Chapitre 2 Cette nuit là

Dix ans plutôt...

Andréa

Douala, 16 Août 2011.

- De tous les pays du monde pourquoi celui ci Dimitri? Pourquoi le Cameroun ? Sais-tu ce que tu m'as fait ? Connais-tu le déshonneur que cet exil laisse sur mon image ? Demande une fois de plus ma mère à mon père.

Depuis plus de six mois, c'est le même discours, les mêmes paroles, les mêmes plaintes. Je savais que ma mère était une femme égoïste et égocentrique mais je ne savais pas qu'elle était à ce point prête à mettre tout le monde mal à l'aise autour d'elle simplement parce qu'elle n'était pas à l'aise elle-même.

Couché dans ma chambre attenante à la leur, j'essaie de ne plus écouter ses paroles vénimeuses qui en plus de détruire mon père, me rendent de plus en plus triste. Triste et en colère. En colère car la santé défaillante de celui-ci m'inquiète. Mon père c'est mon roc. Mon tout. L'être le plus précieux de ma vie. Le voir souffrir de l'insensibilité de ma mère en plus de ses propres ennuis me tue chaque jour un peu plus.

Je sais que ce n'est pas ainsi qu'il s'était imaginé sa fin de carrière, sa fin de vie d'armateur grec. Je sais qu'il s'était toujours vu s'acheter une île où il amènerait ma mère se pavaner et s'extasier sur sa vie de riche retraitée. Qu'il avait pour rêve de me voir suivre ses pas et reprendre son entreprise en tant que son seul héritier. Mais le sort avait décidé autrement et aujourd'hui il était forcé de s'exiler à cause de la trahison de son pire ennemi. Mon oncle.

- Atheas, tu sais pourtant que je n'avais pas le choix. C'était soit le Cameroun soit la prison. Qu'aurais-je bien pu faire ? S'enquiert mon père de plus en plus lasse des reproches de sa femme.

- Te rebeller. Ou encore te battre comme un vrai homme le ferrait. Crache cette dernière. Comme je regrette de n'avoir pas épousé ton frère et t'avoir préféré toi. Lui au moins n'aurait jamais permis que je vive une vie si misérable.

Même dans l'incapacité de voir l'expression du visage de mon père je sais que ma mère a atteint son coup. Elle vient de réduire mon père au plus bas en le comparant à son frère et pire ennemi. Je ne peux plus supporter d'entendre un mot de plus. Non, du haut de mes vingt ans j'étais sensé être plus dur, plus fort mais est-on jamais assez fort pour supporter de voir souffrir les gens qui nous sont chers ?

Je me lève et me rends dans la chambre de mes parents, j'ouvre la porte sans m'annoncer et trouve mon père, la main sur la poitrine et ma mère, qui ne paraît pas le moins du monde surprise par mon entrée, me fixant de ses yeux de biches comme si de rien n'était. Je cours vers mon père et le tiens entre mes bras comme si par ce geste je pouvais lui enveler toutes ses douleurs.

- Mais maman, qu'est ce qui te prend ? Pourquoi parles-tu ainsi à Papa ? Tu sais très bien qu'il est fragile pourquoi le fais-tu souffrir ainsi ? Demandé -je les yeux rouges de fureur et la voix roque comme jamais avant.

Ma mère recule sous le choc de mes paroles. C'était bien la première fois que je lui parlais de la sorte. D'aussi loin que je m'en souvienne cela n'était jamais arrivé, Même si ce n'était pas les occasions qui m'avaient manqué. Je n'avais jamais senti que mon avis comptais dans quoi que ce soit. Elle avait cette manière de m'exclure de tout. Au départ j'en avais été blessé mais avec le temps je me suis habitué. Habitué à ne pas compter pour ma mère. Habitué à refouler mes sentiments. Habitué à exprimer autrement mon ressenti et mes peines. Oui avec le temps je me suis habitué à ne pas exister pour elle.

- À qui parles-tu ainsi sale petit morveux ? Pour qui tu te prends pour me parler sur ce ton ?

