D'ailleurs, Nate est-il membre de cette fraternité lui aussi ? Jamais je n'aurais deviné qu'Hardin puisse appartenir à un groupe social organisé, alors pourquoi pas Nate ? En enjambant des corps endormis dans le couloir, je me dirige vers l'escalier et descends. Espérant obtenir une réponse, j'appelle :
- Nate ? Il y a au moins vingt-cinq personnes qui dorment rien que dans le salon. Le sol est jonché de gobelets rouges et d'immondices, pas facile de se frayer un chemin dans tout ce bazar. C'est là que je réalise à quel point le couloir de l'étage était propre en comparaison, malgré tous les gens allongés par terre. Quand j'arrive dans la cuisine, je dois me retenir de commencer à faire le ménage. Ça va prendre la journée pour nettoyer tout ça. J'adorerais voir Hardin remettre tout en ordre et, rien que d'y penser, je rigole.
- Qu'y a-t-il de si drôle ? Je pivote pour découvrir Hardin qui entre dans la cuisine, un sac poubelle à la main. Il passe le bras sur le plan de travail pour faire tomber les gobelets dans le sac.
- Rien. Est-ce que Nate habite ici aussi ? (Il continue à ranger comme si je n'étais pas là. Je m'impatiente.) Il habite ici ou pas ? Plus vite tu me le diras, plus vite je m'en irai.
- Ok, tu as toute mon attention. Non, il n'habite pas ici. Tu trouves qu'il a l'air de faire partie d'une fraternité ? dit-il en ricanant.
- Non, mais toi non plus. Mon ton doit être cinglant car je vois ses mâchoires se contracter. Il me passe devant et ouvre un placard à hauteur de ma hanche, pour y prendre un rouleau d'essuie-tout.
- Est-ce qu'il y a un bus qui passe pas loin ?
- Ouais, à environ un pâté de maisons.
- Tu peux me dire où c'est ?
- Bien sûr. À environ un pâté de maisons. Un petit sourire se dessine sur sa bouche, il se fiche de moi. Je grogne et sors de la cuisine. La courtoisie passagère dont il a fait preuve hier soir n'aura de toute évidence pas de suite et il va me retomber dessus dès aujourd'hui. Après la nuit que j'ai passée, je ne supporterai pas qu'il soit dans mon champ de vision. Je vais réveiller Steph, ce qu'elle fait sans difficulté, étonnamment. Elle me sourit. Je suis contente qu'elle soit aussi pressée que moi de partir de cette fichue fraternité. Nous descendons.
- Hardin dit qu'il y a un arrêt de bus au coin de la rue.
- Pas question de prendre un putain de bus. Un de ces connards va nous ramener jusqu'à notre chambre. Il t'a dit ça pour te faire chier, c'est tout. Dans la cuisine, Hardin est en train de sortir des cannettes de bière du four. D'un ton autoritaire, elle l'apostrophe :
- Hardin, t'es prêt à nous ramener, maintenant ? J'ai la tête qui va exploser.
- Ouais, pas de problème, j'en ai juste pour une minute, répond-il, comme s'il n'attendait que nous. * ** Sur le chemin du retour, Steph chante l'espèce de chanson de heavy métal que crachent les haut-parleurs et Hardin baisse toutes les vitres sans tenir compte de ma demande polie de les remonter. Gardant le silence, il tapote distraitement le volant de ses longs doigts.
- À plus tard, Steph. Elle s'extrait du siège passager, lui fait un signe de la main alors que j'ouvre ma portière.
- Salut, Theresa. Il a un sourire narquois, qui m'énerve au plus haut point, et il emboîte le pas de Steph.
Le reste du week-end passe vite et je réussis à éviter Hardin. Le dimanche, je pars tôt faire mes achats, avant qu'il n'arrive. En me baladant, je découvre une boutique Karl Marc John. La devanture est vraiment tentante et, après avoir quand même un peu hésité, j'achète un jean et un chemisier blanc, assez sage mais très féminin. À mon retour, il vient apparemment de partir. En rangeant mes nouveaux vêtements dans ma petite commode, je repense aux paroles d'Hardin : Tu es au courant que c'est à une fête qu'on va, pas à l'église. Je ne sais pas ce qu'il dirait à la vue de ceux-là, mais j'ai décidé que je n'irai plus à aucune fête avec Steph ni dans aucun endroit où je risquerais de tomber sur Hardin. Il est insupportable, et ça m'épuise de me bagarrer avec lui. Lundi matin finit par arriver, et je suis à cent pour cent prête pour mes premiers cours de fac. Je me lève super tôt pour être sûre de pouvoir prendre une douche, sans mecs autour et en prenant mon temps. Je m'habille d'un chemisier blanc boutonné et d'une jupe plissée, parfaitement repassés, m'attache les cheveux et prends mon sac sur l'épaule. Pour être sûre de ne pas être en retard, je m'apprête à partir avec un quart d'heure d'avance quand la sonnerie du réveil de Steph se fait entendre. Elle appuie sur « snooze », je me demande si je dois la réveiller. Ses cours commencent peut-être plus tard que les miens, ou bien elle a décidé de ne pas y aller. L'idée qu'on puisse manquer les premiers cours me fait flipper, mais elle entre en deuxième année, elle doit avoir l'habitude. Un dernier coup d'œil dans le miroir et je me dirige vers mon premier cours. J'ai bien fait d'étudier le plan du campus avant de partir si bien que je trouve mon bâtiment en moins de vingt minutes. La salle du cours d'histoire de première année est vide à l'exception d'un garçon qui, lui aussi, semble résolu à être à l'heure. Je m'assieds à côté de lui. Peut-être pourrait-il devenir mon premier ami ?
