Les Echos du Futur
img img Les Echos du Futur img Capítulo 5 NORD
5
Capítulo 6 L'INTRUS ET LA MONTRE img
Capítulo 7 AU ROYAUME DE L'OMBRE img
Capítulo 8 ESCLAVES img
Capítulo 9 L'ATTAQUE DES RAVAGEURS img
Capítulo 10 BIENVENUE A GARINOR img
Capítulo 11 LES SECRETS DU PREMIER GRIMOIRE img
Capítulo 12 ARCHER, LE GUERRIER DE LA LEGENDE img
Capítulo 13 LA VIEILLE HIVER img
Capítulo 14 SOUS LA MONTAGNE img
Capítulo 15 L'ENIGME DU MEDAILLON img
Capítulo 16 LE GARDIEN ET LE CAVALIER img
Capítulo 17 LA FIOLE img
Capítulo 18 LA MARQUE DU NECROMANCIEN img
Capítulo 19 SACRIFICE img
Capítulo 20 L'ENLEVEMENT img
Capítulo 21 PAR-DELA LES BRUMES img
Capítulo 22 EPILOGUE img
img
  /  1
img

Capítulo 5 NORD

Un froid mordant lui picota les joues. Gwenaëlle avait certainement ouvert la fenêtre pour aérer la chambre. Il était trop tôt ! Un froid humide s'était emparé d'elle et la glaçait jusqu'aux os. Ash grogna contrariée. Elle avait mal dormi et sa tête engourdie lui faisait un mal de chien. Ses paupières lourdes ne restaient pas ouvertes. Entre deux faibles battements, Ash perçut l'éclat du jour. L'adolescente se recroquevilla sur elle-même. Elle laissa échapper une plainte ; chacune de ses articulations était raide et douloureuse.

En ramenant ses bras contre sa poitrine, Ash sentit quelque chose autour de ses mains. Elle portait ses moufles. Et ses chaussures aussi.

Ash se redressa d'un coup. Sur la jeune fille, dégringolèrent en cascade des tas de feuilles mortes aussi gelées que ses vêtements. Son sang cogna contre ses tempes. Son pouls s'accéléra. Prise de panique, Ash essaya de se relever mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Hors d'haleine, elle ferma les yeux et tenta de se calmer. Une fois sa respiration revenue à peu près à la normale, l'adolescente osa enfin regarder.

Une forêt. Une immense forêt aux arbres espacés, bien loin de ressembler à celle derrière la petite impasse de la Chouette Violette. Le sol était jonché de feuilles mortes grises, comme si elles étaient toutes tombées brusquement au même moment. Les écorces avaient toutes l'air malade, infestées de champignons verdâtres. Il n'y avait pas un bruit. Tout était mort ici.

Ash faillit pleurer mais sa détermination à savoir où elle se trouver, et surtout comment rentrer chez elle, l'en empêcha. Rassemblant tout son courage, la jeune fille prit appui sur ses bras et parvint à s'accroupir. La seconde d'après quelque chose s'agrippa à sa cheville. Ash en retomba aussitôt sur son postérieur. Le cri, qu'elle croyait avoir poussé, ne fit aucun son. Mathieu Waechter, allongé parterre l'air hagard, venait de lui flanquer une trouille bleue. Il l'avait déjà relâchée et Ash s'était éloignée jusqu'à buter contre un tronc couché.

- Désolé, souffla le garçon aux yeux noisette.

Pour la première fois, depuis de nombreuses années, Ash était contente de le voir. Sa présence était un réconfort. Au moins, elle n'était plus seule.

Reprenant son souffle, l'adolescente put repérer, non loin, un petit fossé peu profond et de l'autre côté un large sentier de terre. Mathieu essaya de se mettre debout. Visiblement, il s'en sortait mieux qu'Ash, même si ses mouvements étaient encore un peu raides. Il fit craquer son dos et, dans le silence absolu de la forêt, le bruit se répercuta contre les arbres.

D'un geste sec et brusque, (qu'elle n'apprécia que moyennement) Mathieu releva Ash de terre et la plaqua contre un épais tronc d'arbre les dissimulant tous les deux. Il lui fit signe de se taire.

Sur la gauche du sentier quelqu'un marchait dans leur direction.

Le garçon aux aguets posa son sac à terre. Tel un redoutable félin, il paraissait en position d'attaque. Quand l'individu arriva à leur hauteur, Mathieu se jeta violemment dessus.

- Math'... non... voulut intervenir Ash qui reconnut au dernier moment le pompon du bonnet vert pomme.

- AAYAAAH !!!!! beugla Allison comme un ninja en furie.

La rouquine catapulta Mathieu par-dessus son épaule avant de lui tordre le bras. Puis, ce fut un coup de pied retourné qu'elle lui balança en plein buste. Et enfin le coup de grâce ; de toute sa force, Allison lui décocha un méchant coup de poing sur la figure. Le garçon, ondula comme une flamme de chandelle et tomba sur le côté. Directement dans le fossé.

Allison Iltis se rendit compte de son erreur.

- Andouille !!! l'engueula-t-elle quand même. Tu m'as fait peur !

