C'était une petite ville tranquille, où il ne se passait jamais rien, dont le nom était inconnu – imprononçable – à tous ceux qui n'y habitaient pas. Un endroit perdu sur la carte et entouré d'une immense forêt. Il n'y avait que par la large rue principale qu'il était possible d'entrer et de sortir de cette agglomération où lorsque de rares touristes égarés se retrouvaient là par pur hasard, ils se demandaient toujours s'ils ne venaient pas d'expérimenter une faille spatio-temporelle.
Ici, tous les bâtiments dataient de plusieurs siècles, certains étaient classés monuments historiques.
Une ville qui en valait vraiment le détour.
Une ville aux charmants habitants et où chaque boutique de bric-à-brac, épiceries et autres salons de coiffure, était un monde à elle seule.
Il fallait partir de l'hôtel de ville, longer la rue principale sur une centaine de mètres avant de prendre la deuxième à droite, pour ensuite passer la boutique d'antiquités toujours déserte, puis tourner à gauche vers le parc aux trois fontaines où jouent les enfants dès qu'il fait beau, reprendre encore une fois à gauche dans la rue descendante juste avant la patte d'oie, suivre ensuite l'étroit tunnel sous la voie ferrée et, tout de suite après, bifurquer de nouveau sur la gauche pour atterrir dans la plus petite rue de la ville à l'orée de la forêt.
En réalité, c'était une impasse. Une toute petite impasse, une jolie ruelle, portant le nom original d'Impasse de la Chouette Violette.
Là, il n'y avait que cinq maisons, toutes vétustes dont les volets en bois ne tenaient plus vraiment sur leurs gonds. Chacune des bâtisses possédait une tourelle plus ou moins haute et au toit recouvert de tuiles en ardoise luisante. Pour être honnête, cela ressemblait à d'énormes chapeaux pointus pareils à ceux de sorcières.
Sur cinq, deux habitations étaient inoccupées depuis plusieurs années et commençaient à tomber en ruines maintenant. Quant aux acheteurs potentiels, ils finissaient tous par se décourager devant les travaux à engager ou face à l'aspect un peu sauvage de la petite impasse.
En effet, en dehors des deux jardins réellement laissés à l'abandon faute de propriétaire, depuis la rue, les trois autres semblaient eux aussi en jachère même si en réalité ils étaient parfaitement entretenus. Il faut bien avouer que la végétation avait choisi d'être un peu plus généreuse dans cette rue plutôt que dans les autres. Même le passage sous les rails où une seule voiture à la fois pouvait circuler en était recouvert. Et quelques plantes grimpantes avaient décidé de passer les clôtures et de se hisser autour des vieux réverbères vert bronze.
Mais surtout, il fallait bien admettre que le sentier de terre sinueux s'enfonçant dans la sombre forêt au bout de l'impasse ajoutait une touche de mystère à cet endroit hors normes.
De la première maison sur la droite, au numéro deux de l'Impasse de la Chouette Violette, s'échappaient déjà des rires et de grands éclats de voix d'enfants. En face, au numéro un, sous la véranda, la propriétaire astiquait vigoureusement les carreaux multicolores, tandis que son époux remontait la pente du garage en poussant sa vieille bicyclette. Celui-ci l'enfourcha et partit comme chaque matin en sifflotant.
Sous le porche de la troisième maison, le numéro six, dont la porte était dissimulée à la vue des passants, le thermomètre extérieur affichait une température négative. En-dessous de la lanterne sans ampoule où une araignée avait élu domicile, la veilleuse du bouton rond et mou de la sonnette éclairait aussi la petite étiquette qui indiquait Thaller, Père et Filles accompagnée du dessin d'une petite fleur souriante.
Dans la petite allée bordée par de hautes haies, un gros chat noir trottinait vers le perron. Raoul – dernier arrivant dans la maison – fit d'abord ses griffes sur le paillasson usé avant de se mettre à miauler devant sa chatière fermée. N'obtenant aucun résultat ainsi, il s'étira de tout son long sur la porte voutée et laissa glisser ses griffes acérées sur le bois patiné.
Après quelques instants, le verrou tourna et la porte d'entrée s'entrouvrit. L'animal fila à l'intérieur aussi sec. Vigoureusement, il se frotta au pantalon du propriétaire des lieux, le pantalon de Maximilien Thaller. Un bel homme approchant la cinquantaine, aux cheveux blond cendré et aux yeux couleur saphir. La petite panthère de maison marcha entre ses jambes jusqu'à ce que celui-ci lui ramène un bol plein à ras-bord de croquettes. Le chat se jeta dessus en ronronnant et monsieur Thaller retourna dans sa cuisine.
