- Oui, tesoro, ne perturbe pas le sommeil de ta sorellona... ajoute la femme au parfum poudré, celle qui m'appelait stellina mia.
Sorellona.
Grande sœur.
Je sens un choc intérieur, brutal, comme si mon esprit venait de heurter un mur invisible.
Je n'ai pas de sœur.
Je n'en ai jamais eu.
Personne ne m'a jamais appelée ainsi.
Merda! Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire!?
- Le médecin a dit qu'elle a seulement besoin de temps... qu'elle se réveillera éventuellement... insiste un autre homme, plus grave, plus posé, avec un accent italien plus marqué encore.
Mais Isabella tape du pied, furieuse, désespérée.
Je l'entends renifler, sangloter, protester.
Elle refuse d'écouter. Tout comme elle a refusé d'écouter son grand frère qui lui avait dit de rester en Angleterre... Isabella a même pris le premier vol pour venir ici quand elle a appris la nouvelle. Et je devine en les écoutant échanger que cette jeune femme n'en fait toujours qu'à sa tête.
Elle est tellement dévastée de me trouver ici, dans ce lit... inerte qu'elle veut me secouer, me ramener, me tirer hors de ce coma par la force brute de son amour.
Un amour qui me choque profondément - presque violemment - comme si mon propre cœur refusait d'y croire.
Une sœur? Un frère? Des parents? Une famille?
Je n'ai plus de famille.
En tout cas pas comme ça.
Pas une famille qui pleure, qui supplie, qui espère.
Pas une famille qui se bat pour me garder en vie.
Je ferme les yeux - mentalement, puisque physiquement je ne peux pas - et j'essaie de repousser cette réalité absurde.
Mais des pensées affluent.
Des images.
Des souvenirs.
Et ils ne sont pas les miens.
Une cuisine lumineuse.
Une vieille dame ― similaire à ma douce nonna ― me montrant comment rouler des gnocchis. La pâte colle un peu à mes doigts. La nonna rit - de ce rire qui crépite comme l'huile chaude dans la poêle.
Ses mains sont fripées, tachées de farine.
Elle sent la lavande et le sucre chaud.
Un homme qui me porte sur ses épaules pour décorer un sapin. Ses épaules sont larges, stables. Je sens l'odeur de résine et de froid sur son pull.
Une femme qui glisse une boucle à son oreille avant que nous quittions tous la maison pour la messe de minuit... moi tenant la main de l'homme et une autre petite fille tenant celle de la femme...
Un jeune garçon est assis dans le même banc que nous à l'église, son carnet de chant dans les mains. Il chante faux et moi je ris.
Je suis heureuse. Tellement heureuse quand nous rentrons à la maison après la messe... où un festin nous attend.
Un autre souvenir me traverse... de ce jeune garçon... qui vole un des biscuits tout chauds frais sortis du four faits par moi, Isabella, la vieille nonna et cette autre femme au parfum si doux...
Dans le souvenir, je suis outrée qu'il ait osé nous en chaparder un alors que je ne les avais pas encore décorés. Alors, je lui cours après et la petite fille tente de suivre elle aussi. Isabella est toujours dans mon camp quand notre grand frère Matteo nous fait de mauvais coups!
Isabella trébuche et elle m'entraine dans sa suite.
Matteo, le garçon, s'immobilise automatiquement. Il se tourne et il revient vers nous... soucieux. Je me suis éraflée le genou, du coup il s'en veut.
Puis encore un autre souvenir me submerge... Cette fois, je suis une adulte et ma sœur est près de moi... à me consoler après ma première peine d'amour. Ma rupture. Mon fiancé m'a abandonnée. Trompée avec une autre.
Elle me serre dans ses bras.
Elle sent le shampoing à la pêche.
Elle pleure plus que moi et ne cesse de me dire que ce bastardo ne m'a jamais mérité et que je suis bien mieux sans lui!
Toutes ces images... tous ces souvenirs... me parlent de la famiglia. La vraie.
Une famille aimante.
Pas la mienne. Pas celle où j'ai grandi. Pas celle où la tendresse était un luxe et la violence une langue maternelle.
Ces souvenirs...
Ils appartiennent à quelqu'un d'autre.
À Juliette.
Juliette Moretti.
C'est le nom de cette personne. Une personne étrangère.
Et pourtant...
Je les sens comme s'ils étaient à moi.
Comme si je les avais vécus.
Comme si mon esprit et le sien s'étaient entremêlés.
Je tente de comprendre.
De me rappeler.
De remonter le fil.
Et soudain, tout me revient.
La Fashion Week.
La soirée de clôture.
Les projecteurs.
Les rires.
Les robes scintillantes.
Les flashs des photographes.
Je me vois - non, elle me voit - quitter la salle avec les autres filles. Avec Angel, Erin, Kalia...
C'est comme si j'étais dans le corps de cette femme... Juliette Moretti.
Son regard sur moi est admiratif... comme si j'étais... son idole?
Puis, elle aperçoit une autre personne du coin de l'œil...
Elle tourne la tête en sa direction.
En direction du couple... le cœur serré.
