Histoires de la bête noire
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Chapitre 4 Histoire 2-2

Dans ce silence, les pas qui résonnèrent sur la petite route qui bordait le verger leur firent tourner la tête. C'était un homme au visage émacié, dont la tête dépassait le haut du mur. On ne voyait pas son corps, mais on aurait juré qu'il était habillé en noir.

Lorene le fixait intensément, tellement intensément que Mathias lui lança :

« Qu'est-ce qu'il y a, Lorene ? »

« Je le connais ! C'est Mr Daneski, le curé du village. C'est lui qui disait la messe à l'église quand je venais ici pour les vacances. »

« Qui disait ? »

« Mais oui, il est mort depuis trois mois, je connais même son successeur, Mr Stonik. »

« Il n'est pas mort, il marche sur la route ! »

« Si, il est mort ; j'ai même été à son enterrement ! »

Lorene hurlait presque.

L'apparition était restée insensible aux cris de Lorene et continuait sa route imperturbablement. Cependant, quand le revenant arriva à la hauteur de la petite porte du verger, il obliqua brusquement, l'ouvrit et se dirigea délibérément vers eux.

« Bonjour, Mr Daneski », dit Lorene d'une voix blanche. Elle sentait ses jambes fléchir, elle fut obligée de s'appuyer sur Mathias.

« C'est toi, Lorene ? » répondit l'homme. « Te rends-tu régulièrement aux offices, le dimanche ? C'était un plaisir pour moi, quand je disais la messe, de constater que la jeunesse de Pologne n'oubliait pas la dimension spirituelle de la vie. C'était en même temps une consolation, pour un curé qui mène une vie si solitaire, comme tu sais. J'avais une mémoire d'éléphant : après l'office, je pouvais faire la liste de tous les habitants du village qui assistaient à la messe, et des autres. Je ne manquais pas de le faire savoir à tout le monde, et je ne jurerais pas que ce n'est pas à cause de mon don d'observation que quelques-uns, qui n'avaient pas la moindre envie de venir, venaient quand même. »

En évoquant cette circonstance, l'apparition éclata d'un rire sans gaieté, prolongé, découvrant de longues dents jaunes, comme s'il voulait faire savoir que, malgré sa qualité de curé, son visage émacié, et sa qualité manifeste de revenant, il n'était pas ennemi de la joie de vivre, au contraire.

Lorene ne partagea pas du tout la gaieté apparente de Mr Daneski. Elle était près d'avoir la nausée.

« Vous allez bien, Mr Daneski ? » murmura-t-elle.

« Vois-tu, Lorene, le célibat des prêtres est un sacrifice exigé par l'Église de la part de ses serviteurs. C'est parfois lourd à porter, mais Notre-Seigneur portait une charge bien plus lourde, quand il gravissait la pente du Golgotha en portant sa croix. Alors nous ne devons pas nous plaindre. Un prêtre est marié avec l'Église. C'est pourquoi le célibat doit être compris comme une sainte obligation, qui rend plus proche de Dieu. »

Lorene se demanda si Mr Daneski ne faisait pas allusion à sa présence dans le verger avec un garçon. Mais elle n'avait nullement l'intention de rentrer dans les ordres. Alors ?

Déconcertée, elle ne sut que répondre et baissa la tête. Pour un revenant, Mr Daneski était plutôt bavard, et il continua :

« Si un prêtre au cours de son ministère n'a ramené ne serait-ce qu'une seule âme au bercail, alors son sacerdoce n'aura pas été vain. Toute la question est de savoir si Notre-Seigneur est ressuscité ou non. Si oui, alors ça vaut la peine de se détourner des tentations du monde pour fixer son attention sur ce qu'Il a dit, sur ce qui Lui a permis, à Lui, de ressusciter, et qui donnera, à ceux qui le suivent, la vie éternelle. »

En parlant, le revenant avait levé la tête, et il toisait les deux jeunes gens de son regard enflammé.