Il faisait bien meilleur à l'intérieur ! Dans l'angle de l'escalier en sisal tressée, un vieux poêle en faïence chauffait toute la maison. Après son petit-déjeuner, Raoul décida de se rendre à l'étage. Face aux portes blanches identiques, il resta un instant à se gratter derrière l'oreille à l'aide de sa patte arrière et finit par choisir celle qui était déjà un peu entrouverte. Le félin poussa avec sa tête et se faufila dans un interstice à peine plus épais que lui.
Dans la chambre à coucher, les volets n'étaient pas entièrement fermés et laissaient entrer la lumière du jour naissant. Une des poutres apparente de la vieille maison séparait la pièce en son milieu et avait ainsi permis de créer deux espaces bien distincts avec une fenêtre chacun.
La première partie était impeccablement rangée. Le lit collé contre le mur du fond était fait au carré et les draps sentaient encore la lessive. Le bureau (comme la petite étagère) était parfaitement ordonné. Il n'y avait qu'un seul poster, bien centré et droit, au-dessus de la bande horizontale rose sur le mur blanc. C'était l'espace de Gwenaëlle, l'aînée de la famille Thaller que l'on voyait de moins en moins souvent depuis qu'elle était partie à l'université.
En revanche, de l'autre côté de la poutre, c'était un autre monde... les murs étaient recouverts de photos, de dessins, d'images issues de magasines ou d'internet et autres babioles insolites punaisées çà et là. Le placard mural ne se fermait plus tant il y avait de bazar dedans. Quant au bureau, c'était un fourbi indescriptible où même les tasses originaires de la cuisine avaient fini en pot à crayons.
Raoul dut zigzaguer entre les vêtements jetés en boule sur la moquette foncée afin de pouvoir atteindre le lit collé sous la fenêtre.
L'épaisse couette blanche était bombée ; celle-ci montait-redescendait, montait-redescendait de façon régulière. Le chat renifla les oreilles brunes du lapin en peluche et le bout de cheveux clairs qui dépassaient à peine. Puis, il passa son petit museau noir sous les couvertures et bientôt ses grands yeux jaunes rencontrèrent l'iris bleu saphir de ceux d'Ashley Thaller.
- Bonjour ! lui dit-elle sourire aux lèvres.
Raoul frotta sa petite tête contre la sienne en ronronnant de plaisir.
De toutes les choses à savoir sur Ashley Thaller, la première était que personne n'utilisait jamais son prénom en entier mais la surnommait « Ash ». Cela ne l'avait jamais dérangé, pas même le jour où sa professeure d'anglais lui avait fait remarquer qu'Ash signifiait « cendre » dans la langue qu'elle enseignait. La deuxième chose importante était que l'adolescente n'était pas la plus jeune des enfants Thaller. D'ailleurs à l'instant même, sa petite sœur venait justement de sortir de sa chambre située dans la tourelle, de passer en trombe dans le couloir et de descendre comme une flèche les escaliers.
Ash, peu adepte de la grasse matinée – même en ce jour de vacances scolaires – s'étira de tout son long et bailla un grand coup. Lorsqu'elle se redressa dans son lit, l'adolescente admira le désordre de ses cheveux dans la glace. Sa jolie coiffure tressée de la veille était toute défaite. Voilà encore une chose à connaître ; au naturel ses beaux cheveux blond cendré ne dépassaient pas le bas de sa nuque, seulement la jeune fille ne supportait pas qu'ils soient détachés et les portaient tressés la plupart du temps. Une queue de cheval faisait amplement l'affaire quand sa sœur avait mis trop de temps dans la salle de bain.
Ce matin, Ash enfila sa salopette préférée, coupée au niveau des genoux (par ses soins) pour laisser apparaître une paire de collants rayés bleu turquoise et gris. Par-dessus son t-shirt noir, elle passa le gilet le plus large qu'elle ait trouvé dans son armoire sens dessus-dessous. Pour son jeune âge, l'adolescente avait déjà pas mal de poitrine et elle essayait de la cacher au maximum, surtout pour éviter certaines blagues puériles et douteuses des garçons de son âge.
