- Euh... non. Désolée. Je... cherche une salle de bains. Quelqu'un a renversé son verre sur ma robe. Cette situation est terriblement embarrassante. La fille embrasse Hardin dans le cou, je me détourne. Ils se sont bien trouvés ces deux-là, on dirait. Ils sont tatoués tous les deux et aussi grossiers l'un que l'autre.
- D'accord, eh ben, barre-toi, va chercher ta salle de bains. Elle a l'air excédée. Je sors de la chambre, referme la porte et m'y adosse. Là, je déteste la fac, je n'arrive vraiment pas à comprendre ce qu'on peut trouver de marrant à une party comme celle-ci. Au lieu de continuer à chercher une salle de bains, je décide de trouver la cuisine pour nettoyer ma robe sans risquer de tomber sur un autre couple d'étudiants enivrés, dominés par leurs hormones, couchés l'un sur l'autre. Pas deux fois. Je trouve la cuisine sans difficulté, mais elle est bourrée de monde ! Pas étonnant, la plus grande partie des réserves d'alcool est là, dans des seaux à glace sur le plan de travail, à côté de piles de cartons de pizzas. Je dois passer le bras au-dessus d'une fille en train de vomir dans l'évier pour attraper une serviette en papier et l'humecter. Mais en frottant ma robe avec, des petites peluches du papier bon marché s'accrochent à la tache humide, ne faisant qu'empirer les choses. Énervée, je grogne en me laissant aller contre le bar. Nate s'approche de moi :
- Tu t'amuses ? Je suis soulagée de voir enfin un visage connu. Il me sourit gentiment et boit une gorgée.
- Pas vraiment. Ça dure combien de temps ce genre de fête, en général ?
- Toute la nuit... et aussi la moitié du lendemain. Il rit et moi, je reste bouche bée. Quand Steph va-t-elle vouloir rentrer ? Bientôt, j'espère.
- Attends, qui va nous ramener à la résidence ? Je commence à paniquer. Ses yeux sont injectés de sang, je l'ai bien remarqué.
- Je ne sais pas... tu peux prendre ma voiture si tu veux.
- C'est très gentil, mais je ne peux pas conduire ta voiture. Tu imagines les ennuis si je l'abîmais ou si je me faisais contrôler avec des passagers mineurs en état d'ivresse[3] ? Je vois d'ici la tête de ma mère payant la caution pour me tirer de prison.
- Mais non, c'est à côté... vas-y, prends ma voiture, je t'assure. Tu n'as même pas bu, toi. Sinon, tu vas devoir rester. Ou alors je peux peut-être demander si quelqu'un...
- Non, ça ira. Je vais me débrouiller, réussis-je à dire avant que quelqu'un augmente la musique au point que tout soit couvert par les basses et les paroles, enfin plutôt les hurlements de la chanson. Plus la soirée avance, et plus je m'en veux d'être venue.
Finalement, après avoir hurlé « Steph ? » genre dix fois, la musique s'adoucit et Nate hoche la tête en riant. Il fait un signe pour me montrer la pièce d'à côté. Il est vraiment sympa... Pourquoi traîne-t-il avec Hardin ? J'arrive dans l'autre pièce, et là, j'ai le souffle coupé en l'apercevant. Avec deux autres filles, elle danse sur une table dans le salon. Un type soûl grimpe pour les rejoindre et l'attrape par les hanches. Je me dis qu'elle va le repousser, mais non, elle se contente de sourire et se colle contre lui. D'accord.
- Ils ne font que danser, Tessa, dit Nate avec un petit gloussement en voyant mon air choqué.
- Ouais... je sais. Ils ne font pas que danser, ils se pelotent et se frottent l'un contre l'autre. Je hausse les épaules comme si je trouvais ça normal. Mais moi, je n'ai jamais dansé de cette façon, même pas avec Noah, et ça fait deux ans qu'on sort ensemble. Noah ! Je fouille dans mon sac pour écouter ses messages. T'ES LÀ TESSA ? HELLO ? TOUT VA BIEN ? TESSA ? EST-CE QUE JE DOIS APPELER TA MÈRE ? JE COMMENCE À M'INQUIÉTER. Je compose son numéro aussi vite que possible en priant pour qu'il n'ait pas encore appelé ma mère. Comme il ne répond pas, je lui envoie un texto pour lui assurer que tout va bien et qu'il est inutile de l'appeler. Elle va péter les plombs si elle croit que quelque chose m'est arrivé dès mon premier week-end à la fac.
- Hééé... Tessa ! Tu t'amuses, poulette ? Steph a la voix pâteuse. Elle pose la tête sur mon épaule et s'esclaffe, visiblement complètement ivre :
- Je crois... j'ai besoin... la pièce commence à ranger, Tess... je veux dire à tanguer, dit-elle, hilare. Brusquement, elle se penche en avant.
- Elle va être malade. Nate acquiesce et la soulève pour la poser sur son épaule.
- Suis-moi. Nous montons l'escalier et, au milieu du couloir, il ouvre une porte, trouvant la salle de bains du premier coup, bien sûr. Juste quand il la pose à côté des toilettes, Steph se met à vomir. Sans la regarder, j'attrape ses cheveux et les écarte doucement de son visage. Au moment où je sens que je ne peux plus supporter de la regarder vomir encore, elle s'arrête et Nate me tend une serviette.
