Comme tout ce qui, autrefois, appartenait à Julia. La maison entière est devenue un mausolée. Chaque objet, chaque odeur, chaque silence porte son empreinte.
C'était toujours elle qui préparait le petit déjeuner. Elle adorait ça. C'était sa façon de prendre soin de nous. Et aussi, soyons honnêtes, parce qu'elle me jugeait atroce en cuisine - et qu'elle avait raison.
Je devrais engager quelqu'un pour nous aider. Une femme à tout faire. Julia refusait catégoriquement. Elle disait qu'elle voulait que notre maison reste un foyer, pas un hôtel.
Mais maintenant qu'elle n'est plus là...
Le vide laissé par sa mort se rappelle à moi quand Amelia passe près de moi pour se préparer un sandwich pour son lunch. Hier matin, nous nous sommes disputés. Pour des restes.
Il y a encore des plats congelés que Julia avait préparés. Amelia allait en prendre un, mais je l'en ai empêchée. Pathétique. Un homme de trente-six ans qui arrache un tupperware des mains d'une adolescente.
Je me suis vu faire.
Et je me suis détesté.
Mais je n'ai pas pu lâcher prise.
Pas sur ça. Pas encore.
C'était un des derniers plats qu'elle avait cuisinés.
Un des derniers morceaux d'elle qui me reste.
Julia en cuisinait toujours trop. « Pour le cas où », disait-elle. Pour Angel, pour Drake, pour Erin, pour Brenan, pour leurs enfants. Quand il en restait, elle congelait des portions pour les lunchs d'Amelia, soigneusement étiquetées.
Maintenant, c'est tout ce qu'il nous reste d'elle.
Et Amelia le sait.
Elle avait les yeux rouges, elle aussi. Parce qu'une fois ces plats mangés, il n'y aura plus rien. Plus rien de Julia dans nos lunchs, dans nos journées, dans nos petites routines.
Amelia va dans une école privée avec des programmes intensifs, qu'ils appellent des vocations. La vocation Sport. La vocation Science. Et enfin la vocation Arts et Spectacle ce qui inclut son programme de danse.
Le ballet est sa passion.
Julia surveillait donc son alimentation avec soin, pour qu'elle ne tombe pas dans les excès que l'on voit trop souvent chez les jeunes danseuses.
Julia aurait été une mère extraordinaire.
Si seulement son corps ne l'avait pas trahie.
Amelia a comblé ce vide.
Et maintenant, elle souffre autant que moi.
Je la regarde frapper une tranche de jambon, puis quelques feuilles de laitues entre deux tranches de pain, les yeux pleins de reproches.
- Seulement un sandwich?
Elle me fusille du regard.
Ce regard-là...
Celui qui dit : Tu n'es plus le même. Rien ne sera plus jamais pareil.
Je ravale l'envie de lui dire que Julia n'aimerait pas la voir se priver.
À la place, je prends une orange, une barre nutritive ainsi qu'une bouteille d'eau pétillante, et je les glisse dans son sac. Elle soupire, mais ne proteste pas.
Elle contourne l'îlot avec la grâce d'une danseuse et va s'affaler sur le divan du salon. Elle disparaît derrière ses écouteurs qu'elle enfouit dans ses oreilles, comme on ferme une porte.
Une porte que je n'arrive plus à rouvrir.
Je m'apprête à lui dire de venir ranger, mais je vois bien à ma montre que je n'ai pas le temps pour une dispute – encore une autre – ce matin.
Je range donc moi-même.
Comme toujours, depuis que nous sommes revenus d'Italie.
Je prends mon étui d'ordinateur et me dirige vers le hall. Amelia me suit. Je récupère mes clés, enclenche le système d'alarme.
Avant, je devais toujours la retenir, lui rappeler de rester derrière moi le temps que je vérifie qu'aucun de mes innombrables ennemis ne se cache dans les environs, prêts à nous tomber dessus. Elle trouvait ça paranoïaque.
Mais depuis le kidnapping du Nouvel An...
Et depuis l'attaque en Italie...
Elle suit mes règles sans discuter.
J'ouvre la porte. Je balaie les environs.
Notting Hill n'est pas une zone de guerre.
Mais mon esprit, lui, ne connait plus la différence.
Chaque ombre est une menace.
Chaque silence, un piège.
Un grand type très costaud, aux cheveux noirs et aux allures de mafieux russe dans son complet veston noir, sort de chez lui, faisant la bise à sa petite femme sur le pas de la porte, comme un anachronisme de douceur chez cette armoire à glace.
