Histoires de la bête noire
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Chapitre 3 Histoire 2-1 Mnémosyne

Mnémosyneest un médicament basé sur une molécule inventée par le Dr Kobler. Améliore considérablement la mémoire et la concentration. Assure le succès aux examens. Indispensable avant une rencontre importante (même amoureuse). Pour adultes uniquement.

Posologie: 1 à 2 comprimés par jour maximum, 1 heure avant l'effort prévu.

Précautions d'emploi: Il est déconseillé de suivre un traitement à la mnémosyneen même temps que de faire des exercices psychiques destinés à favoriser la concentration comme le yoga, l'effet cumulatif de ces deux traitements risquant de surmener le système nerveux et d'entraîner de graves dérèglements.

Contre-indications :Déconseillé aux épileptiques, migraineux, femmes enceintes. Éviter avant ou après un rapport sexuel, sous peine de traumatisme grave.

Mnémosyne: un viatique pour le succès.

Cracovie, Pologne, juin 1995

Mathias Bierenko, 18 ans, faisait des courses avec sa mère Erika, une grande femme brune de 38 ans, et il s'irritait de voir les hommes se retourner sur le passage de sa mère : il se sentait dépossédé. D'un autre côté, il était bien content d'avoir une mère aussi attrayante et presque autant « dans le coup » que lui, une mère qui connaissait les problèmes des jeunes gens et lui donnait même des conseils utiles sur sa façon de s'y prendre avec les filles, même si c'était un peu fatigant qu'elle se mêle toujours de ses affaires. Il était trop jeune pour savoir qu'il y avait dans l'attitude de sa mère quelque chose de malsain, quelque part entre le voyeurisme et la jalousie. S'il avait su, il n'aurait pas été aussi satisfait d'avoir une mère aussi jeune et aussi peu bégueule. Pas comme celle de Walter Thorn, par exemple, avec ses airs pincés, son chignon sévère et ses lunettes. Malgré cela, ou à cause de cela (qui sait), Walter avait une carrure d'athlète, un faciès à la Paul Newman et avait tout ce qu'il voulait. Pas non plus comme la mère de Johann Waschniewski qui était le contraire de celle de Walter, avec ses mini-jupes aux couleurs voyantes, et qui ressemblait trop aux filles qu'il fréquentait. Malgré cela (ou à cause de cela, qui sait), Johann avait un faciès de rat, était malingre et était le souffre-douleur de tous les garçons de la classe qui le traitaient de « puceau ». Justement, Erika était en train de lui en parler, des filles :

« C'est Lorene, ou Nadia, que tu préfères ? Avec Lorene, tu sais que tu devras dépenser de l'argent, au moins lui payer le cinéma ; Nadia est moins jolie, mais elle est plus intelligente et elle ne court pas après l'argent comme Lorene. »

Il se demandait dans quelle catégorie se classait sa mère, quand elle avait l'âge de Lorene ou de Diana, mais il garda ses réflexions pour lui. Elle avait raison, d'ailleurs : Nadia était plus intelligente et plus gentille, mais le caractère de garce de Lorene lui donnait un charme irrésistible, quelque chose de typiquement féminin à quoi il était impossible de renoncer, même si on savait par avance qu'on allait au casse-pipe avec elle : Lorene changeait de copain comme de chaussette, et la dureté inscrite sur son visage, cette dureté, eh bien, il y avait quelque chose qui vous poussait à vouloir vous mesurer avec elle, pour la voir s'effacer, fût-ce fugitivement – pour avoir le plaisir de lire les progrès de sa conquêteen voyant s'adoucir ses traits, quand – si – elle était séduite. C'était simple : êtreun homme, c'était avoirLorene. L'image qu'il voulait que les filles, et même ses camarades, lui renvoient de lui-même, c'était celle de sa virilité – et il n'y avait que Lorene qui pouvait le faire. Bref, il était amoureux de Lorene.

Mais cela, il ne pouvait pas le dire à sa mère ; c'était trop intime, et il ne le concevait d'ailleurs pas clairement : il agissait d'instinct, et son instinct le poussait vers Lorene. Nadia serait d'ailleurs certainement encore libre, une fois qu'il se serait fait virer par Lorene. Mais il n'avait pas encore assez d'expérience pour faire de tels calculs. À moins qu'elle n'accepte de l'épouser ; pour l'avoir, il était prêt à lui proposer le mariage ; il sentait confusément que son destin était lié à celui de Lorene, et il sentait aussi qu'avec Lorene, ce ne serait pas un destin heureux.

« Donne-moi cent zlotys, Maman : c'est la dernière fois. Mr Slymann m'a dit qu'il me prendrait comme commis dans son magasin d'appareils électroniques pendant les vacances, alors j'aurai de l'argent de poche. »

Cela, il s'était débrouillé, mine de rien, pour que Lorene le sache, en en parlant très fort avec ses copains au moment où Lorene passait près d'eux, et il savait que Lorene l'avait enregistré.

