Les Echos du Futur
img img Les Echos du Futur img Capítulo 3 L'ETRANGE BIBLIOTHECAIRE
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Capítulo 6 L'INTRUS ET LA MONTRE img
Capítulo 7 AU ROYAUME DE L'OMBRE img
Capítulo 8 ESCLAVES img
Capítulo 9 L'ATTAQUE DES RAVAGEURS img
Capítulo 10 BIENVENUE A GARINOR img
Capítulo 11 LES SECRETS DU PREMIER GRIMOIRE img
Capítulo 12 ARCHER, LE GUERRIER DE LA LEGENDE img
Capítulo 13 LA VIEILLE HIVER img
Capítulo 14 SOUS LA MONTAGNE img
Capítulo 15 L'ENIGME DU MEDAILLON img
Capítulo 16 LE GARDIEN ET LE CAVALIER img
Capítulo 17 LA FIOLE img
Capítulo 18 LA MARQUE DU NECROMANCIEN img
Capítulo 19 SACRIFICE img
Capítulo 20 L'ENLEVEMENT img
Capítulo 21 PAR-DELA LES BRUMES img
Capítulo 22 EPILOGUE img
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Capítulo 3 L'ETRANGE BIBLIOTHECAIRE

La bibliothèque n'était qu'à dix minutes à pied de la petite impasse. C'était un immense bâtiment, le plus grand de la ville, que certains auraient sans doute comparé à un château de film d'horreur ; tout en pierre claire qui avait franchement noirci avec le temps, la façade ouest était entièrement recouverte d'un lierre rouge s'étendant jusqu'à l'une des rampes de l'escalier qui montaient vers l'entrée principale. D'ailleurs lorsque les deux lampadaires-globes trônant là s'allumaient une fois la nuit tombée, on s'attendait presque à voir le comte Dracula sortir.

Et sur le toit tarabiscoté, faits d'innombrables tourelles, alcôves ou lucarnes, l'architecte avait cru bon d'ajouter des gargouilles. Adossé à l'une de ces statues effrayantes (surtout les soirs d'orage !), un ouvrier bénévole finissait tranquillement sa tasse de café.

Comme il fallait au moins l'intervention de dix personnes pour ouvrir la massive porte en bois à double battant, elle restait toujours fermée. Aussi Ash et ses amis empruntèrent les petites portes de service installées quelques années plus tôt. Le vigil qui les connaissait bien les salua chaleureusement avant de contrôler leurs sacs. Il les laissa passer sans vraiment regarder à l'intérieur.

La bibliothèque était agencée sur plusieurs niveaux et la salle principale continuait jusqu'à perte de vue. Dans l'allée centrale, des globes terrestres anciens et d'une grande valeur s'alignaient les uns derrières les autres à intervalles réguliers. Les structures des mezzanines et escaliers en colimaçon étaient en fer forgé. De longues échelles coulissantes permettaient d'atteindre les livres les plus hauts. Et en ce moment, pas mal de livres étaient entreposés un peu partout en tas informes ou sur des chariots.

Il y avait encore un échafaudage dedans. Le premier jour, Ash s'était vraiment rendu compte de l'ampleur des dégâts. Quoi que cela puisse avoir été ; c'était puissant. Et plus Ash y regardait, plus elle avait l'impression que quelque chose avait traversé le plafond. D'abord parce qu'il y avait cette espèce de cratère au milieu des débris et, puis surtout, parce que la moindre étincelle aurait fait partir la bibliothèque en fumée.

Or il n'y avait eu aucun début d'incendie. Plutôt étrange pour une explosion. Mais l'adolescente préférait garder ses réflexions pour elle-même. Elle peaufinerait la théorie du complot plus tard avec l'aide des jumeaux.

