grillons concassés avec des herbes provençales. Exquis. »
« Arrêtez, Quentin », me dit-elle d'une voix blanche. « Vous me coupez l'appétit. »
Elle avait perdu de sa superbe. Encouragé, je continuai sur le chapitre de l'horreur.
« En Chine, il y a des restaurants qui offrent de la cervelle de singe vivant à leurs convives. Le macaque est apporté par un serviteur de l'ethnie Sikh enturbanné, puis le singe hurlant est attaché sous la table. Sa tête dépasse à travers un trou pratiqué dans la table. Il frappe tant qu'il peut. Puis, il est adroitement décalotté et les femmes en sari se servent d'une portion de cervelle avec une cuiller à long manche, tandis que le singe s'arrête brusquement de hurler et de s'agiter, quand la zone cérébrale qui commande les cris ou les mouvements est irrémédiablement abîmée. Le singe est emporté, toujours vivant, mais sourd, aveugle, paralysé et tremblant. »
Céline avait complètement cessé de manger.
Mon plan C paraissait efficace.
« Vous en avez mangé, de la cervelle de singe vivant ? » articula-t-elle avec une toute petite voix.
« Une fois, dans un faubourg de New-Delhi. Les goûts sont affaire d'éducation, vous savez, Céline. »
« Aaaah ! Vous êtes un monstre. »
Mais je distinguai dans cette déclaration une nuance d'admiration pour ma virilité et mon esprit d'aventure que rien n'arrêtait. J'étais sur la bonne voie. Je distinguai dans mon horizon mental une petite lueur qui pouvait bien annoncer la sortie du tunnel. Je fonçai aussitôt dans cette ouverture.
Je lui racontai en détail comment, à vingt ans, j'avais voyagé au centre de la Chine en stop et en sac à dos. Comment j'avais assisté, dans la ville de Nankin connue pour sa gastronomie exotique, au martyre de ces pauvres bêtes pratiqué avec raffinement dans un restaurant huppé avec des Chinoises et des Chinois en costume traditionnel. Comment j'avais été obligé de goûter à ce mets horrible pour ne pas vexer la famille qui m'avait accueilli. Comment je m'étais esquivé aux toilettes (collectives) pour vomir et ne pas assister à la fin de la scène. Céline m'écoutait et ne savait pas si elle devait me prier d'arrêter ou si elle était attirée par une curiosité morbide et devait aller jusqu'au bout de l'épouvante.
En voyant son visage défait, je compris que je la tenais enfin, Céline. Je lui avais fait toucher du doigt que l'univers ne se limitait pas à son monde aseptisé où tous risques sont abolis et où les accouchements sont sans douleur. Que l'autre monde était à nos portes et qu'on n'était jamais sûr qu'il ne ferait pas irruption dans le nôtre au moment où on s'y attendait le moins, pour nous rappeler que la vie est une aventure cruelle qui finit toujours mal. Que la civilisation était précaire, un accident de l'évolution, et que les forces obscures tapies dans l'ombre n'attendaient qu'une occasion pour reconquérir le terrain perdu provisoirement. Que leur victoire était certaine, après cet intermède singulier que constituait la civilisation occidentale. Quelque part, la bête noire était tapie dans l'ombre, et attendait son heure.
Après cette tirade flamboyante, je m'interrompis un instant, pour laisser la menace faire son nid dans l'esprit de Céline. Inutile de continuer et de lui raconter ce que j'avais vu en Indonésie, où les serpents vivants sont coupés en deux dans le sens de la longueur en leur écartant les mâchoires jusqu'au point de rupture des ligaments. Je me demandai si je n'étais pas l'incarnation de cette bête noire à laquelle je croyais si fort et à laquelle Céline était forcée de croire aussi, en la voyant en face d'elle. Je m'efforçai de retomber sur Terre et de dissimuler le fait que mes canines étaient devenues des crocs, que je bavais en engloutissant la viande saignante, que mes yeux lançaient des éclairs, que je me taisais pour ne pas rugir.
Céline était complètement déstabilisée. Je le voyais à son regard mouillé, à une timidité que je ne lui avais jamais connue, au fait qu'elle s'essuyait les mains sur son tailleur Chanel en laissant des traces, qu'elle se curait les dents, la bouche grande ouverte. Elle était, là où je la voulais. Une femme. Moralement nue. Nous étions donc revenus à l'époque où les hommes étaient vêtus de peaux de bête et ramènent leur fiancée dans leur caverne en la traînant sur le sol et en la tirant par les cheveux.
« Mais, j'y pense, vous l'avez, alors, votre huitième nouvelle, bandit », dit-elle après avoir repris ses esprits. « Grâce à vos discours inconvenants, au mépris de la sensibilité du sexe faible. La violence paye. Bravo. Je vous autorise même à reproduire nos dialogues, sans droits d'auteur. Scène de drague réussie dans un restaurant parisien. On va pouvoir enfin pouvoir mettre sous presse. »
« Et se mettre au lit », pensais-je. On était revenus aux racines de l'humanité. Tout ce qu'elle pouvait encore faire, ce serait me mettre au défi d'être à la hauteur, sur le plan sexuel. Mais là, il serait impossible de tricher. Il ne pourrait pas y avoir de plan D.