Erika soupira, puis lui tendit les cent zlotys.

« Mais il y a une condition : c'est que tu réussisses ton examen d'électronique. »

« Pas de problème, Maman », dit Mathias en riant. « Je prendrai de la mnémosyne juste avant. J'ai déjà essayé la dernière fois et j'ai eu la meilleure note. Mais il ne faut le dire à personne. »

Au départ, Erika avait été sceptique sur les vertus de la mnémosyne ; mais elle était décidée à tout tenter pour que son fils, élève médiocre et qu'elle élevait seule, obtienne un diplôme et, ensuite, décroche une place chez ce Mr Slymann, qui avait des vues sur Erika et ne demandait qu'à lui faire plaisir. Alors, quand elle avait déniché, chez un marchand ambulant qu'elle connaissait et qui vendait des poudres et des infusions diverses contre les rhumatismes, les hémorroïdes, l'asthme, les maux d'estomac, le zona, etc., cette petite boîte jaune avec une publicité garantissant une action favorable sur la concentration et la mémoire, elle l'avait achetée. « C'est confidentiel », lui avait dit le marchand. Et, comme son fils, dans la conviction naïve qu'ils détenaient un grand secret, elle n'en avait dit mot à personne.

L'examen approchant, Erika avait dit : « Travaille quand même, la mnémosyne ne te donnera pas les connaissances que tu n'as pas ! »

Mais son fils avait travaillé, pris deux comprimés de mnémosyne, et réussi haut la main son examen ; voyant cela, Erika avait aussitôt commandé au fabricant dont le nom était inscrit sur l'étiquette, une douzaine de boîtes.

Mais depuis lors, Mathias avait tendance à prendre de la mnémosyne à tort et à travers. Un rendez-vous avec Lorene ? Mnémosyne. Une partie de football avec ses copains ? Mnémosyne. Et chaque fois, le médicament faisait merveille : il marquait des buts, Lorene avait l'air subjuguée, il apprenait par cœur sans peine ses leçons.

Jusqu'au jour où, jetant un coup d'œil sur l'étiquette du tube, il prit connaissance des prescriptions d'emploi. Il décida de passer outre aux conseils du Dr Kobler et, en plus de la mnémosyne, de faire des exercices de concentration comme le yoga. L'effet conjugué du yoga et de la mnémosyne, selon ses calculs, ne pouvait être que bénéfique. Il se réjouissait à l'avance de lire l'étonnement et l'admiration de Lorene devant un homme aussi performant, imbattable dans tous les domaines.

Il s'inscrivit donc au cours de yoga. Erika, qui n'avait pas lu attentivement l'étiquette, n'y trouva rien à redire. Il était pressé : avec Lorene, ça marchait du feu de l'enfer et elle n'aurait bientôt plus rien à lui refuser. Ne l'avait-elle pas invité à cueillir des cerises dans le verger de ses parents, un prochain dimanche après-midi ? Il savait ce que cela voulait dire : le coin était sauvage et entouré de hauts murs, il y avait une cabane de jardin qui fermait avec un cadenas... tout était possible. Il fallait qu'il soit sûr de lui-même, aucune défaillance n'était permise sur aucun plan : intellectuel ou physique. Sujet à la timidité, quand il était au pied du mur, il comptait sur les effets conjugués de la mnémosyne et du yoga pour lui épargner tout fiasco.

1, 2, 3, inspirez – 1, 2, 3, expirez – etcMathias suivait scrupuleusement les indications du professeur de yoga, qui lui disait de respirer selon une certaine cadence, de concentrer son attention sur l'aiguille des secondes de sa montre, d'éliminer de ses pensées tel ou tel sujet, mais il avait le plus grand mal à chasser les images de Lorene que son esprit lui envoyait.

Le cours de yoga se terminait à 10 heures ce dimanche mais Mathias continua les exercices dans sa chambre jusqu'à l'heure du départ pour son rendez-vous avec Lorene. Vers midi, il avala quatre comprimés de mnémosyne et se dépêcha d'enfourcher son scooter, un Hirosayavert avec des bandes jaunes constellées de décalcomanies. Sa mère était secrétaire médicale.

Lorene était ravissante dans sa robe de coton blanc bouffante en dessous de la taille, très ajustée en haut, avec un corsage aux broderies roses dont les lacets de fermeture étaient tendus par sa poitrine. Mathias fut sensible à cet affichage de féminité vestimentaire et ils filèrent vers le verger, distant d'une quinzaine de kilomètres, par de petites routes sous le soleil vertical du mois de juin. Lorene tenait d'une main un panier en osier contenant leur pique-nique (des sandwiches au poulet-mayonnaise préparés par Erika), de l'autre elle tenait Mathias par la taille et faisait bien attention à ne pas laisser glisser sa main vers le bas.