Puis, Allison poussa un cri de joie et de soulagement quand Ash la rejoint sur le sentier.

- Je crois que tu l'as tué... dit Ash bouche bée.

Mais les doigts du garçon remuèrent et il émit une plainte douloureuse à peine inaudible. La jeune rouquine n'y était pas allée avec le dos de la cuillère ; elle l'avait franchement sonné.

- J'étais persuadée d'être toute seule, continua Allison comme si de rien était. Je cherchais du réseau quand ce sauvage m'a attaqué.

Ash tâtonna la chaussure de Mathieu du bout des doigts, pareil que si elle avait trouvé une souris morte dans son jardin.

- Ash, regarde... l'interpella Allison sur un ton qui ne lui disait rien qui vaille.

L'adolescente se releva et regarda le téléphone portable, rafistolé de partout au chatterton, dans la main de sa meilleure amie. Certes c'était un vieux modèle, et la vitre comportait une fissure, mais l'image sur l'écran ne faisait que sauter comme sur un vieux poste de télévision.

- Il n'y a plus d'heure ni de date, rajouta son amie.

En effet, l'heure et la date changeaient continuellement sans interruption. Les deux filles se regardèrent interdites, ne comprenant rien à rien.

Il y eut un bruit. Un son de sabots frappant le sol ainsi que d'essieux mal graissés. Cela se rapprochait de plus en plus. Pour le moment, il était préférable de ne pas croiser de monde, aussi Ash et Allison allèrent se cacher derrière les arbres. Mathieu, bien conscient cette fois, avait échangé un regard entendu avec Ash et se tapit un peu plus au fond du fossé.

Sur la droite du chemin apparut une petite carriole. Tirée par un âne gris tout ébouriffé et d'une lenteur extrême. L'animal avançait paresseusement. Derrière lui, le cocher était assoupi, la tête tombante. D'ici, Ash ne pouvait apercevoir qu'un immense chapeau noir. L'homme – ou la femme – était maigre à faire peur. L'individu était vêtu d'un long manteau gris délavé et rapiécé en plusieurs endroits. Des manches trop courtes dépassaient celles d'une chemise bouffante. Il portait une culotte du dix-septième siècle, nouée sous les genoux afin de maintenir une paire de collants claire et poussiéreuse. Quant aux chaussures à boucles, elles n'étaient pas de première main. Collé contre les pieds du cocher, étalé de tout son long et les pattes pendues dans le vide, un chien poivre et sel de taille moyenne. À l'arrière du transport, des objets saugrenus, de toutes sortes, s'entrechoquaient en raison des cahots de la route.

Quel étrange attelage !

À hauteur du fossé où se trouvait Mathieu, le chien se redressa et se mit à aboyer.

Ash vit Mathieu blêmir et s'aplatir un peu plus dans les feuilles mortes. L'âne s'arrêta de lui-même. Cela devait être un automatisme. Alors, dans un soubresaut, le cocher renâcla un grand coup. Il était réveillé. Il s'étira et émit un son semblable à celui d'un bâillement. Pendant tout ce temps, son compagnon à quatre pattes n'avait pas cessé de japper. L'animal finit par sauter à terre et vint aboyer pile au-dessus de la tête de Mathieu.

L'individu se laissa presque dégringoler de son siège.

- Dis-donc, Sac-À-Puces, fit une voix nasillarde sous le chapeau, qu'as-tu donc trouvé qui vaille la peine de s'époumoner ainsi ? Oh...

L'étonnement s'était fait sentir sous le grand chapeau noir mais aussi dans le regard de Mathieu. La seconde d'après, le garçon se faisait tirer par le col de la veste. L'adolescent devint rouge tomate et gesticula dans tous les sens en proliférant des menaces.

- Saperlipopette ! se courrouça le cocher qui manifestement voulait le sortir du fossé. Ne te débats point ainsi, voyons !

- Attendez ! cria enfin Ash sortant de sa cachette.

Surpris par cette soudaine apparition, l'individu relâcha aussitôt Mathieu qui retomba durement. « Aïe ! » fut la seule chose qu'il prononça. L'homme, subitement très agité, retira son énorme chapeau et plia l'échine devant elle de manière théâtrale. Son front touchait presque par terre.

- Votre Magnificence, pardonnez-mon erreur... Stanislas Decœur, humble Troqueur en-tout-genre, pour vous servir.

L'adolescente le regardait avec de grands yeux ronds au moment au Allison sortait de la forêt en déplaçant tout un tas de feuilles.

Le dénommé Stanislas Decœur redressa légèrement la tête et fronça deux épais sourcils blancs tout ébouriffés. Entre ses yeux jaunâtres – dont la pupille n'était qu'une fente noire ! – se recourbait un nez fin rappelant la forme d'un bec. Il dévisagea les deux filles. Puis, l'air un peu embarrassé, d'un geste vif, il renfonça son couvre-chef sur une tignasse blanche en désordre (qui pour ne pas mentir s'apparentait étrangement à du duvet). L'homme ressemblait à un oiseau.

- Veuillez me pardonner. Je... je vous ai prise pour quelqu'un d'autre, se justifia-t-il.