Lorene, impressionnée, n'avait plus aucun doute : c'est Mathias et elle qui étaient concernés par les paroles du prêtre, qui condamnaient indirectement leur intention apparente de sacrifier... au péché.

Mathias aussi baissait la tête. Parmi tous les sentiments qui l'assaillaient, il avait peine à faire le tri : le désarroi, bien sûr ; le désir que lui inspirait Lorene, pas complètement refoulé par ces événements, et une pointe de colère contre Mr Daneski, qui contrecarrait ses projets et se mêlait de ce qui ne le regardait pas.

Après un dernier regard fulgurant, l'apparition tourna les talons et ses pas résonnèrent longtemps sur le macadam, après qu'il eut disparu du regard.

Les deux jeunes gens restèrent un moment les bras ballants, complètement désorientés. Dans le ciel, l'effigie géante était toujours là, mais elle avait changé d'expression : elle clignait de l'œil en direction des jeunes gens, comme pour se moquer d'eux.

« Si c'est Dieu, il manque drôlement de dignité », dit Mathias qui s'efforçait de reprendre peu à peu le contrôle de la situation.

Plus crédule, Lorene hocha la tête en signe de désapprobation : si c'était Dieu, il avait bien le droit de faire ce qu'il voulait. Mais c'est vrai qu'il n'était jamais représenté sous des traits grotesques dans les livres saints, ce qui contribuait principalement à la désorienter. Ici, c'était différent. Et si Dieu faisait le clown, qu'est-ce qu'il dirait, Mr Daneski ? Et pourquoi pas ? N'avait-il pas tous les droits ? Mais elle repoussa cette idée bien vite comme blasphématoire.

Puis Lorene dit faiblement :

« Allons cueillir des cerises. »

Mais elle poussa un cri étouffé.

« Je suis venue il y a deux mois, et les cerisiers étaient couverts de fleurs. »

Arrivant près du premier cerisier, ils durent déchanter : aucune cerise n'était arrivée à maturité ; elles avaient toutes avorté et commençaient à se dessécher au bout de leurs tiges.

« Décidément, on n'a pas de chance », dit Mathias. Ils avançaient le nez en l'air, pour surveiller les changements d'expression du pitre qui régnait dans les cieux.

Quels qu'ils soient, les auteurs de l'apparition céleste semblaient être en train de mettre au point, en plus de l'apparition visuelle, ce qu'on pourrait appeler une sonorisation, mais ce n'étaient pour l'instant que des crachouillis, des crachotements, provenant néanmoins, comme l'orage, de toute la voûte céleste. Cette – ou ces – « puissances » semblaient se moquer complètement de ce qu'on pensait d'eux : imagine-t-on Dieu faisant des essais de sonorisation, comme des ingénieurs du son avant un enregistrement en lived'un récital d'orchestre, par exemple quand sa voix venant du ciel tonnait au-dessus de son Fils transfiguré sur la montagne, dans les Évangiles ? Non, la foi des apôtres n'y aurait pas résisté. Dieu ne faisait pas de répétition avant ses apparitions.

Mais Lorene, la croyante, devait bien s'en arranger : Dieu, si c'était lui, semblait aux prises avec des difficultés de retransmission.

Mais il faisait des progrès rapides, comme il se doit. C'était un langage clairement articulé qu'on commençait à entendre venant d'en haut, même s'il était pour le moment inintelligible.

En tous cas, instinctivement, Lorene resserra son corsage, comme si elle avait honte de se présenter dans une tenue aussi légère devant le Père Éternel.

La scène qui se déroulait dans le ciel transgressait toutes les idées reçues sur l'Histoire Sainte. Dieu, si c'était Lui, semblait maintenant engagé dans une vive discussion avec un personnage invisible, et il ponctuait son discours de mimiques laissant entendre qu'il trouvait les arguments de son interlocuteur complètement ineptes.

            
            

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