- Ash, viens vite ! l'appela une petite voix fluette tandis qu'elle finissait sa coiffure.
Cette voix, c'était celle de Léontine, sa petite sœur de onze ans. Quand Ash débarqua dans la cuisine, celle-ci était à genoux sur l'îlot central, portant son pyjama à motifs et un chapeau pointu rose sur la tête. Devant elle, il y avait un énorme gâteau avec deux bougies en forme de chiffres.
- Joyeux anniversaire !!! déclamèrent en cœur Léontine et Maximilien Thaller.
Ash en tressauta d'étonnement. Un peu perplexe, elle mit plusieurs secondes avant de se rappeler qu'aujourd'hui elle fêtait son quinzième anniversaire (ce qui ne surprit guère Léontine et amusa beaucoup leur père). L'adolescente souffla les deux bougies représentant le nombre quinze sans faire de vœu. Elle n'en faisait jamais car le seul qu'elle aurait vraiment aimé plus que tout au monde voir se réaliser était tout bonnement impossible.
Les longs cheveux d'un blond presque blanc de Léontine n'étaient pas loin de tremper dans le glaçage du gâteau lorsqu'elle se pencha pour offrir son cadeau à Ash. Maximilien fut assez rapide pour l'éloigner et découper deux grosses parts pour ses filles. L'adolescente dénoua le ruban autour de la petite boîte à l'intérieur de laquelle se trouvait un caillou. Ou plutôt une sorte de pierre brute mauve pâle, un peu comme des cristaux de quartz.
- Je l'ai faite en classe de chimie, annonça fièrement Léontine avant de préciser dans un haussement de sourcils, et, en plus, tu peux la manger !
- Merci Léo ! pouffa gentiment sa grande sœur, pas sûre de vouloir tenter l'expérience et préférant la croire sur parole.
Sa cadette lui sourit en retour, les dents pleines de chocolat. Une fois le petit-déjeuner fini, Léontine bondit sur le carrelage et fila dans le couloir.
- 39 ? interrogea soudain Ash vers l'escalier grinçant.
- Yttrium ! hurla la voix de Léo depuis la salle de bain.
Ash lança un regard voulant dire « Comment fait-elle ? » à l'intention de son père. Il se contenta d'hausser les épaules et de se délecter de ce petit jeu devenu quotidien au sein de sa progéniture.
À ce stade, il est peut-être essentiel de préciser que le poster qui ornait la tête de lit de Léontine était le tableau de Mendeleïev – la classification périodique des éléments – mais surtout que ce petit bout d'onze ans à peine le connaissait par cœur ce fichu tableau. À l'endroit, comme à l'envers et même dans le désordre.
Depuis ses premiers pas, la cadette de la famille Thaller avait fait preuve d'une intelligence exceptionnelle. Léontine était ce qu'on appelait une surdouée. Un génie. Et dans son cas, il aurait été plus juste de dire qu'elle était un génie surdoué ! Léo était capable de tout ce dont certains osent à peine rêver. En témoignaient les nombreux trophées, toutes disciplines confondues, prenant la poussière sur son étagère.
Léontine Thaller était première en tout.
Cela faisait cinq ans maintenant que la petite fille était inscrite dans une école privée en dehors de la ville.
Une école où les élèves se baladent en blazer noir à bordures rouges, pantalon à pince pour les garçons et jupe plissée pour les filles. Un uniforme que Léo aurait porté en dormant si son père le lui avait autorisé. Comme aucun transport en commun ne la desservait, Maximilien était bien obligé d'emmener sa fille tous les matins et même pendant les vacances. L'établissement proposait des ateliers éducatifs à ses élèves et Léontine ne les aurait ratés pour rien au monde.
- Tu retournes à la bibliothèque aujourd'hui ?
La voix de son père et le bruit de la fermeture éclair de son manteau firent perdre à Ash le fil de ses pensées. Elle acquiesça d'un signe de tête tout en lui précisant qu'ils avaient encore besoin d'aide là-bas. Un incident avait eu lieu un ou deux jours après le début des vacances ; une sorte d'explosion avait percé le toit du vieux bâtiment mais même les pompiers furent bien incapables d'en déterminer la cause. La ville avait donc appelé à la générosité de ses habitants pour aider à réparer les dégâts avant les premières neiges. Ash Thaller s'était immédiatement porté volontaire car s'il y avait bien un endroit qu'elle affectionnait plus que tout, c'était la bibliothèque. D'ailleurs, il était temps de se mettre en route. Ash débarrassa son assiette, puis monta à l'étage pour se brosser les dents.