Son ex-fiancé est aussi présent sur place. Il est avec sa nouvelle copine... Leur bonheur affiché est une gifle au visage de Juliette.
Je sens sa douleur.
Sa honte.
Son sentiment de trahison.
Et son besoin de fuir.
Elle sort par l'entrée principale de l'hôtel où avait lieu l'événement.
Elle marche vite.
Elle veut rentrer à son propre hôtel.
S'enfermer dans sa chambre. Disparaître.
Elle s'arrête sur le trottoir, puis respire l'air frais de cette nuit de février. Elle tente de se calmer. Elle regarde ses mains trembler. Puis elle lève la main pour héler un taxi.
Et là...
Une voiture surgit. Trop vite. Trop inattendue. Et surtout bien trop ciblée.
Juliette n'a pas le temps de crier.
Une main la pousse.
Une main humaine.
Une main familière.
Une main qui veut sa mort.
Elle tombe.
Elle glisse.
Elle voit des talons - des talons hauts, élégants, immobiles - juste avant l'impact.
Puis la douleur lui vrille la hanche. Il y a tant de violence dans cette attaque.
La lumière qui explose, puis c'est le noir... le noir total.
Juliette est morte.
Elle est morte, je l'sens.
Je le vis.
Dans mon corps.
Dans mon âme.
Comme si nos destins étaient liés depuis toujours.
Je suis morte avec elle.
Et puis...
Un autre souvenir.
Le mien.
Je quitte la soirée avec Angel et les autres... je vois Juliette du coin de l'œil...
C'est une de mes fans... je réalise. Ça me revient maintenant!
Elle m'avait demandé de signer son livre de cuisine un peu plus tôt, le tout premier jour de la fashion week.
Le tout premier livre de cuisine que j'avais écrit... sur les recettes de ma nonna... après sa mort en 2020.
Juliette rêvait d'être cheffe cuisinière tout comme moi... mais sa famille possède une maison de couture... du fait sur mesure... et elle est tellement filiale à son père, à sa famille... qu'elle n'a jamais osé leur dire qu'elle rêvait de faire autre chose.
Je l'avais encouragée à ne pas abandonner ses rêves... Puis j'avais signé son livre de cuisine... avec mon numéro pour le jour où elle désirerait aller au bout de ses propres rêves.
Angel me tire par la manche. Elle me pousse vers la sortie arrière de l'édifice... Béru tente de me retenir, me prenant par la taille... mais je le repousse doucement. Ce soir, j'ai envie de faire la fête avec les filles!
Nous nous empilons dans la limousine de devant. La musique est forte et toutes les filles sont surexcitées. Kaz est avec nous. En dragqueen.
Angel sabre le champagne.
Le bouchon saute et j'en suis éclaboussée.
Je ris aux éclats. Il y a tant de rire et de joie. Kaz a gagné le prix "découverte" de cette année.
Et soudain, quelque chose se déchire. Les images de Juliette se dissolvent... et les miennes deviennent plus brutales.
C'est le choc. Une première secousse se produit, puis il y a trou béant dans la carrosserie.
Mon corps aspiré dehors.
Le sol qui me brise. Je me sens broyée.
Le sang.
Le froid.
La voix de Béru - mon Béru - qui hurle mon nom.
- Non... Julia! Non...
Je sens ses bras autour de moi.
Je sens sa chaleur.
Je sens son désespoir.
Je sens la vie me quitter.
Je meurs.
Merda! Je crois bien que je suis morte moi aussi... exactement comme Juliette... et au même moment...?
Le souffle coupé, je réalise.
Deux vies brisées.
Deux corps fauchés.
Une seule âme qui refuse de disparaître.
Je sens quelque chose se tendre en moi - un fil, un lien - juste avant qu'il ne cède.
J'ai été arrachée à ma vie d'avant... à Béru. À Amelia.
C'est comme si je flottais... dans le ciel... au-dessus de Béru... qui serre mon corps tout contre lui... alors que mon âme elle... s'en éloigne de plus en plus.
Mio! Non!
Je voudrais revenir vers lui... vers mon corps... mais une force m'arrache à lui et m'entraine plus loin, toujours plus loin...
Puis je sens que je m'approche de quelque chose... quelque chose qui m'attend.
Des ambulanciers.
Des mains qui s'affairent sur un cadavre sans vie.
Celui de Juliette.
Pour la ranimer.
J'entends des voix qui crient. Celle de son frère Matteo, celle de ses parents... arrivés sur la scène de l'accident. ― ou plutôt de son meurtre si sordide!
Son corps est sur une civière...
Celui de Juliette.
Et les ambulanciers tentent de la ranimer.
Soudain, je suis aspirée.
Tirée.
Arrachée.
Propulsée.
Je glisse en elle.
Dans sa chair.
Dans sa peau.
Dans sa mémoire.
Je fusionne.
Je deviens elle.
Elle devient moi.
Nous devenons une seule et même personne.
Un choc me traverse.
Un éclair.
Une vérité.
Je suis revenue à la vie.
Dans le corps de Juliette Moretti.
Sous le poids de cette révélation, mes doigts tremblent.
Un frémissement.
Un souffle.
Un retour.
J'ouvre les yeux - brutalement.