Près du comptoir d'accueil, Ash reconnut plusieurs élèves de son école. Il n'y avait qu'un seul établissement scolaire en ville, allant des classes de maternelle jusqu'aux années lycée, aussi tout le monde connaissait tout le monde et cela pouvait avoir de gros avantages comme d'énormes inconvénients. Et justement l'un des plus fâcheux problèmes d'Ash venait de faire son apparition... Mathieu Waechter entra dans la bibliothèque en même temps qu'un silence de plomb. Le garçon se fit dévisager, tel un phénomène de foire, par tous les volontaires présents. Ash, elle, préféra regarder ailleurs mais elle put sentir le regard cinglant que Mathieu lui lança en passant près d'elle. Il alla s'appuyer sur une des tables en bois massif à l'écart des gens et ce fut le bon moment pour qu'une des employés de la bibliothèque arrive et détourne l'attention.

- Bonjour à tous, commença-t-elle en se trémoussant sur place. Ravie de voir que vous êtes tous les jours un peu plus nombreux. Aujourd'hui nous allons essentiellement avoir besoin de vous pour replacer nos charmants locataires sur leurs étagères.

Pour mieux illustrer son propos, la documentaliste attrapa un livre et leur agita sous les yeux. Ensuite, elle se concentra sur sa feuille d'instructions.

- Alors, vous formerez des binômes, annonça-t-elle en formant le chiffre deux avec ses doigts et déjà des duos se formèrent sans vraiment écouter la suite.

Immédiatement, Milo, d'un air horrifié, attrapa vite-fait le bras de sa sœur pour bien faire comprendre à la bande de filles gloussantes le regardant avec envie qu'il ne travaillerait pas avec une inconnue. Au grand désespoir de ces dames. Milo plaisait aux filles mais lui ça l'effrayait plus qu'autre chose et puis le garçon était bien trop timide pour en aborder une de toute façon.

Sans trop savoir pourquoi, Ash fut contente qu'il fasse ce choix.

Même si cela impliqué d'être séparé de ses amis et de se retrouvait dernier choix puisqu'en dehors des jumeaux, les gens de son âge la trouvaient bizarre. Surtout depuis cette fameuse histoire dans le parc, il y a neuf ans de cela.

Évidemment, au bout de quelques minutes, il ne resta plus que Mathieu et Ash pour former un dernier binôme. La poisse ! Allison fit une grimace voulant dire « aïe » et les yeux vert émeraude de Milo lancèrent des éclairs en direction du garçon. Ash allait leur dire de ne pas se faire de souci quand elle constata que toutes les paires d'yeux dans la salle attendaient sa réaction. C'était un des silences les plus pesants de toute sa vie. On aurait dit un condamné avançant vers son bourreau ; un peu comme si Mathieu était capable de lui sautait dessus pour l'étrangler devant tout le monde. Il n'aurait jamais fait ça, sinon il l'aurait fait depuis bien longtemps ! Après tout c'était un peu de sa faute si le garçon n'avait aucun ami.

Quand ils étaient petits, les enfants de l'Impasse de la Chouette Violette étaient les meilleurs copains du monde, ils jouaient tout le temps ensemble, rigolaient comme des fous. À cette époque la vie était simple, ils étaient juste eux quatre et cela leur suffisait. Ils s'amusaient tellement. Jusqu'à ce que par une belle après-midi d'été, l'année de leurs six ans, jouant tous ensemble dans le parc avec les autres enfants de la ville, la petite fille Thaller demanda à son voisin pourquoi ses yeux avaient changé de couleur. Ash était pourtant sûre et certaine que c'était vrai ; comme lorsque sa maman lui avait dit que les fées étaient réelles, comme quand elle lui avait dit qu'elle irait mieux... Seulement, les fées n'existaient que dans les livres et sa maman n'avait pas guéri.

Mais à six ans, Ash était persuadée d'avoir vu les beaux yeux noisette du petit Mathieu changer d'aspect. Encore aujourd'hui elle aurait du mal à le décrire. Elle n'avait même pas trouvé ça bizarre mais plutôt chouette. La petite fille s'était tellement emballée qu'elle avait fini par rameuter tous les autres enfants.

Ils en firent un prétexte pour se moquer de lui. Ils le traitèrent de monstre, lui lancèrent des mots comme « pas beau », « tordu », « gros naze » ou « pas normal » et même un qui l'avait traité de démon. Ils avaient été parfaitement odieux avec lui.