- C'est notre voisin que vous essayez de... réfléchit Allison, enfin peu importe ce que vous essayez de faire mais on ne peut pas vous laisser le prendre.

- Oh ! s'étonna le Troqueur. Je le pensais perdu et je n'escomptais que lui venir en aide.

- En aide ?!? s'offusqua Mathieu

- Oui ! Les bois sont plutôt hostiles ces temps-ci...

À la suite de quoi, Stanislas Decœur observa les arbres avec un air ombrageux dans un silence qui fit frissonner les trois adolescents. Pour Ash, la forêt n'avait jamais été aussi inquiétante. Élégamment, le Troqueur extirpa un mouchoir en tissu de sa poche.

- Et puis une tempête approche, se moucha-t-il. Ce jeune homme est fort et robuste, nous aurions pu l'échanger contre un repas chaud en ville et par là-même lui trouver une place tout à fait convenable.

- Quoi ? fut scandalisé le garçon aux yeux noisette.

- Pourquoi vouliez-vous lui trouver une place convenable ? demanda Ash tandis que Sac-À-Puces lui réclamait des caresses.

Le chien manqua de la faire tomber en se collant contre ses jambes. Le Troqueur, quant à lui parut étonné par la question de l'adolescente.

- Les mâles sans éducation se doivent de travailler, répondit Stanislas.

- Hé !!! Restez poli !!!

Stanislas Decœur ne prêta aucune attention à la remarque de Mathieu. Allison ne put s'empêcher de rire et les yeux du garçon lui lancèrent des éclairs. Lors d'une compétition de regards tueurs, Mathieu Waechter serait arrivé sur le podium haut-la-main.

- L'instruction est réservée à l'élite, les autres doivent besogner.

Ils en restèrent pantois. Un vacarme proche de celui d'un grondement de tonnerre interrompit le flot incessant de questions posées par les trois adolescents. Seulement ce n'était pas le son de l'orage. La vibration venant du sol se fit sentir jusque dans les mollets d'Ash.

- Vite, les pressa soudainement Decœur, allez-vous cacher !

Sans plus tarder, les trois adolescents lui obéirent. Mais depuis sa cachette, Ash ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil.

Une horde de chevaux souleva de la terre et des feuilles mortes en passant au grand galop sur le sentier. L'appel d'air faillit faire tomber le pauvre Stanislas Decœur qui juste à temps avait dégagé son âne et sa charrette sur le bas-côté du chemin. Juchés sur le dos des montures, des cavaliers à l'armure bleu nuit et aux heaumes ornaient de cornes de bélier.

Le chien Sac-à-Puces aboya férocement à leur passage. Et soudain il rabattit les oreilles dans un jappement craintif et se cacha derrière les jambes du son compagnon bipède. Était-ce à cause de l'imposant carrosse juste derrière ? Même Ash se surprit à déglutir en le voyant.

Intégralement fait de bois et de métaux aussi noirs qu'une nuit sans Lune. Chaque angle supérieur était taillé en tête de dragon à crête dont les yeux étaient sertis de pierres précieuses rouge vif. Dans la gueule ouverte des sculptures, il y avait une lanterne allumée. Les têtes de dragon avaient un faux-semblant de corps longilignes descendant jusqu'à deux pattes énormes, recouvertes d'écailles et griffues. Là où, il y aurait dû avoir des roues. Et... les pattes se mouvaient. Le carrosse marchait.

Deux à l'avant et deux à l'arrière sur les marchepieds ; quatre hommes identiques. Devant leur visage pendaient de longs cheveux noirs, raides, poisseux et filasse. Bien qu'ils ne dépassent pas un mètre soixante en taille, leurs musculatures étaient impressionnantes. Leurs bustes de bronze bosselé avaient dû être moulés directement sur eux parce qu'ils dessinaient parfaitement leurs pectoraux et leurs abdominaux. Le plus vilain d'entre eux se tenait à l'avant à la force d'un seul bras à la peau grisâtre et aux veines saillantes. Son œil aveugle entravait d'une horrible cicatrice fit parcourir un frisson désagréable dans le dos d'Ash.

Pas étonnant que Sac-à-Puces ait eu peur.

L'animal le sentait : il y avait quelque chose de mauvais dans ce carrosse. Le chien continuait de grogner contre les rideaux tirés du véhicule. Aussitôt le Troqueur écarta le pan arrière de son manteau pour dissimuler son compagnon à poils et fit une révérence bien basse.

Le carrosse s'immobilisa d'un coup près de lui.

S'il n'avait pas eu le teint aussi clair, Ash aurait juré que Stanislas Decœur avait pâli.

Fébrile et tremblant, il se courba un peu plus et s'adressa à la personne à l'intérieur qu'Ash ne pouvait malheureusement pas voir.

- Votre Majesté, quelle grâce vous me fîtes lorsqu'en partant ce matin vous choisîtes d'emprunter ce chemin qui est également le mien, aussi peu digne soit-il de vous. Stanislas Decœur, Troqueur en-tout-genre, pour vous servir.