-Pour ton fils putain. Je me prend pour ton putain de fils pour te parler ainsi. Crié-je en me levant et lui faisant face. Je lui crache cela au visage sans peur. J'en ai marre qu'elle me traite comme un étranger. Je suis son fils putain. Elle devrait arrêter de mettre cette fichue distance entre nous.

J'entends mon père gémir derrière moi mais je ne lui prête pas attention car toute ma personne est tournée vers cette femme cruelle que les dieux m'ont donné pour mère.

- Mon fils ? Moi ta mère ? Je crois qu'il est temps de mettre les choses au clair une fois pour toute.

-Atheas arrête... Dit mon père en essayant de se lever du lit où il s'était finalement couché.

-Arrêter ? Ironise-t-elle. Arrêter quoi ? De lui dire la vérité ? Non ça suffit comme ça je crois qu'il est temps pour moi de me libérer de ce fardeau que tu m'as collé au corps depuis plus de vingt ans.

Je me sens comme aspirer. Quelque chose en moi refuse de comprendre le sous entendu caché derrière les paroles de ma mère. Je sais que je ne suis pas un enfant débile. Je sais que je suis plutôt intelligent pour un mec de mon âge mais je n'arrive pas à décoder les paroles de ma mère. Du moins je crois que je ne le veux pas, cela est trop atroce pour être ce qu'elles veulent être ces paroles. Je tourne mon regard vers mon père qui s'est déjà levé et s'approche de moi.

- De quoi est-ce que maman parle papa ? C'est quoi ces paroles qu'elle avance ?

- Rien mon fils, rien. Répond-il en me touchant l'épaule.

Je recule sans m'en rendre compte. Je ne veux pas qu'il me détourne de ce qui se passe

- Ta mère est juste un peu troublée, Elle ne sait plus ce qu'elle dit... Tente-t-il de m'expliquer.

- Qui sa mère ? Vocifère ma mère. Elle se tourne vers moi, Elle s'assure que nos yeux sont bien soudés avant de lâcher sa bombe.

- Je ne suis pas ta mère. Déclare-t-elle. Je.ne.suis.pas.ta.putain.de.mère. Détache-t-elle chaque syllabe afin de s'assurer que je comprenne parfaitement ses paroles.

Le ciel me tombe sur la tête. Mais c'est quoi cette histoire de merde ! Ma mère n'est pas ma mère ?

Je me décompose sous le regard arrogant de cette dernière. Je sens mon coeur battre rapidement. Je sens le souffle me manquer. Ma tête se met à siffler atrocement. Non cela ne peux pas être possible. Comment ma mère ne peut-elle pas être ma mère ? C'est une blague n'est-ce pas ?

-Non c'est la stricte vérité Andréa, Je ne suis pas ta mère. Répond-elle. Et je me rends compte que j'ai pensé à voix haute. Tu es le fruit de la trahison et de l'infidélité de ton père.

Cette nouvelle révélation me cloue sur place. Comment ça ma mère n'est pas ma mère ? Dans quel monde est ce que je vis ? Je sens un nœud épouvantable se former dans mon coeur et dans ma gorge. La douleur de cette révélation commence à se répandre dans tout mon corps. Je me met à trembler, des soubresauts me parcourent l'échine, mon front se remplit de sueur et je manque d'air.

Je n'avais plus conscience de ce qui m'entourait sauf de cette putain de voix qui me criait en boucle que ma mère n'était pas ma mère .

J'entends au loin la voix de mon père m'appeler et celle de ma mère lui demander d'assumer le poids de sa trahison. Mon père cesse de m'appeler pour lui répondre et s'en suit une longue joute verbale donc je suis le principal sujet. Je ne comprends rien de leur échange. C'est comme si mon cerveau s'était mis de lui-même en mode trieuse et n'enregistrait que quelques brides de la querelle conjugale qui se déroulait près de moi.

-Tu es sans coeur Atheas. Crie mon père dont la voix me paraît pour la première fois si ombrageuse.

- C'est la faute de cette putain de bonne femme avec qui tu m'as trompé, rétorque ma mère.