Léo avait fait tellement de vapeur en prenant une douche qu'Ash dut ouvrir une fenêtre pour ne pas étouffer de chaud.
Le battant émit un long grincement aigu quand Ash le tira. Un froid piquant fit aussitôt rosir ses joues et son nez. Le couinement de la fenêtre avait fait relever la tête à Léontine, en bas dans l'allée d'un garage inutilisable, qui grattait avec énergie le pare-brise gelé de la voiture de Maximilien. Plus loin, leur père bataillait avec le vieux portail qui refusait de s'ouvrir. Il s'y prenait vraiment maladroitement et manqua à plusieurs reprises de s'étaler sur le pavé verglacé. Ash et Léo ne purent s'empêcher d'échanger un sourire complice.
L'adolescente resta penchée par-dessus le rebord, admirant le soleil levant qui dépassait à peine de la cime des grands pins touffus.
Leur petite impasse était réellement coupée du reste du monde. La forêt commençait juste là au bout et l'entourait comme si elle avait décidé de pousser tout autour. Il n'y avait qu'au-dessus de la voie ferrée qu'on pouvait apercevoir la ville. Son regard se posa un instant sur la maison abandonnée en face de la sienne et au milieu des arbres sombres Ash vit quelque chose. Une masse noire se déplaçait entre les troncs... C'était trop grand pour être un animal. La jeune fille se pencha un peu plus en avant, plissa les yeux (pensant que cela l'aiderait à mieux voir) et réussit à se convaincre que la chose l'observait.
- Ash ! appela soudain son père depuis la cour. Ferme la fenêtre, tu vas attraper la mort !
Il lui avait fait tellement peur qu'elle n'attendit pas plus longtemps pour s'exécuter. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il n'y avait rien du tout dans cette forêt. Seulement, il y avait une adolescente à l'imagination débordante, capable de voir les ombres des arbres devenir vivantes. Une fois encore, Ash s'était joué un vilain tour à elle-même. Juste pour être complètement sûre, elle retenta un coup d'œil dehors. Non, rien du tout ! Ash finit par sourire, amusée de sa propre erreur.
En bas dans l'allée, les yeux bleu saphir de Maximilien Thaller, dont sa fille avait hérité, ne la quittèrent pas avant qu'Ash ne s'éloigne de la vitre. Il monta dans sa voiture en lançant un regard à la fois inquiet et méprisant vers la sombre forêt.
La voiture pétarda au démarrage. Le son inquiétant du moteur s'affaiblit petit à petit, jusqu'à disparaître au moment où le véhicule ressortit de l'autre côté du tunnel sous les rails.
Tout à coup, un silence pesant s'installa dans la maison Thaller. Ash détestait ce moment où les seuls sons résonnant encore dans la maison étaient ceux du vieux parquet grinçant. Aussi, l'adolescente se dépêcha-t-elle de préparer son casse-croûte, de remettre des bûches dans le vieux poêle en faïence, d'ouvrir la chatière de Raoul, d'enfiler sa veste, son écharpe, son bonnet et de prendre ses clefs.
Ash s'arrêta juste après avoir ouvert la porte d'entrée. Elle se mordit la lèvre en pensant qu'il vaudrait mieux qu'elle arrête avec cette habitude débile qu'elle avait prise. Mais une fois encore, elle ne put résister et se retourna vers l'entrée. Un sourire triste s'afficha sur ses lèvres.
- Bonne journée'man, souffla-t-elle doucement à la maison vide.
Chez d'autres, une voix chaleureuse et bienveillante lui aurait sans doute souhaité la même chose en retour mais ici seul le silence lui répondit... C'était pour cela qu'Ash ne faisait jamais de vœu à son anniversaire puisqu'aucune formule magique, ni progrès scientifique ne pourrait lui rendre ce qu'elle avait perdu onze ans plutôt.
La porte se referma derrière Ash. En faisant attention de ne pas glisser sur les marches du perron, l'adolescente rejoignit la rue, passa devant la maison inhabitée à côté de la sienne et s'arrêta devant le numéro deux de l'impasse de la Chouette Violette.
Là, où l'autocollant de la boîte aux lettres annonçait en multicolore : Tribu Iltis.