Ash s'étonna de l'entendre parler comme dans un livre. Elle essaya de tendre mieux l'oreille mais ne distingua qu'un léger chuchotement. Un chuchotement qui s'apparenta très vite à un ignoble sifflement lui donnant la chair de poule et accélérant sa respiration. Ash plaqua une main sur sa bouche et son nez pour en atténuer le bruit et essaya de se fondre dans l'écorce des arbres. L'œil valide du borgne venait de lorgner dans leur direction.

Mathieu lança un regard furibond à la jeune fille.

- Je me rends en ville, votre Altesse.

Tandis que le sifflement répondait au Troqueur, le borgne descendit de son marchepied et s'approcha de quelques pas vers la cachette des trois adolescents. Il boitait. Sous la cape de fourrure, Ash avait eu le temps d'entrevoir le bandage sur sa cuisse. Une blessure récente puisque la plaie saignait encore. Un sang foncé. Le nez du borgne remua pareil que s'il avait humé une odeur déplaisante.

- Mon devoir est de vous satisfaire, insista Stanislas Decœur.

- Cesse tes flatteries inutiles !!! maugréa soudain un autre quadruplé. Et contente-toi de faire ce que l'Ombre t'ordonne.

Brusquement, le borgne fit volte-face vers le carrosse et chassa violemment Stanislas sur le côté.

- Du balai, sale Troqueur !

Sa voix grave aurait pu faire trembler un mur et ne donnait en rien l'envie de le contredire. Malgré sa peur, Sac-à-Puces aboya comme un forcené contre l'affreux. Le carrosse se remit en route. Après cette entrevue énigmatique, Stanislas Decœur resta un long moment à fixer la route, l'expression de son visage partageait entre un grand soulagement et une peur terrible. Entre ses doigts crispés, il tenait maintenant un rouleau de papier.

Ils marchaient. Depuis des heures et sans avoir croisé la moindre trace d'une quelconque civilisation. Ash avait troqué sa belle lanterne contre l'aide du vieil homme filiforme. Les trois adolescents marchaient cinquante mètres devant la carriole traînarde du Troqueur. Stanislas Decœur s'était presque immédiatement rendormi à peine assis sur son transport.

Le jour déclinant, la neige se mit à tomber. De plus en plus abondement. En un rien de temps, la nature s'habilla de blanc. Même le Troqueur finit par ressembler à un bonhomme de neige. Par chance, il n'y avait pas de vent. Ils auraient gelé sur place autrement.

Ils ne parlaient pas. Seuls les craquements de la neige sous leurs pas et les essieux de la charrette produisaient du son autour d'eux. Tout ce qu'ils avaient échangé jusque-là, c'était les barres multi-céréales qu'Allison leur avait données. Ash avait alors demandé à voir le contenu de son sac. Sa meilleure amie avait elle aussi rempli son sac comme si elle partait en vacances. Et, elles furent surprises de voir qu'il en était de même pour Mathieu. Inconsciemment ou pas, d'une manière totalement inexplicable, les trois adolescents avaient su qu'ils ne ressortiraient pas de la forêt la nuit dernière... ils avaient su qu'ils ne rentreraient pas chez eux avant un moment. Et étonnamment, ils restaient d'un calme olympien, cela malgré les choses bizarres qu'ils avaient déjà vues. Comme un homme au profil d'oiseau ou un carrosse à pattes. Ils ignoraient où ils se trouvaient, ne savaient ni l'heure ni la date ou s'ils pourraient joindre leurs familles.

Ils étaient calmes.

Un calme inquiétant.

Le bout de son nez était complètement glacé et Ash n'osait même plus le toucher par peur de le casser en mille morceaux. Les épaisses moufles autour de ses mains ne la protégeaient plus du froid mordant. Elle tentait tant bien que mal de souffler dessus pour les réchauffer mais rien à faire.

- Tiens ! fit soudain la voix de Mathieu en lui tendant un objet.

Ash le saisit. Il s'agissait d'une poche en plastique mou rempli d'un gel orangé. Cela avait la forme d'une tête de chat. Les yeux, le museau et les moustaches étaient imprimés dessus.

- C'est un chauffe-main ! précisa le garçon avant d'en donner un autre à Allison.

- Merci... fit Ash avec un sourire timide.

C'était efficace. La chaleur lui picotait déjà le bout des doigts.

- À votre avis où est-ce qu'il nous emmène ? interrogea Allison.

- Aucune idée. Il a dit qu'il se rendait en ville et...

Ash ne finit pas sa phrase. Pas parce qu'ils venaient d'arriver à un croisement mais plutôt parce que le sentier continuant tout droit l'avait laissée sans voix. La large route juste en face était bordée de vieux réverbères en fer forgé, noirs et sculptés de motifs végétaux. Les lampadaires étaient disposés à intervalles réguliers jusqu'à perte de vue. Et ils étaient tous allumés ! Des ampoules incandescentes brillaient à l'intérieur.

De l'électricité, s'estomaqua Ash.

L'adolescente s'avança enfin vers le grand panneau de bois planté sur la droite, à côté du premier réverbère. Ash lut les inscriptions à haute voix :

VILLE DE NORD

Première Ville Érigée Du Nouveau Continent

Population : 19 486

Régence : Sir Martin Phidias

« À toi, l'étranger qui franchit notre seuil, Bienvenue à Nord.