Drake, mon associé, a toujours été ça : la brutalité et la tendresse, dans un même corps.
Angel nous salue du perron et je le lui renvoie sans grand enthousiasme. Leur maison est mitoyenne de la nôtre.
Un peu plus loin, il y a aussi celle de Brennan Riddleman, ancien agent au MI6, et de sa femme Erin, qui est aussi un couple d'amis...
Je peux même voir Erin sortir de chez elle, dans son petit tailleur féminin tandis que son mari et leur petite fille de deux ans leur font des signes par la fenêtre pour lui dire au revoir. Brennan se plait à jouer les pères au foyer depuis qu'il a pris sa retraite anticipée suite à une blessure sur le terrain...
La femme d'affaires nous envoie la main avant de monter dans sa belle voiture pour aller au boulot. Erin est rédactrice en chef dans un magazine et elle est aussi la PDG de la maison de haute couture que nos femmes ont fondée ensemble... C'est une femme très fonceuse que j'admire énormément.
Les gens ont tendance à croire qu'une femme qui se dit soumise avec son mari le sera dans tous les domaines de sa vie, mais rien ne saurait être plus faux. Erin en est le parfait exemple. Elle et son mari Brennan sont en effet dans le mode de vie tout Drake et Angle, et comme moi et ma femme l'étions... Nos femmes ont toutes réussi dans leur carrière. Elles sont des exemples concrets de ce que peut accomplir une soumise quand elle est suffisamment déterminée.
Julia adorait Angel et Erin. Elles étaient comme des sœurs toutes les trois. Nous avions pris l'habitude de nous réunir très souvent, chez l'un ou chez l'autre.
Julia adorait ça. Vivre tous dans le même quartier, si près les uns des autres.
Elle disait que c'était la première fois de sa vie qu'elle se sentait en sécurité.
La première fois aussi où elle sentait qu'elle avait une famille.
Une qui ne voulait rien lui prendre et tout lui donner.
C'est une famille que nous avions choisie et non pas celle qui nous avait brisés.
Julia et moi avions aussi cet autre point commun : un monstre pour père et une mère... trop brisée.
Tout de suite, dès le premier jour où Brennan nous avait présentés l'un à l'autre, dans ce petit restaurant parisien, il y a de cela plus de 15 ans... dès le premier regard, nous nous sommes reconnus.
Deux âmes cabossées qui savaient exactement où l'autre avait été brisée.
Avec notre passé sombre, il nous a fallu plus de dix ans avant de devenir un couple et un an de plus encore avant que je la demande en mariage... et après seulement quatre ans de mariage... je la perds déjà.
Ma Julia.
Ma vie.
Mon âme.
Ma conscience.
Amelia passe devant moi, un peu brusque, et se dirige vers la voiture qui nous attend au bord de la rue. Moi et Drake y montons à sa suite. C'est une Rolls Phantom aux vitres teintées qui est escortée par le VUS de notre service de sécurité.
Will Pierson, son garde attitré, est déjà là sur le siège voisin du conducteur.
C'est un homme dangereux, mais fiable. Il a aussi des facultés hors du commun... Ce qui est parfait pour la protection d'une ado comme Amelia, qui n'en fait bien souvent qu'à sa tête.
Drake discute avec Amelia pendant le trajet, mais elle répond à peine. Sur la banquette qui nous fait face, elle a ses écouteurs toujours enfoncés dans les oreilles et son nez rivé sur la vitre.
Elle s'isole, nous le voyons bien.
Et moi je la laisse faire.
Je ne sais plus comment l'atteindre.
Je ne sais plus comment être son oncle sans Julia.
Quand nous arrivons devant son collège, elle sort sans un mot.
La portière claque.
Un son sec.
Final.
Comme tout le reste depuis deux semaines.
Ordinairement, je l'aurais interpellée.
Julia non plus ne tolérait jamais un manque de politesse aussi flagrant. Encore moins envers un ami de la famille. Mais je la laisse partir tout comme je la laisse faire son deuil sans moi depuis un peu plus de deux semaines.
Je regarde Pierson la suivre, puis ses amies la rejoindre. Son visage change. Un masque glisse en place. Celui qu'elle porte depuis la mort de Julia.
Elle a grandi trop vite.
Et ça me tue.
Je la regarde s'éloigner.
Et pour la énième fois depuis la mort de Julia...
Je me sens tellement impuissant.