Ash et les jumeaux avaient supplié, hurlé d'arrêter mais c'était trop tard ; un abruti avait ramassé un caillou et l'avait jeté au visage du petit Mathieu. Ash en avait toujours des frissons en repensant au son de l'impact et à la quantité de sang importante d'une si petite blessure. Aujourd'hui, on voyait encore un peu la marque sur la joue de l'adolescent.

Sur le coup, il était rentré chez lui en pleurs et en criant de toutes ses forces.

Après cela, les adultes décidèrent qu'il était préférable que Mathieu et Ash restent à bonne distance l'un de l'autre pendant un certain temps. Le jour où la punition fut levée – puisque c'était ainsi qu'Ash le voyait, même si on lui avait toujours soutenu mordicus que ce n'en était pas une – elle n'osa pas retourner vers lui. Comment pourrait-il lui pardonner d'avoir bousillé sa vie sociale ? Et puis, beaucoup de temps s'était écoulé depuis. Lui était devenu renfermé, solitaire et méfiant envers tout le monde. Quant à elle, une réputation de folle avec tendances hallucinatoires s'était forgée autour d'elle.

Tout ça pour un malheureux reflet du soleil !

Alors que tous les autres groupes s'éparpillaient déjà entre les étagères, Ash se faisait toute petite à côté de Mathieu qui la dévisageait comme si elle était une plante vénéneuse. L'adolescente tenta un minuscule sourire. En retour, elle eut le droit à un roulement d'yeux mécontents. Puis, Mathieu lui tourna le dos pour s'emparer d'un chariot. Avant même que les roulettes fassent un tour complet, quelqu'un les interpella.

- Nous avons assez de monde en haut, leur expliqua la documentaliste, vous deux c'est en bas que vous travaillerez : aux Oubliettes.

Oh non ! pensa Ash dans une grimace affligée.

L'adolescente n'avait jamais compris pourquoi ils avaient gardé un tel nom pour cet endroit – déjà que la bibliothécaire qui s'en occupait ne donnait pas envie d'y descendre. Certes en des temps reculés, le nom d'Oubliettes avait dû parfaitement convenir mais plus aujourd'hui. Surtout quand on veut amener les jeunes à aimer la lecture.

L'escalier menant aux sous-sols se trouvait non loin du grand échafaudage, tout près du cratère d'environ deux mètres de diamètre. Ash s'apprêtait à descendre quand on la saisit par les hanches.

- Noooon ! fit Allison d'une manière très théâtrale en la tirant en arrière, ce qui fit rire Ash. Ne fais pas ça !!! N'entre pas dans l'antre du dragon, personne n'en est jamais revenu !

Sa meilleure amie rit de plus belle. Allison la lâcha enfin et partie en marche arrière.

- Méfie-toi du dragon... ajouta-t-elle avec une voix digne d'oracle de film fantastique.

Lorsqu'Ash se tourna vers Mathieu, le regard noisette du garçon hésitait entre un profond mépris et l'effarement. D'un pas précipité, les deux adolescents descendirent les marches menant aux Oubliettes. Un caveau vouté où les gens de plus d'un mètre quatre-vingt avaient du mal à se tenir debout sans rentrer la tête dans les épaules. Ici, il y avait toujours une luminosité rougeâtre que les gens avaient fini par comparer aux flammes de l'enfer. Tout était si étroit, si serré que les Oubliettes auraient été l'endroit idéal pour une partie de cache-cache. En fait, la première fois, Ash s'en était fait tout une histoire de cet endroit mais finalement ce n'était pas aussi terrible qu'elle l'imaginait. Il n'y avait que l'infâme dragon hantant ces lieux qui la terrorisait.