Mais si tu bafoues celui qui t'accueille, de ses habitants tu recevras la Mort. »

- Dis-donc, ça à l'air sympa ici ! ironisa Allison.

En tournant la tête pour voir où était la charrette de Stanislas Decœur, les trois adolescents remarquèrent enfin l'autre panneau de signalisation.

Légèrement penché, le poteau se confondait parfaitement parmi les arbres et l'obscurité. Quiconque ignorant qu'il se trouvait là, passerait à côté sans l'apercevoir.

Il n'indiquait que quatre directions. Quatre possibilités, quatre choix pour quatre points cardinaux. Le Sud d'où ils venaient. L'Ouest sur la gauche – un chemin flanqué de gros cailloux et se séparant en deux environ cinquante mètres plus loin. Le Nord leur faisait face. En revanche, la route de l'Est était descendante et rapidement englouti parmi les arbres.

D'ailleurs même sa flèche de signalisation était toute noire. Noire de suie comme si on avait essayé de la brûler. Les lettres du mot EST lacérées, griffées.

Ash ne réussit plus à détacher son regard de ce sentier et, sans s'en rendre compte, fit quelques pas vers l'Est.

- Non !!! cria presque Stanislas Decœur.

Il était descendu si précipitamment de son transport que déjà il ramenait l'adolescente trop curieuse sur ses pas.

- Ne vous avisez jamais d'aller par-là ! la sermonna-t-il.

- Pourquoi ?

- Il n'y a rien de bon sur le chemin de l'Est. Faut-il que vous fussiez d'une contrée bien lointaine pour ignorer cela.

- Mais oui, enfin, voyons, Ash ! ajouta sa meilleure amie, se moquant sournoisement de Decœur.

Même Mathieu en sourit. Cependant le Troqueur lui ne plaisantait pas. Il était très sérieux dans ses avertissements.

- Entendu, finit tout simplement par dire Ash.

- Très bien. Alors assez perdu de temps, en route pour Nord.

Cette fois, Stanislas ne remonta pas sur sa carriole et s'engagea à pied dans la neige en tirant l'âne et son attelage par les rênes. Après plusieurs minutes, ils croisèrent quelqu'un. Une personne perchée au sommet d'un escabeau en train de changer l'ampoule d'un lampadaire.

- Bonjour, Octave ! lui lança le Troqueur sans pour autant s'arrêter.

- Oh, bonjour, Stan ! dit à son tour l'allumeur de réverbères sans vraiment lever le nez.

Pourtant, Ash trouva que le travailleur la regardait avec beaucoup trop d'insistance. Elle n'aima pas sa façon de froncer les sourcils quand il la vit.

La route ne fut plus bien longue, vingt minutes tout au plus, avant d'apercevoir la haute palissade de Nord et les premiers toits de la ville. De là, malgré la nuit tombante, Ash pouvait apercevoir le haut de grandes bâtisses accolées les unes aux autres et aux toits en lauze où les cheminées fumaient toutes. Un passage ouvert dans la clôture permettait aux gens de sortir ou d'entrer en ville. En s'approchant un peu plus, Ash distingua, près de la porte, la grande silhouette d'un homme emmitouflé dans un long manteau de fourrure grise. Ses cheveux cuivre rappelaient une crinière de lion et sa peau brune faisait ressortir ses yeux très clairs. Le garde de Nord attrapa la lanterne sur le tonneau à côté de lui et la brandit en avant.

- Qui va là ? somma-t-il d'une voix évoquant un rugissement.

- Stanislas Decœur, Troqueur en-tout-genre, pour vous servir.

- Ce bon vieux Stan ! rit le grand gaillard à l'entrée.

Apparemment le Troqueur était connu par ici. Les deux hommes échangèrent une poignée de main. Ce fut à ce moment-là, qu'Ash remarqua, à la lueur de la lanterne, que les canines du garde de Nord étaient anormalement longues. Un peu comme les crocs d'un vampire ou d'un félin.

- Je vois que tu es en bonne compagnie... – l'homme-lion marqua une pause avant de rugir vers sa droite – Réveille-toi !

Il venait de donner un grand coup dans une sorte de cabine de bois possédant une large ouverture sur chaque face. Dedans un homme potelé et tassé sur lui-même se réveilla en sursaut. Son épaisse moustache et ses cheveux peu nombreux frémirent.

- Hein ? s'effraya-t-il sur un ton aigu.

- Fais-lui signer le registre, lui rappela l'autre.

- Ah ! Euh oui, fort bien, fort bien, répondit le petit monsieur en essuyant son monocle et le replaçant correctement sur son œil.

Puis il ouvrit le gros livre juste devant lui et saisit entre ses doigts épais la belle plume dans l'encrier. En traçant des lettres, il repiqua aussitôt du nez dans un léger ronflement.

Pendant ce temps l'homme-lion examina les poches de vestes et le contenu de la carriole. Quand ce fut son tour, Ash trouva que le garde de Nord la fixa un peu trop longuement. Il leva sa lanterne vers son visage et fronça les sourcils. Exactement comme l'avait fait l'allumeur de réverbères sur le chemin.

- La ressemblance est... déconcertante, n'est-ce pas ? lui fit le Troqueur énigmatique.