Ils se sentaient des ailes, le monde était à eux.

Quand ils arrivèrent, le bleu du ciel avait perdu de son inviolabilité ; bizarrement teinté de gris, un gris qui faisait autour du soleil un halo d'une couleur indéfinissable, presque répugnante. Mais ils n'avaient pas le temps de s'attacher à ces détails.

Le verger avait grossièrement la forme d'un rectangle au sol incliné dans lequel on pénétrait pas une petite porte située dans la partie basse. À leur gauche, un bosquet de noisetiers dont le sous-bois tapissé de feuilles séchées, la lumière tamisée, constituait un endroit idéal pour un pique-nique. À côté d'eux, protégée par un roncier inextricable, une couleuvre lovée comme un cordage avait levé la tête et les observait. Ils posèrent leur panier sans déranger la couleuvre. Lorene eut un vague malaise en contemplant le verger, la couleuvre, et se sentit la cible d'une intention hostile. Mais elle chassa bien vite cette impression déraisonnable : il n'y avait que des cerisiers aux branches chargées de fruits, des poiriers, des pommiers, des buissons d'aubépines en fleurs, des églantiers sauvages, qui pouvait lui vouloir du mal ?

Mais du côté du ciel, ça ne s'arrangeait pas. Il s'était assombri, il devenait d'un gris orageux, mais comment se faisait-il que, à l'opposé du soleil, au nord, toute une zone était couverte de fêlures en zig-zag comme on en voit sur une vieille faïence ? Les nuages ne pouvaient pas produire cela. Elle le fit remarquer à Mathias mais celui-ci, qui craignait déjà un changement de programme pour l'après-midi, fit un geste évasif signifiant qu'il ne fallait pas y attacher d'importance.

Ils s'installèrent pour pique-niquer dans le bois de noisetiers, mais saisi d'une inquiétude soudaine, Mathias sortit du bois pour observer le ciel. Il poussa un cri étouffé et appela Lorene. Quelque chose d'ahurissant se produisait dans le ciel. Les lignes brisées en forme de fêlures s'étaient densifiées et organisées à la fois, comme pour former un dessin. En même temps, elles avaient envahi la totalité du ciel, le soleil était réduit à la luminosité d'un lampion au centre d'un gigantesque halo couleur prune. Il était comme relégué, contraint de s'éteindre par quelque force colossale.

Il demanda à Lorene si elle avait entendu parler d'une éclipse de soleil ou de quelque autre phénomène cosmique du même genre, mais elle hocha la tête en signe de dénégation. Elle avait l'air terrorisée, et sa frayeur se communiqua à Mathias, puis il se rappela à temps le rôle qu'il devait jouer cette après-midi, celui d'un protecteur aux nerfs d'acier, d'un homme accompli, et il se reprit. Le succès était à ce prix, se dit-il.

Quand même, personne ne pensait à retourner pique-niquer, car le travail de finalisation continuait à bon train dans le ciel.

Il aurait bien fanfaronné, pour rester dans le rôle qu'il s'était choisi, lancé une plaisanterie du genre : « C'est le Grand Manitou qui nous surveille », mais comme il n'était pas sûr de maîtriser le son de sa voix, il s'abstint.

L'image se précisait de minute en minute et représentait une tête de Zeus barbu et sévère. L'image n'était pas parfaitement au point ; elle était parcourue de frémissements qui en déformaient légèrement les contours, comme dans une télévision mal réglée, puis retrouvait aussitôt après sa fixité inquiétante. La tête dirigeait son regard sur eux, Mathias et Lorene ; si elle avait été l'effet d'une expérience scientifique menée au moyen de rayons laser ou tout autre artifice, il est improbable que les ingénieurs se fussent intéressés à ce point à ce que faisaient Mathias et Lorene. Alors, qu'est-ce que c'était ?

Lorene s'était réfugiée dans les bras de Mathias, mais il était hors de question qu'il profite de l'aubaine, étant donné les circonstances, et pourtant il eut le temps de constater que la bretelle de son soutien-gorge glissait de son épaule nue.

Mais c'était involontaire.

Le ciel était maintenant couleur gris acier, et le soleil, comme victime d'une force qui le dépassait, était maintenant à peine visible

« Ce doit être une éclipse », dit Mathias sans conviction.

« Ah, oui, avec en plus une tête de barbu dans le ciel ? » dit Lorene.

L'image se précisait de plus en plus, devenait aussi nette qu'un cliché photographique, sauf qu'elle occupait trois dimensions de l'espace. Le « Père céleste » les regardait en fronçant les sourcils, comme pour les réprimander, non à propos de ce qu'ils n'avaient pas commis, mais de leurs mauvaises intentions...

Mathias pensa qu'il avait pris de la mnémosyne pour rien.

Il régnait un silence sépulcral dans toute la campagne environnante. On n'entendait aucun cri d'oiseau.

            
            

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