Une vieille femme osseuse, au visage strict et peu avenant. La documentaliste détestait les gens et ils le lui rendaient bien. Elle montait toujours ses cheveux en un chignon serrait et portait toujours le même gilet gris délavé orné d'une immonde broche en forme de fleur. Elle gardait si précieusement les livres et avait si mauvais caractère que cela lui avait valus le surnom de « dragon au gilet gris » ou encore de « Smaug » pour ceux qu'elle n'avait pas totalement dégoûté du livre. Le comptoir du fond, où se tenait la documentaliste d'ordinaire, était désert. Alors que Mathieu se dirigeait vers là-bas, Ash resta sur place, la tête tournée vers une allée.

- Quoi ? s'impatienta le garçon.

Ash resta silencieuse. Il y avait eu un bruit. Un bruit mêlant un couinement de semelle et un froissement de tissu.

- Quoi ??? répéta Mathieu de plus en plus agacé.

- J'ai entendu quelque chose.

Mathieu fronça les sourcils. Ses yeux la transpercèrent comme une lame.

- C'est vrai ! se défendit vigoureusement l'adolescente.

- Désolé mais j'ai appris à me méfier de ce que tu crois avoir entendu ou vu...

Touché ! Ash crut qu'elle se désintégrait. Mathieu avait tellement insisté sur ces mots, ils étaient tellement lourds de sens que son cœur se serra dans sa poitrine. Au moins cela répondait à la question de savoir s'il lui en voulait encore.

L'adolescente finit par soupirer :

- Le dragon n'est pas là. Ça doit être elle que j'ai entendu.

L'hostilité du garçon était si palpable et insoutenable qu'Ash préféra ajouter qu'elle partait chercher la vieille documentaliste tyrannique. Mieux valait lui signaler leur présence que de rester une seconde de plus sous le regard accusateur de Mathieu Waechter.

Ash slaloma entre les rayons étroits mais au lieu d'avoir le sentiment de se rapprocher de la bibliothécaire, elle eut la sensation que c'était-elle qu'on suivait. Malgré elle, sa respiration s'accéléra et son cœur battit à mille à l'heure. Ash lança un regard en arrière et vie quelque chose se déplaçait derrière l'étagère des vieilles encyclopédies de collection. En s'approchant, l'adolescente se rendit compte que l'ombre noire était peut-être trop grande pour être celle de la vieille documentaliste.

- Thaller !? aboya une voix dans son dos.

La jeune fille en bondit de frayeur. Il n'y avait que le panneau SILENCE, au-dessus de la tête de la femme aussi épaisse qu'une brindille, qui l'empêcha de crier. L'ombre était partie. Comment avait-elle fait pour arriver là aussi vite ?

Vieille sorcière !!! l'insulta mentalement Ash.

- On n'a pas le temps pour vos âneries.

Derrière l'infâme dragon, Mathieu esquissait un léger sourire moqueur. Ash dut attendre encore quelques secondes que son cœur se décoince de sa gorge avant de les suivre tous les deux. Pour le reste de la matinée, le dragon les surchargea de travail. L'adolescente finit par en avoir mal au bras à force de soulever de gros volumes presque plus lourds qu'elle.

Heureusement avec tout ce qu'il y avait à faire, Ash ne croisa presque pas Mathieu et c'était mieux ainsi.

À l'heure du déjeuner, les employés ouvrirent leur salle de repos aux bénévoles ne rentrant pas manger chez eux. Ash se réjouit d'y retrouver les jumeaux assis sur le rebord-banquette de l'immense vitrail circulaire de la pièce.

- Alors, comment ça se passe ? lui demanda Allison.

- Tu savais qu'il y avait des muscles dans un bras ? lança en retour son amie d'un ton médusé. Moi non, parce que je ne les utilise jamais !!! Et maintenant, ils sont très en colère contre moi.

Après avoir ri, Allison reprit un ton sérieux :

- Je parlais de...

- Oui, je sais à quoi tu faisais allusion, la coupa Ash un peu penaude en lançant un regard vers Mathieu assis tout seul dans son coin. Je suis encore en vie, il me semble ?! Donc c'est que ça se passe plutôt bien.