- Oui ! répondit le garde en adressant un sourire malicieux à l'adolescente interdite juste avant de revenir à sa place initiale.

Ce coup-ci, il fit claquer la paume de sa main sur le registre pour réveiller son acolyte. L'homme dans la cabine se redressa droit comme un I et pointa un endroit sur la page.

- Signez ici.

Stanislas Decœur lui retira la plume de la main et traça une simple croix sur le papier jaunie. Le moustachu ronflait à nouveau dans son manteau noir.

- Quel fainéant celui-là ! râla l'homme-lion en roulant des yeux.

- Quel est le motif de votre visite à Nord ? parla l'autre dans son sommeil.

- J'ai un message provenant du château à transmettre dans les plus brefs délais à votre Régent.

- Oh, cela risque de ne pas lui plaire. Tu devrais lui proposer celui-là pour l'apaiser.

Il venait de désigner Mathieu qui visiblement n'apprécia pas la remarque. S'il avait pu faire le poids physiquement, le jeune garçon lui aurait probablement sauté à la gorge. Ou bien c'était peut-être le regard désapprobateur d'Allison qui lui avait fait changer d'avis. La nuit dernière, Mathieu s'était retrouvé sur les fesses en voulant s'attaquer à plus fort.

- Je vais y réfléchir... conclut le Troqueur.

- Bon séjour à Nord ! dit enfin l'homme-lion en libérant le passage.

Des ruelles très étroites et pavées, de hautes maisons à colombages tordues et surpeuplées, des ponts couverts pour passer la rivière, des bêtes dans les étables, des tenues modestes datant d'un autre siècle ; voilà à quoi ressemblait Nord.

Il y avait même un forgeron ! Ash fut persuadée d'avoir voyagé dans le temps. Et pourtant la ville était fournie en électricité. En témoignait les lanternes suspendues aux enseignes des boutiques.

Une grande agitation régnait. Très certainement à cause du mauvais temps. Des habitants barraient portes et volets, tandis que d'autres faisaient le plein de provisions à l'épicerie.

Le petit groupe de voyageurs remontaient une ruelle quand soudain la ville fut prise d'une violente secousse. Un tremblement de terre ? Une explosion ? Cela fut suivit d'un sifflement de cocotte-minute ou de vieille locomotive à vapeur ; Ash n'aurait su dire. Toutes les lumières clignotèrent avant de s'éteindre complètement, plongeant ainsi l'agglomération dans le noir total. Des râles et des protestations s'élevèrent parmi les habitants.

- Diantre ! s'exclama Stanislas Decœur. Encore en panne !?

Le Troqueur accéléra le pas, les trois adolescents sur ses talons. Sur ce qui semblait être la grande place de la ville, Ash vit la plus extraordinaire et surprenante des choses qui lui ait jamais été donnée de voir.

La bâtisse était immense et montait presque jusqu'au ciel.

Elle ressemblait à un mécanisme géant. La structure était montée sur ressorts et pilotis. De l'extérieur, on voyait des centaines de maisonnettes en bois accrochées entre elles n'importe comment (l'une était même à l'envers !) grâce à des tuyaux de cuivre, des bobines tesla, des roues d'horlogeries... D'ailleurs, il y en avait une d'horloge. C'était même la façade entière d'une maisonnette et ses aiguilles tremblaient sans pour autant changer de place. Tout comme les ailes de moulin à vent qu'Ash voyait tout là-haut. Le mécanisme paraissait bloqué. Les cheminées crachaient énormément de fumée. La maison avait l'air sur le point d'imploser. C'était le dernier bâtiment en ville à produire encore de l'électricité.

L'unique moyen d'accéder aux portes d'entrées se faisait par l'utilisation d'escaliers flottants, de ponts suspendus ou encore de balcons communicants. Et avant de s'engager sur l'un des escaliers en bois – dont la première marche flottait à trente centimètres au-dessus du pavé – Stanislas Decœur leur conseilla vivement de se cramponner.

Les trois adolescents comprirent vite pourquoi.

À peine avaient-ils monté la moitié des marches que l'édifice en entier pencha sur le côté, manquant de les faire passer par-dessus la rampe. Ash s'agrippa fort. À s'en faire blanchir les articulations. Un terrible sifflement perçant leur vrilla les tympans et les tuyaux à proximité d'eux crachèrent de la vapeur d'eau.

Juste après un autre spasme de la bâtisse, l'escalier revint à la verticale mais d'une façon si brusque qu'ils manquèrent de dégringoler tout en bas des marches.

- Fichtre ! s'indigna le Troqueur en maintenant fermement son grand chapeau enfoncé sur son crâne.

Heureusement, ils réussirent à atteindre la dernière marche sans autre incident et s'engagèrent sous un passage couvert. Et subitement la structure pencha vers l'avant.

Ash se rattrapa fermement à une poutre et réussit à retenir Mathieu d'un seul bras. Elle s'étonna de sa propre force. Allison et Decœur s'étaient eux aussi cramponnés pour ne pas basculer. La maison pencha un peu plus. Ils étaient à présent suspendus dans les airs. Mathieu pesait trop lourd désormais et cette fois l'adolescente ne put soutenir son poids. Ses doigts lâchèrent et tous deux se retrouvèrent sur le dos glissant vers une grosse porte en bois massif fermée.