- Ne me parle pas d'infidélité, Si tu avais su garder tes jambes fermées toi aussi cela ne serait jamais arrivé renchérit mon père.

Je bloque complètement. Ma naissance n'avait été que le fruit d'une vengeance conjugale. J'étais né simplement parce que mon père avait voulu rendre à ma mère la monnaie de sa pièce. Sans compter que j'étais l'enfant d'une pute. Je crois que c'est la goûte qui déborde vraiment le vase.

Je ne peux plus entendre davantage. Je bouche mes oreilles et sort de cette chambre comme si j'avais le diable à mes trousses. Je cours comme un détraqué et quitte la villa que mes parents ont achetée quand nous nous sommes retrouvés en exile ici au Cameroun sans savoir où je me rends.

La nuit est déjà tombé et le ciel bien sombre. Il dois déjà être plus de 22h. Dans ma course, Je ne prête pas attention à ce qui m'entoure. Je dépasse ce centre sportif où je vais souvent courir sans m'en rendre compte. Le petit café où je vais parfois me changer les idées avec indifférence. Je ne réponds même pas quand une masse d'adolescentes allant sûrement en boîte de nuit - vu leur habillement - me siffle.

Le bourdonnement dans mon cerveau m'empêche de prêter attention à autre chose qu'à ma situation. Je continue ma course avec la même rage au ventre. Je dépasse de plus en plus d'habitations, de bars, de pharmacie avant de m'arrêter dans un petit parc. Je pose mes mains sur mes genoux pour reprendre calmement mon souffle. Les battements de mon coeur ralentissent doucement. Je lève la tête pour observer où ma fuite m'a conduite. Je ne distingue pas vraiment la nature des arbres parsemés dans cette végétation, mais je remarque quand même des bancs publics de parts et d'autres. Je me rapproche de celle la plus proche de moi et m'assoie lourdement. Je laisse tomber ma tête sur le dossier du banc et lève les yeux au ciel pour contempler les étoiles.

- Je suis un bâtard. Me dis-je à voix basse. Je suis un putain de bâtard. Répéte-je comme pour m'en convaincre une fois pour toute. Je suis le fruit de l'infidélité de mon père. Ma mère n'est pas ma mère. Cette femme que j'ai passé vingt ans de ma vie à appelé maman n'est en fait que ma nourrisse.

Comme si mon cerveau se décidait enfin à accepter cette réalité, mon subconscient me renvoie des petits détails, des faits qui se sont déroulés dans ma vie et qui auraient dû me mettre la puce à l'oreille si j'y avais prêté plus d'attention. Si j'avais été plus observateur , j'aurais compris que je n'avais aucun lien avec cette femme qui m'avait élevé.

Je me rappele donc l'été de mes huit ans, lorsque je m'amusais près de la piscine de notre magnifique maison à Athènes. Ma mère était assise sur un transat avec ses amies en sirotant des cocktails de fruit. Je jouais alors avec sa chienne lorsque soudain celle-ci me sauta dessus par surprise et nous jeta dans l'eau par la même occasion. Je plongeai au fond du bassin avec les yeux ouverts. Je ne su pas combien de temps je restai au fond de l'eau, mais je crois que mon instinct de survie du haut de mes huit ans était déjà bien fort car je remontai rapidement à la surface. Malheureusement pour moi je ne savais pas nager. Je commençais à battre l'eau de mes mains tout en criant au secours pour que l'on vienne m'aider. Dans ma panique, Je vis la chienne de ma mère se débattre elle aussi non loin de moi en aboyant fortement. Mes cris et ceux de la chienne allertèrent ma mère et ses amies. Elles s'approchèrent de l'eau hésitantes. Je commençais à fatiguer et mes bras s'alourdissaient . Avant que je ne sombre au fond de cette piscine, Je vis ma mère plonger dans l'eau. La sachant sur le point de venir me secourir, Je sentis une nouvelle force s'emparer de moi. Je voulais continuer de me battre pour lui montrer que j'étais fort et endurant. Qu'il me restait encore un peu de force pour attendre qu'elle vienne me sauver de cette noyade.