- On va l'emmener dans la chambre d'en face et l'allonger sur le lit. Il faut qu'elle dorme pour récupérer. J'acquiesce, tout en me disant que je ne peux pas la laisser toute seule dans cet état.
- Tu peux rester avec elle, si tu veux, dit Nate comme s'il lisait dans mes pensées. Nous l'aidons à se relever et à traverser le couloir pour entrer dans la chambre plongée dans l'obscurité. Steph pousse un grognement quand nous l'allongeons délicatement sur le lit. Nate s'éclipse rapidement en me disant qu'il reviendra plus tard voir si tout va bien. Je m'assieds sur le lit à côté d'elle et vérifie qu'elle est confortablement installée. Sobre, à côté d'une fille complètement soûle, au milieu d'une fête qui bat son plein, j'ai l'impression de toucher le fond. J'allume une lampe et jette un coup d'œil autour de la chambre. Mon regard est immédiatement attiré par la bibliothèque qui couvre un pan de mur. Je ne sais pas à qui appartient cette collection, mais je suis impressionnée. Il y a beaucoup de classiques, une grande variété de livres, dont tous mes ouvrages préférés. Je prends sur une étagère un exemplaire des Hauts de Hurlevent à la reliure usée. Je suis tellement accaparée par la prose d'Emily Brontë que je ne prête pas attention à la variation de lumière quand la porte s'ouvre ni à la présence d'une troisième personne dans la pièce.
- Qu'est-ce que tu fous dans ma chambre ? Je commence à reconnaître l'accent de la voix furieuse derrière moi. Hardin.
- Je t'ai demandé ce que tu foutais dans ma chambre. Je me retourne et vois ses longues jambes foncer vers moi. Il m'arrache le livre des mains et le repose brutalement sur l'étagère. La tête me tourne. Moi qui pensais avoir atteint le pire, me voilà prise au piège dans le domaine privé d'Hardin. Il se racle la gorge grossièrement et agite la main devant mes yeux.
- C'est Nate qui m'a dit d'amener Steph ici... Ma voix est à peine audible. Il avance et pousse un profond soupir. Je lui montre le lit.
- Elle a trop bu et Nate a dit...
- Ça va, j'ai compris ! Il passe la main dans sa chevelure désordonnée, visiblement mécontent. Pourquoi est-il si contrarié de nous trouver dans sa chambre ? À moins que...
- Tu es membre de cette fraternité ? La surprise perce dans ma voix. Hardin ne correspond pas du tout à l'idée que je me faisais d'un étudiant appartenant à une fraternité.
- Ouais, et alors ? Ça t'étonne, Theresa ?
- Arrête de m'appeler Theresa. Il se rapproche encore, il y a moins d'un mètre entre nous, si je recule je vais m'encastrer dans la bibliothèque. Il a réussi à me coincer.
- C'est ton nom, pourtant ? Son ricanement indique que son humeur semble s'améliorer, légèrement. Je m'écarte de lui et me retrouve la tête pratiquement dans les livres. Je ne sais pas où je vais, mais il faut absolument que je m'éloigne d'Hardin avant de le gifler. Ou de fondre en larmes. La journée a été longue et je vais probablement d'abord fondre en larmes, puis le gifler. J'aurais bonne mine. Je le pousse pour passer devant lui.
- Elle ne peut pas rester ici. Je m'aperçois qu'il serre l'anneau de sa lèvre entre ses dents. Qu'est-ce qui a bien pu le pousser à se faire percer la lèvre et l'arcade sourcilière ? Ça doit être douloureux, mais... mais il faut reconnaître que cet anneau met en valeur la forme pleine de ses lèvres.
- Pourquoi pas ? Je pensais que vous étiez potes tous les deux ?
- En effet, mais personne ne rentre dans ma chambre. Il croise les bras sur la poitrine et c'est la première fois que je peux voir distinctement la forme d'un de ses tatouages. C'est une fleur, au milieu de son avant-bras entièrement tatoué. Hardin, avec une fleur ? Vu d'ici, le dessin noir et gris ressemble à une rose, mais quelque chose entoure cette fleur, y ajoutant de la noirceur, gâchant la beauté et la délicatesse de sa forme. Je pousse un petit soupir agacé.
- Oh... je vois. Alors seules les filles avec qui tu flirtes sont admises dans ta chambre ?
- Ce n'était pas ma chambre. Mais si tu essaies de me dire que tu as envie de flirter avec moi, désolé, mais tu n'es pas mon genre. Je ne sais pas pourquoi, mais ses mots me blessent. Hardin, non plus, n'est pas du tout mon genre, mais moi, je ne me permettrais jamais de le lui dire en face.
- Tu es... tu es... Je ne trouve pas les mots pour exprimer mon exaspération. En plus, la musique qui transperce les murs me tape sur les nerfs. Je suis gênée, contrariée et épuisée. Ça ne sert à rien de discuter avec lui.
- Si c'est ça... tu n'as qu'à la porter toi-même dans une autre chambre, et je me débrouillerai pour rentrer à la résidence universitaire. Je me dirige vers la porte et, au moment où je sors en claquant la porte derrière moi, j'entends un sarcastique « Bonne nuit, Theresa » qui couvre le bruit de la fête.