À cette vitesse, l'impact allait être rude mais, par miracle, au dernier moment, la porte s'ouvrit. Ils traversèrent la pièce en vol plané. Un instant Ash eut l'impression d'être un oiseau. Juste avant de s'écraser violemment sur le mur d'en face et que le Troqueur lui coupe la respiration en lui tombant dessus.

Le choc fut encore plus douloureux quand la bâtisse retrouva sa place initiale et qu'ils firent un plat sur le plancher de la pièce. Chacun leur tour, ils émirent un râle, puis un hoquet de joie en constatant qu'ils étaient encore entiers.

Ash fut la première à se relever. Ils étaient derrière la grosse horloge aux aiguilles bloquées. Cette pièce était une énorme machinerie entièrement parcourue de tuyaux de toutes tailles, de rouages s'imbriquant les uns dans les autres et de turbines hydrauliques. Au milieu de la salle trônait une sorte d'énorme chaudière en cuivre crachant des trombes de vapeur.

- Il va falloir réparer cela, Marcelle ! fit soudain une voix tonitruante.

- Bien mon Régent ! répondit une autre voix beaucoup plus frêle.

Quelle surprise lorsqu'Ash vit, monté sur patins à roulettes, un garçonnet filiforme sortir à toute allure de derrière la chaudière. Sa tête était coiffée d'un casque d'aviateur accompagné de lunettes aux verres grossissants, lui faisant ainsi des yeux globuleux. Il était vêtu d'une combinaison brune comprenant de nombreuses poches pleines d'outils ou d'objets saugrenus.

Tandis que l'édifice continuait de trembler et de crachoter, ne remarquant pas la présence de la jeune fille, il tira plusieurs leviers de la machinerie. Les tuyaux relâchèrent la pression dans des sifflements suraigus en même temps qu'ils crachèrent de la fumée blanche.

Soudain toute la structure sembla se détendre après une dernière détonation essoufflée.

- Bien joué, Marcelle ! s'esclaffa la voix rauque de la chaudière.

Ash s'approcha. Des étincelles jaillissaient d'un grand panneau de contrôle. Derrière celui-ci, un homme robuste – dont elle ne vit que les cheveux rouge vif – était assis sur un tabouret où il soudait les commandes endommagées. Il arrêta son chalumeau, enclencha plusieurs boutons et tourna différents robinets. Il y eut comme un bruit de moteur qui démarre et les aiguilles de la grande horloge se remirent en route.

Dehors, les lumières de la ville se rallumèrent.

- Voilà qui est fait. Imagine que cette vieille cocotte nous ait lâchés un soir de tempête. On courait droit à la catastrophe.

- Mon... mon Régent, balbutia l'apprenti à roulettes en pointant l'adolescente aux yeux saphir qui les observait.

L'homme aux cheveux de feu perdit aussitôt son sourire. Et malgré les lunettes de protection teintées sur son nez, Ash sentait son regard tranchant. Il se releva d'un bond.

- Vous ?! se raidit-il.

Il ôta ses lunettes. La pupille noire de l'homme était cernée d'une couleur jaune qui se dégradait au fur et à mesure vers le rouge, donnant ainsi un effet de flammes très perturbant.

Le Régent la dévisagea durement pendant de longues minutes. Il fit quelques pas vers elle et constatant que l'adolescente était aussi intimidée que lui, il s'apaisa.

- Phidias, mon vieil ami, arriva précipitamment le Troqueur.

- Stanislas, parut-il soulagé. Que viens-tu faire ici, gredin ?

Le Troqueur écarta le pan de sa veste où était dissimulé le parchemin.

- Suivez-moi.

Ils montèrent un escalier en colimaçon et passèrent une porte comparable à celle d'un cuirassé pour se retrouver sur la mezzanine d'une longue bibliothèque murale. En raison des secousses beaucoup de livres n'étaient plus à leur place mais jonchaient le sol désormais. Le mur d'en face était une baie vitrée géante aux carreaux de différentes formes et couleurs.

En bas, là où le Régent les entraîna, il y avait un bureau ainsi qu'une chaise, tous deux vissés au sol et entourés d'un tas de grosses malles d'archivages. Une porte, bien plus grande que celle qu'ils avaient empruntée, faisait face au bureau. C'était sans doute par là qu'arrivait normalement les habitants quand ils avaient une requête à soumettre.

Le jeune apprenti du Régent s'affaira à ramasser les livres étalés par terre. Tandis que les deux hommes échangeaient les politesses d'usages, les trois adolescents préférèrent donner un coup de main.

Les livres étaient magnifiques. Avec des couvertures, faites-en cuir, en velours, finement ouvragées, des pages reliées et imprimées à la main. Ils devaient valoir une véritable fortune.

Ash en ramassa plusieurs et suivit les indications de l'apprenti pour les ranger. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte des titres – en fait, c'était plutôt après avoir vu Mathieu tourner et tourner un livre dans tous les sens avec une drôle de tête ; Vingt-Mille Lieues Sous Les Mers, L'Île Au Trésor, Le Portrait de Dorian Gray et d'autres.