Les jumeaux lâchèrent en chœur un pouffement goguenard et Ash en profita pour changer le sujet de la conversation. La pause de ses amis se terminant avant la sienne, l'adolescente resta à rêvasser, son regard bleu perdu en contrebas dans la cour intérieur de la bibliothèque. Le grand chêne bicentenaire produisait de l'ombre pour presque tout le préau. Sous les arcades obscures, quelque chose se déplaçait...

Une voiture bleue s'arrêta pile devant l'arche de glycines menant vers la porte d'entrée du numéro six de l'impasse de la Chouette Violette. Dedans, la jeune conductrice éteignit le moteur. Face au rétroviseur, elle réajusta la frange plus longue de ses cheveux blond platine coupés très courts, son fard à paupières foncé faisait vraiment bien ressortir ses yeux d'un bleu turquoise. Ses doigts graciles refermèrent les boutons de sa veste à carreaux rouge et noir. Aujourd'hui, elle avait opté pour un style un peu grunge mais très chic. Gwenaëlle Thaller avait toujours eu beaucoup de goût en matière de vêtements.

L'aînée de la sororité Thaller sortit de l'habitacle et de la porte arrière récupéra un petit sac de voyage en cuir, ainsi qu'un paquet cadeau. Elle avait expressément fait le voyage pour l'anniversaire de sa petite sœur mais ne resterait qu'une nuit et repartirait déjà demain en fin de matinée. Gwenaëlle regarda sa montre sertie de minuscules imitations de diamants : quinze heure quinze. La voiture de son père n'était pas dans l'allée et la maison avait l'air complètement vide.

Heureusement, la tradition voulait que la famille Thaller laisse toujours un double des clefs quelque part. Seul problème ; leur père changeait de cachette si régulièrement qu'il en oubliait parfois lui-même où il l'avait mise. Gwenaëlle passa la petite barrière en bois fixée dans la glycine et remonta la petite allée parallèle à celle du garage. La jeune femme élégante posa son sac à côté du paillasson usé portant l'inscription « Attention chat méchant ! ». Cela la fit sourire et Gwenaëlle ne put s'empêcher de penser à ce bon gros chat potelé qu'était Raoul. Ce fut sous ce vieux tapis poussiéreux qu'elle regarda en premier mais ne trouva rien en-dessous. Bon, la cachette la plus simple éliminée, il fallait maintenant inspecter les autres endroits improbables que Maximilien Thaller utilisait. En espérant qu'il n'y en ait pas de nouveaux ! Gwenaëlle examina derrière chaque volet assez proche de la porte d'entrée, puis au niveau de la balancelle du porche, dans la lanterne, sous la rambarde, et enfin sous les plus gros cailloux du jardin.

- Enfin où es-tu ? pesta-t-elle comme si la clef allait lui répondre.

Gwenaëlle arrivait à court de cachettes connues. Alors, elle crut bon de vérifier dans les pots de fleurs suspendus. Trop petite pour les atteindre, elle manqua de se casser la figure en grimpant sur la rambarde et dut se cramponner aux chaines fixées dans le bois du plafond pour ne pas basculer en arrière. Sa position précaire la fit rire.

Mais qu'est-ce que je suis en train de faire ? s'amusa-t-elle de sa propre situation.

Tant bien que mal, Gwenaëlle réussit à redescendre de son perchoir lorsqu'elle se rappela un dernier endroit possible. Une cachette que leur père n'utilisait pas très souvent. Gwenaëlle retourna dans l'allée, tourna à droite du porche et longea le mur Est de la maison. Elle se retrouva derrière la bâtisse et s'arrêta devant une petite lucarne.

Sur le rebord de la fenêtre des toilettes brillait une petite clef argentée.

- Victoire ! se congratula-t-elle.

Son enthousiasme retomba vite quand un craquement de branche la fit sursauter. Son cœur s'emballa comme un cheval au grand galop. La jeune femme n'aimait pas rester trop longtemps derrière la maison. Là où commençait l'épaisse et sombre forêt, le berceau de ses plus grandes frayeurs d'enfance. Contrairement à ses deux petites sœurs, Gwenaëlle avait toujours eu peur de l'obscurité, des ombres qui se cachaient entre les arbres, de toutes ces choses que l'on pouvait entendre sans jamais les voir, de tout ce qui avait la capacité de se confondre avec les Ténèbres... Vite-fait, Gwenaëlle se précipita vers l'avant de la maison à grandes enjambées.