L'expression était à peine exagérée ; il y avait huit personnes vivant sous ce toit. En témoignaient les nombreux jouets pour enfants éparpillaient un peu partout autour de la structure de la balançoire. On se serait cru un jour de vide grenier. Près du portillon, une petite piscine, aux boudins crevés, servait d'abreuvoir aux oiseaux désormais.
Ash appuya sur la sonnette et quelques minutes plus tard, deux grandes silhouettes minces passèrent la porte d'entrée.
Les jumeaux Iltis ; les aînés de cette grande fratrie qu'était la leur.
Des faux jumeaux qui n'avaient pour ressemblance que leurs cheveux difficiles à coiffer et leur sens de l'humour. Ils étaient partis chez leur grand-mère au début des vacances – pendant cinq jours qu'Ash avait trouvé interminable – et ils avaient promis de venir aider à la bibliothèque à leur retour.
Allison et Milo étaient tellement différents que beaucoup de gens avaient du mal à croire qu'ils étaient nés le même jour (avec vingt-deux minutes d'avance pour Allison). Elle, était plus petite que son frère, plus ronde, comme ça petite bouille parsemée de tâches de rousseurs. Allison avait des cheveux épais, très frisés, d'un roux flamboyant et ses yeux verts tiraient sur le bleu ou le jaune en fonction de la luminosité. Lui, des tâches de rousseurs, il n'en avait que sur son joli nez en trompette. Son teint était plus foncé que celui de sa sœur. Sur sa tête se dressait une chevelure brune hirsute dans laquelle toutes les filles rêvaient de passer la main et ses yeux vert émeraude intriguaient.
- Bonne journée maman ! dirent-ils en chœur avant de sortir.
À chaque fois, Ash les enviait un peu lorsque leur mère, Elisabeth Iltis, leur répondait.
Une seconde après, une tornade rousse fonça jusqu'au portail et se jeta dans les bras de la jeune fille blonde. Une semaine, c'était bien trop long pour des meilleures amies. Le gros pompon sur le bonnet vert pomme d'Allison bougea frénétiquement quand celle-ci lui souhaita un bon anniversaire. Puis, elle fouilla dans son sac à la recherche du cadeau pour son amie ; un bracelet – tissé par ses soins – qu'Ash enfila tout de suite. Timidement, Milo se pencha vers l'adolescente aux yeux bleu saphir et lui déposa un tendre baiser sur la joue.
Leurs visages rosirent mais pas à cause du froid.
Pour être sûr que personne ne remarque son air gêné, Milo releva le col de la vieille veste kaki, emprunté à son père, et rabattit la capuche de son pull sur sa chevelure mal peignée. Cela lui donna un air encore plus énigmatique que celui qu'il arborait d'ordinaire.
Waouh ! pensa très fort Ash en admirant le vert intense de ses yeux.
Il rougit encore plus fort. D'un pas un peu gauche, Milo se mit en route vers le passage souterrain, Ash et Allison sur ses talons.
Au moment où le drôle de trio s'engageait dans le tunnel sous la voie ferrée, au même instant, la porte du numéro un de l'impasse de la Chouette Violette s'entrebâilla. Le garçon salua sa mère au travers des carreaux de la véranda, puis d'un pas assuré, il passa le petit portillon. Comme tous les matins, il laissa glisser ses doigts sur le nom de famille gravé dans le bois. Le nom d'une famille habitant là depuis plusieurs générations. La sienne.
Mathieu Waechter, unique enfant de Célestin et Guillaumine Waechter, mesurait presque un mètre quatre-vingts à quelques jours de son quinzième anniversaire et, d'une manière générale, il possédait une musculature déjà bien développée grâce à l'escrime. Un sport qu'il pratiquait depuis son plus jeune âge. La brise du matin fit frémir ses beaux cheveux châtains aux reflets dorés. Ses grands yeux noisette balayèrent la rue. Et là, sur la gauche, près de la maison abandonnée, Mathieu remarqua une ombre dans les hautes haies de son jardin. D'un naturel méfiant, le jeune garçon s'approcha avec prudence de l'endroit.
Quelque chose bougea entre les branchages et puis ça disparut très vite.
Il pensa à un animal. Un gros animal.
Mathieu Waechter tourna le dos aux haies, tout en lançant de régulières œillades par-dessus son épaule, il continua son chemin et prit la même direction que celle des enfants Thaller et Iltis. Durant tout le trajet, le garçon eut la désagréable sensation d'être observé.