Harry Potter ?!? fut interloquée la jeune fille en fronçant les sourcils.

Mais la paire de lunettes grossissantes lui sourit comme si tout était normal.

C'est impossible ! pensa-t-elle si fort que Mathieu avait dû l'entendre car à présent c'était lui qui la fixait bizarrement.

- Hé ! les interpella le Régent de Nord. Faîtes-y attention. Ils sont d'une rareté et d'une valeur inestimable.

Totalement déboussolée, Ash posa les derniers dans la bibliothèque.

Alors que l'apprenti roulait jusqu'aux côtés du Régent Phidias, les trois adolescents, eux, vinrent se placer auprès du Troqueur.

- Stanislas, commença l'homme aux cheveux de feu, je te présente Marcelle. La future héritière de la Régence de Nord.

Ainsi Marcelle était une fille. Celle-ci retira son casque dévoilant une chevelure bleue courte parcourue d'une espèce de courant électrique.

- Tu abandonnes ton poste ? demanda le Troqueur.

- Allons, tu sais très bien que je n'ai obtenu cette place que parce que j'étais le seul à savoir faire fonctionner cette satanée bicoque. Quand j'aurais fini de lui enseigner...

Il s'arrêta dans sa phrase et regarda Marcelle. Elle patinait joyeusement entre les malles d'archivages et rangea dans l'une d'entre elles les documents que venait de lui confier le Régent.

- Et puis, c'est un ordre de l'Ombre ! reprit celui-ci. Aucun mâle ne peut occuper cette place. Si je reste, ce sera toute la ville qui en subira les conséquences.

Un long silence s'installa. Si lourd qu'il en donnât la chair de poule à Ash.

Stanislas Decœur sortit enfin le parchemin. Parchemin qu'il trimbalait depuis son étrange entrevue avec l'occupant d'un carrosse à pattes. Le Régent Phidias déroula le papier et son expression changea du tout au tout.

Maintenant, il avait l'air en colère.

- ENCORE LUI !?! frappa-t-il du poing sur le bureau.

- N'es-tu donc pas au courant des dernières rumeurs du continent ? interrogea le Troqueur imperturbable. Ils ont volé le Premier Grimoire.

Les yeux de braises du Régent se relevèrent sur son interlocuteur. Ce regard de flamme n'impressionna pas Stanislas qui ajouta :

- L'Enchanteur a disparu. Quant à l'Archer... il aurait survécu aux eaux du lac.

Ash ne perdait pas une miette de cette conversation. Car même si elle n'y comprenait rien pour l'instant, l'adolescente savait au fond d'elle que chaque mot était important.

L'homme aux cheveux de feu avait replié si vite le parchemin qu'aucun d'entre eux n'avaient eu le temps d'en voir les inscriptions.

Les paroles du Troqueur avaient vraiment perturbé le Régent de la ville de Nord. Il resta immobile son regard de flamme planté dans les yeux jaunâtre de Stanislas Decœur. Il lui fallut un petit moment avant d'ordonner à Marcelle de faire porter le parchemin à l'imprimerie.

Lorsque l'apprentie Régente fut sortie, Stanislas se pencha vers Phidias et lui souffla à mi-voix :

- Ne crois-tu pas que, peut-être, nous les avons mal jugés ? Est-il possible que depuis tout ce temps, ils aient eu raison ?

- COMMENT OSES-TU ? s'emporta l'autre.

Les trois adolescents sursautèrent au son de sa grosse voix.

- Par leur faute, la guerre n'a duré que trop longtemps ! Les Anciens courent après une chimère ! Dois-je te rappeler que nous les avons bannis ? Et quiconque sera surpris à les aider se verra condamner à mort.

D'un coup, le Régent se laissa tomber dans son fauteuil. Il était épuisé de sa propre ardeur et se massa vigoureusement les tempes.

- Tout cela n'est probablement que balivernes colportées par les Anciens eux-mêmes, afin de faire valoir la risible légende de leur Guerrier invincible, conclut-il.

- Possible... se moucha Stanislas n'ayant pas l'air convaincu.

Un long silence s'en suivit. Pendant lequel le Régent Phidias ouvrit le tiroir de droite de son bureau. D'ici, Ash ne pouvait pas voir ce qu'il contenait mais l'homme aux cheveux de feu resta un moment penché au-dessus avant de tourner ses yeux couleur flamme vers elle.

Ce regard la mit immédiatement mal à l'aise. Lui réfléchissait intensément en même temps qu'il l'observait. Et plus les secondes passaient, plus Ash crut voir le dégoût qu'il éprouvait à sa vue devenir incertain.

Le regard du Régent glissa ensuite vers Allison, puis vers Mathieu. Il referma sèchement le tiroir et s'adressa au Troqueur :

- Le garçon sait lire. Les étrangers devront quitter la ville demain à l'aube.

- Enfin, Phidias soit rationnel, il est bien jeune pour avoir reçu une telle éducation.

Mais l'homme aux cheveux rouges ne l'écouta plus et les chassa d'un geste de la main.

                         

COPYRIGHT(©) 2022