Des images remontent, floues, fragmentées.
La limousine.
Angel qui rit en faisant sauter le bouchon de champagne.
Les filles qui applaudissent.
Kazimir, radieux, son trophée du prix découverte de la Fashion Week encore dans les mains.
Puis -
la secousse.
La violence du choc.
Le monde qui bascule.
Oui.
Un accident.
Ça explique la douleur qui pulse dans ma hanche, comme si un fer chauffé à blanc y était planté.
L'odeur de désinfectant me confirme que je suis à l'hôpital. C'est un mélange de chlore, de plastique chauffé, de linge propre et de médicaments. Une odeur qui n'appartient à aucun souvenir heureux de ma vie.
Je fronce les sourcils intérieurement.
Cavalo... pourquoi est-ce que je n'arrive pas à ouvrir les yeux?
C'est comme si mon corps m'appartenait sans m'obéir.
Une brise froide glisse sur ma peau.
Je voudrais remonter la couverture, mais mes bras restent inertes.
Je tente encore. Rien. Pas même un frémissement. Une terreur glacée me traverse, lente, insidieuse, comme une lame qu'on enfoncerait entre mes côtes.
Je suis paralysée.
Je sens du mouvement à ma droite.
Une fenêtre qu'on referme.
Puis une main douce qui ajuste mes oreillers remonte ma couverture.
Ce n'est pas Béru.
Ce n'est pas mon mari.
Je reconnaîtrais son odeur entre mille.
Il a cette odeur boisée. Une odeur... de printemps aussi. Comme la rosée dans la fraicheur du matin. Comme s'il avait apporté un petit morceau de l'endroit où il a grandi...
Mais la personne qui est à mon chevet n'a pas cette odeur.
Non... elle dégage un parfum floral, poudré, presque maternel.
- Là... tu es beaucoup mieux, stellina mia, murmure une voix douce.
Stellina mia.
Ma petite étoile.
C'est ainsi que ma mère me surnommait... avant de mourir dans la guerre entre mon père - Cosa Nostra - et ses rivaux.
Mais cette femme... je ne la connais pas.
Elle prend ma main dans la sienne. Sa présence est apaisante, presque enveloppante.
Trop apaisante. Trop douce. Trop... intime.
Dans ma famille, personne ne touche ainsi sans raison.
Dans la Cosa Nostra, un geste tendre cache souvent une lame, une attaque sournoise.
Je ne comprends pas. Pourquoi est-elle là? Et où sont les autres?
Est-ce qu'ils ont été blessés eux aussi dans l'accident?
Nous étions dans deux limousines séparées.
Philipe et les hommes dans l'une, moi et les filles dans l'autre.
Est-ce que leur limousine a aussi été impliquée?
Mio... Si jamais il est arrivé quelque chose à Béru... Je ne réponds plus de moi!
Je sens mon cœur se contracter douloureusement. L'idée même qu'il puisse être blessé... ou pire... me déchire.
Béru n'est pas seulement mon mari. Il est mon ancre. Mon souffle. Mon repère dans un monde qui n'a jamais cessé de vouloir me briser.
Il est ma vie, 'il mio tutto', ma plus grande joie en ce monde.
Mon cœur s'emballe. Je sens la panique grimper, sauvage, incontrôlable. Mon corps ne bouge pas, mais à l'intérieur, je hurle!
Le moniteur près de moi s'affole.
La femme appuie sur un bouton, appelle de l'aide.
Elle se penche si près que je sens son souffle sur mon visage.
- Stellina mia... m'entend-tu? Réponds-moi, ma chérie...
Répondre?
Impossible.
Même si je pouvais bouger mes lèvres... je suis muette.
Mais cette femme l'ignore de toute évidence!
Une infirmière arrive.
Puis un médecin.
Des mains m'examinent.
On braque une lumière dans mes yeux.
Le médecin parle en italien de réactions positives, de coma qui pourrait se résoudre bientôt.
Donc j'étais dans le coma.
La femme pleure de joie.
Je tente de comprendre qui elle est.
Son accent n'est pas celui de Vérone.
Ni celui de la Sicile.