C'est lorsque je la vis ressortir de l'eau avec dans les bras sa caniche que je compris qu'elle n'avait pas plonger pour moi mais pour son animal de compagnie. Ma déception fut si grande que j'arrêtai subitement de me battre et me laissai aspirer par le fond de la piscine. Si ma mère avait préféré sauver sa caniche à moi, alors à quoi cela me servait-il de me battre ? De lutter ? Je me laissai descendre quand soudain je sentis deux bras puissants me tirer hors de l'eau et me coucher sur le sol. Je toussai pour faire ressortir l'eau que j'avais bu et croissai le regard attendri et soulagé de mon père qui m'avait retourné sur le côté. Je sentis son soulagement quand il me caressa la joue en me demandant si j'allais mieux. Je lui souris en retour en pleurant...

Je reviens à moi et essuie cette larme qui coule de mes yeux. Je n'entretiens pas le mythe selon lequel les hommes ça ne pleurent pas. Lorsque je ressents un besoin, Je l'exprime et là maintenant je veux juste exprimer toute la douleur que je ressents pour cette femme qui m'avait blessée tout au long de ma tendre vie sans remords. J'enfuis mon visage dans mes mains, mes coudes sur les genoux pour soutenir ma tête et pleure tout mon soûl. Mes larmes ricochent contre mes chaussures avant de finir dans le gazon du parc. Je tente de me ressaisir. Je sais qu'il faux laisser sortir ma douleur mais je me refuse de laisser celle-ci tout me prendre, ma tranquillité, ma joie et mes espoirs. Non, Je me dois de me reprendre en main.

Au moment où je me décide à me lever pour m'en aller affronter mes démons, j'entends un sanglot étouffé en face de moi. Je lève la tête et vois une jeune fille, une adolescente tenir sa tête en pleurant. Je souris face à cette analogie des gestes. Elle se tient en face de moi et adopte la même posture que moi il y'a quelques secondes pour exprimer sa peine. Mais mon sourire s'estompe quand j'entends les mots qui sortent de sa bouche.

- Papa c'est dur. Je te jure que c'est dur. Je n'arrive plus (sanglot), Je n'arrive plus à supporter. Pourquoi tu es parti si tôt ? Je n'ai personne avec qui parler, personne pour me soutenir, personne pour me défendre.

Elle s'arrête l'instant d'un soupir avant de repleurer de plus belle. Ses pleurs et cris déchirent quelque chose en moi. Je sens sa peine comme si c'était moi qui les exprimait.

- Oh maman comme je te déteste. Continua-t-elle de crier. C'est toi qui aurait dû m'élever, c'est toi qui aurait dû m'apprendre la vie mais tu m'as laissée, Tu m'as abandonnée chez elle et tu es partie. Et son mari me fait voir de toutes les couleurs. De là où tu es, j'espère que tu souffres le martyr de me voir mourir ainsi. Je suis seule. Mes frères m'ont abandonnée, Je suis sans famille. Vous m'avez abandonnée. Je n'ai personne. Termine-t-elle en murmurant presque.

Sa douleur me transperce et je me lève comme un automate et me dirige vers elle.

Je ne sus jamais ce qui m'avait attiré vers elle. Ça devait être le fait qu'en elle je me voyais, en sa douleur je reconnaissais la mienne. Je crois que cette nuit là, Je scellai mon destin au sien.

Lorsque j'arrive auprès d'elle, Je m'accroupis devant elle. Je tends la main pour relever son visage couvert de larmes vers moi. Lorsque nos yeux s'accrochent, Je lui dit:

- Hey pedhi mou, bébé ? Regarde moi, Je suis là.

Quand son regard plonge dans le mien, Je me sens comme aspirer dans son univers. Dans ses ténèbres et je lui promet sans savoir sur quoi vraiment que je serai toujours là pour elle. Que jamais plus elle ne se sentira seule.

Et elle me sourit comme si par cette expression de son visage, Elle acceptait de plonger avec moi dans l'abîme de nos douleurs mêlées.

            
            

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