- Où sont les autres ?
- Sans doute en train de courir à travers tout le campus pour arriver ici à temps. C'est exactement ce que j'étais en train de penser. Son sourire suffit à me mettre à l'aise. Il me plaît.
- Je m'appelle Tessa Young.
- Landon Gibson, dit-il dans un sourire tout aussi adorable que le premier. Nous bavardons en attendant le début du cours. J'apprends que, comme moi, sa dominante est l'anglais et qu'il a une copine qui s'appelle Dakota. Landon ne se moque pas de moi quand je lui dis, au cours de notre conversation, que Noah est en terminale au lycée. Je décide sans plus attendre qu'il est le genre de personne que j'aimerais voir plus souvent. Quand les autres commencent à arriver, Landon et moi mettons un point d'honneur à aller nous présenter au professeur. Au fil de la journée, je commence à regretter de m'être inscrite à cinq matières au lieu de quatre. Je me rue à mon option de littérature anglaise – Dieu merci c'est le dernier cours de la journée –, et y arrive tout juste à l'heure. Ouf, Landon est assis au premier rang, le siège à côté de lui est libre.
- Re-bonjour, dit-il en souriant quand je viens m'y asseoir. Le professeur commence par nous distribuer le programme du semestre et se présente brièvement. Il nous raconte ce qui l'a amené à devenir professeur, et son enthousiasme pour la matière qu'il enseigne. Ça me plaît qu'à la fac, contrairement au lycée, les professeurs ne vous demandent pas de vous présenter, debout devant toute la classe, ou ce genre de chose, aussi embarrassante qu'inutile. Le professeur est en train de nous expliquer nos listes de lecture quand la porte s'ouvre en grinçant, et Hardin entre en trébuchant.
- Super, dis-je à voix basse en grognant.
- Tu connais Hardin ? Landon semble étonné. Hardin doit avoir une drôle de réputation sur le campus pour que quelqu'un d'aussi gentil que Landon le connaisse.
- Plus ou moins. Ma coloc est une de ses potes. Ce n'est pas le type que je préfère. À ce moment-là, je croise les yeux verts d'Hardin et me demande, un peu inquiète, s'il m'a entendue. Que fera-t-il si c'est le cas ? Franchement je m'en fiche
- ce n'est pas comme s'il ignorait que nous ne nous apprécions pas, tous les deux. Pourtant, je suis curieuse de savoir ce que Landon sait de lui et je ne peux pas m'empêcher de lui demander :
- Tu le connais ?
- Ouais... c'est... Il se tait et se tourne pour regarder derrière nous. Je lève les yeux au moment où Hardin s'assied au bureau à côté de moi. Landon ne dit plus un mot pendant le reste du cours, les yeux rivés sur le professeur.
- Ce sera tout pour aujourd'hui. Je vous retrouverai tous mercredi, dit le professeur Hill avant de nous donner congé. * ** À la sortie, Landon et moi tombons d'accord pour dire que cela va être notre cours préféré. Mais il se rembrunit en voyant Hardin marcher à côté de nous.
- Qu'est-ce que tu veux, Hardin ? J'espère être aussi grossière que lui, mais ça ne marche pas, ou bien je n'ai pas pris le ton qui convient, mais ma question semble seulement l'amuser.
- Rien du tout. Je suis juste très heureux que nous ayons un cours en commun, dit-il d'un ton moqueur en passant la main dans ses cheveux, qu'il ébouriffe et remonte sur son front. Au passage, je remarque un tatouage bizarre en forme de signe de l'infini juste au-dessus de son poignet, mais alors que j'essaie de discerner le dessin qui l'entoure, il baisse la main.
- À plus tard, Tessa.
- C'était à prévoir que tu deviendrais pote avec le garçon le plus nul de la classe, dit Hardin en regardant Landon s'éloigner.
- Pourquoi dis-tu ça ? Il est très gentil. Ce n'est pas comme toi. Là, je m'étonne moi-même : ce garçon a le don de provoquer mes pires réactions. Hardin se tourne vers moi :
- Tu es de plus en plus agressive chaque fois que nous bavardons, Theresa.
- Si tu m'appelles encore une fois Theresa... Ça le fait rigoler. J'essaie de l'imaginer sans ses tatouages et ses piercings. Même avec, il est très séduisant, c'est son cynisme qui gâche tout. Nous n'avons pas fait vingt pas en direction de ma chambre qu'il s'arrête brusquement en criant :
- Arrête de me reluquer comme ça ! Il prend le premier tournant et disparaît avant même que j'aie pu réagir.