En se retournant soulagée vers la porte d'entrée, l'aînée Thaller crut d'abord avoir la berlue et chercha tout autour les traces du passage de quelqu'un. Ce large paquet en papier kraft n'était pas là tout à l'heure. Vu sa taille, Gwenaëlle n'avait pas pu le louper ce gros colis posé contre la porte voûtée. Carré, très épais et sans doute lourd. Dessus, il n'y avait ni nom ni adresse mais de la ficelle l'entourant Gwenaëlle retira la branche fleurie de myosotis sauvage. Gwenaëlle admira les petites fleurs bleues en pensant mélancoliquement que sa mère avait toujours adoré le mot myosotis et avait pu passer des heures à le répéter juste pour le plaisir. Puis, la jeune femme se souvint aussi que cette plante ne fleurissait pas en cette saison.

Étrange !

Gwenaëlle fixa d'un air encore plus dubitatif la petite enveloppe aux grains épais accrochée au paquet. L'écriture dessus était fine, tremblante, tracée à la plume dont l'encre avait un peu bavé. Et, curieusement, cette écriture sembla familière à Gwenaëlle.

Les lettres formaient un surnom. Celui de sa petite sœur :

Ash

Ash venait juste de finir de classer le dernier livre (aussi lourd qu'une pierre) de son chariot que déjà l'affreux dragon au gilet gris revenait avec un autre encore plus chargé que le précédent.

L'adolescente soupçonnait que les employés en profiter pour faire un grand tri dans la bibliothèque tant qu'il y avait des bénévoles disponibles. La vieille documentaliste avait remonté ses lunettes retenues par une chaîne dorée sur son nez et cocha le numéro du chariot sur son calepin, puis elle retira le badge autour de son cou et le tendit à Ash.

- C'est le dernier pour aujourd'hui, dit le dragon d'un ton marquant sa déception de ne pouvoir la torturer plus longtemps mais son expression reprit un air légèrement sadique quand elle annonça, ceux-là vont dans la réserve.

Décidément cette mégère savait travailler ces effets. Le visage d'Ash se décomposa pour son plus grand plaisir. Autant lui annoncer qu'elle venait de gagner un séjour aux Enfers.

Je te déteste ! la foudroya du regard Ash en se disant que la photographie du badge était presque pire que la vraie.

Si elle en avait eu le courage, elle lui aurait balancé ses quatre vérités et serait partie dignement en lui renvoyant son badge dans les dents. Mais ça, ça ne marchait que dans les films ! Aussi Ash se dirigea d'un pas lent vers la réserve.

C'était l'endroit le plus reculé des Oubliettes. Une crypte fermée par une grille. Là-dedans se trouvaient des livres dont on ne possédait plus qu'un exemplaire, des livres interdits à l'emprunt et que l'on pouvait uniquement consulter sur place et les jours d'ouvertures de la réserve. Le mardi et le jeudi entre dix heures et seize, sauf jours fériés et vacances scolaires. Alors inutile de dire que peu de gens avaient eu l'occasion de les consulter. De plus, une folle rumeur de réserve hantée circulait en ville. Ash ne savait pas si elle croyait aux fantômes mais elle croyait aux pouvoirs de l'imagination et que pour un esprit fertile, il était possible de se faire peur tout seul.

Ash passa la carte de la bibliothécaire devant le lecteur électromagnétique. Le clac sonore du verrou lui fila la chair de poule. Ash tira la grille grinçante. L'écho se répercuta dans toutes les Oubliettes. L'adolescente ravala sa salive et voulut s'enfuir en courant.

Un peu de courage, bon sang ! se réprimanda-t-elle en poussant le chariot dans la crypte.