Encore moins de ma famille maternelle qui était Albanaise celle-là - et de toute façon, de c'côté de ma famille, ils sont tous morts et ceux qui ne le sont pas m'ont reniée.
Je repense à ma famille.
À ce qu'il en reste.
À ce qu'elle n'est plus.
Du côté de mon père, ils ont pratiquement tous été exterminés par un rival.
Il ne reste que Zia et quelques cousins à Vérone...
Mais Zia ne viendrait jamais me voir, même si j'étais à l'article de la mort. Mes cousins et cousines non plus. Ils ne m'ont jamais pardonné que nonnino m'ait légué le vignoble ancestral.
Du côté de ma mère, il ne reste que mon grand-père albanais. Un homme que je n'ai jamais rencontré. Un homme qui a vendu sa propre fille comme une jument dans un mariage arrangé avec la Cosa Nostra.
Alors qui... qui sont ces gens autour de moi?
Je soupire intérieurement.
Si seulement je pouvais ouvrir les yeux, j'aurais mes réponses.
Et Béru... et Amelia...
Où sont-ils?
La panique remonte, brutale.
Il devrait être là.
Mon mari est toujours là.
Il me comprend d'un seul regard. Il saurait lire mes battements de cœur sur ce moniteur ridicule!
Amore mio... où es-tu?
Et les autres?
Angel? Amelia? Drake?
Kazimir?
Les filles?
Sont-ils blessés?
Vivants?
Ou morts?
Le moniteur s'emballe encore. La femme revient près de moi, caresse mes cheveux, me murmure des mots doux en italien.
Sa voix me berce malgré moi.
Je sombre de nouveau dans le sommeil... Dans ce vide. Cette noirceur.
Je ne sais pas combien de temps passe avant que je remonte à la surface.
J'émerge doucement, entendant des voix. Des murmures. Encore de l'italien... mais avec un accent cassé. Britannique. Je réalise.
Puis des pas. Des talons hauts qui claquent sur le sol.
Je sens une main qui saisit la mienne, tremblante.
Elle la porte à son visage. Un visage baigné de larmes.
- Cuoca mia... réveille-toi... allez... réveille-toi...!
Cuoca mia.
Le mot me frappe comme une gifle.
Personne ne m'a jamais appelée ainsi.
Personne dans ma famille ne m'a jamais parlé avec autant d'amour... pas comme ça. Pas dans ma vie d'avant. Avant Béru. Avant Amelia.
Cuoca mia.
Ma petite cuisinière.
Je serais presque amusée si je n'étais pas terrifiée.
Qui m'appelle ainsi?
Une ancienne employée du restaurant à Londres?
Ma nouvelle sous-cheffe était une immigrante... Rosa. Mais cette voix n'est pas du tout aussi cassante que la sienne.
Et puis... que ferait-elle ici, en Italie?
Et surtout...
Pourquoi je n'entends toujours pas Béru?
Ni Amelia?
Pourquoi personne de mon monde n'est là?
Une inquiétude glaciale me traverse.
Quelque chose ne tourne pas rond.
Cette situation est anormale!
Des images floues me traversent soudain.
Une rue. Une lumière. Un souffle. Une impression de vertige. Un parfum inconnu. Et enfin... une peur qui n'est pas la mienne. Une douleur qui ne m'appartient pas.
Je me sens ensuite projetée. Et, alors que ma tête frappe le pavé durement, je vois des talons hauts... rouge... criards. Sanglants.
Ces souvenirs ne sont pas les miens.
Et pourtant...
Je l'ai vécu.
Je sens la panique remonter, froide, acérée.
Quelque chose ne va pas.
Quelque chose m'échappe.
Quelque chose d'immense.
Et je sens, au plus profond de moi, que lorsque j'ouvrirai enfin les yeux...
... rien ne sera plus jamais comme avant.
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Un peu de vocabulaire italien :
Zia veut dire grand-tante en italien
Nonna et Nonno sont les grands-parents. Nonnino et Nonnina en sont des versions plus affectueuses.
On dira Fra', forme courte de fratellone pour un grand frère, et Sor', forme courte de sorellina pour une petite sœur et de sorellona pour grande sœur.