Elle essaya d'aller le plus vite possible mais ce n'était pas facile, le manque de lumière dans la réserve ne l'aidait pas à déchiffrer les inscriptions sur les livres ou les étagères. La prochaine fois, elle prévoirait une lampe de poche. Ash se promit de ne pas oublier de l'inscrire sur sa liste d'affaires à toujours avoir dans son sac en rentrant à la maison.

Le dernier livre fut le plus dur à placer, elle tourna en rond pendant un moment jusqu'à se retrouver dans un coin de la crypte où il y avait un établi recouvert de morceaux de verre de toutes les couleurs. L'adolescente observa avec fascination l'endroit où l'on réparait les vitraux de la bibliothèque. Elle s'autorisa même à toucher les outils, Ash aurait bien aimé poser des questions quant à leur fabrication mais il n'y avait personne. Et puis, il valait mieux qu'elle termine, il commençait à être tard.

- Attends une minute...

Ash se figea sur place et n'osa pas se tourner. Tous ses muscles s'étaient contractés d'un seul coup. C'était une voix grave, celle d'un homme et elle résonnait encore dans ses tympans. Il la fixait. Ash en était sûre. Pendant une seconde, l'adolescente s'était dit qu'elle aurait dû continuer son chemin – faire semblant de ne pas avoir entendu – mais la voix mystérieuse, presque familière, la retint. Il y avait quelque chose d'amicale dans cette voix qui fit que très lentement Ash finit par se retourner vers l'individu.

Sa carrure l'impressionna tellement que la jeune fille recula d'un pas.

Il faisait plus d'un mètre quatre-vingt-dix, était presque aussi large de muscles qu'un ours. Il était habillé tout en noir des pieds à la tête. Une tenue qu'Ash trouva un peu démodée soit dit en passant. Il se tenait les bras croisés et Ash put voir les nombreux tatouages entre les manches retournées de son haut et ses bracelets de force à chaque poignet. Ses cheveux mi-longs ébène étaient ramenés derrière son oreille droite laissant apparaitre un œil bleu pâle et une boucle d'oreille (le reste de sa chevelure dissimulait l'œil gauche). Un autre détail frappa Ash, et c'était la vilaine marque de brûlure dans son cou, cou autour duquel il portait plusieurs colliers ; un pendentif en forme de chat, une petite bourse pourpre ou encore un gros médaillon en bronze.

Les yeux saphir de l'adolescente devaient le dévisager, autant que l'homme la dévisager.

Dans une petite ville comme la sienne, il était rare de ne pas connaître tous les habitants – au moins de vue – mais lui, Ash ne l'avait jamais croisé avant. Avaient-ils fait venir quelqu'un de l'extérieur pour s'occuper des vitraux ?

- Juste derrière toi, troisième étagère, après le huitième livre en partant de la gauche.

Ash eut des frissons de la tête aux pieds en entendant de nouveau cette voix rauque. Il exerçait une certaine fascination sur l'adolescente. Elle était presque bouche bée et mit du temps à comprendre qu'il parlait du livre encore dans ses mains.

- Comment savez-vous ça ? se surprit à articuler Ash.

- Je travaille ici ! répondit-il comme une évidence

Sur le coup, Ash fut presque honteuse. Puis en y réfléchissant, elle se dit que s'était peut-être lui qui avait lancé cette stupide histoire de fantôme dans la réserve. L'employé mystère que l'on ne voyait jamais, pas même quand il rentrait chez lui. Le type qui filait les chocottes à tout le monde et ne sortait que les soirs de pleine Lune. Sans le quittait des yeux, Ash se glissa entre les étagères derrière elle et trouva un espace vide sur la troisième étagère, juste après le huitième livre. L'adolescente dût se mettre sur la pointe des pieds pour pouvoir glisser le livre dans la place vacante.

- Merci, lui sourit-elle.

Il avait disparu ! Ash n'avait détourné les yeux qu'une fraction de seconde. Il n'était plus là. Le silence qui régnait maintenant était encore plus inquiétant qu'auparavant. Le cœur battant à tout rompre, l'adolescente regarda tout autour. Au premier bruit suspect, Ash déguerpit en courant de la réserve.

L'étrange bibliothécaire s'était volatilisé.

            
            

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