Si mamma n'avait pas été si vigilante et n'avait pas trouvé aussi le moyen de fuir avec moi vers la France... j'en aurais payé chèrement le prix, d'avoir fait confiance à mon propre père. Un père qui était prêt à abandonner sa fille de 16 ans à des étrangers, soi-disant pour que je me fasse doucement à cette idée et que j'accepte d'épouser ce sale type après deux ans de fiançailles!
Mon père ne m'a jamais manifesté l'affection qu'Alessandro a envers Juliette présentement, veillant à tous ses petits besoins.
Je suis perdue.
Déchirée.
Vivante.
Et terrifiée.
Ils se penchent tous sur moi en même temps.
Des mains.
Des voix.
Des visages trop proches.
- Doucement, tesoro... respire... ordonne le pàpa de Juliette, me voyant paniquer.
- Grazie a Dio! Si tu savais comme nous avons eu peur pour toi, tessoro mio! réitère la mamma.
- Tu veux un peu d'eau? demande Matteo.
C'est un grand et fort gaillard aux cheveux noir de jais, tout comme sa sœur et leurs parents.
- Appelez le médecin! s'impatiente Isabella, comme je fronce les sourcils et ne dis toujours rien...
Je me sens asphyxiée par toutes ces effusions.
- Isabella, laisse-lui un peu d'air! reproche alors Matteo.
Isabella ne l'écoute aucunement, tentant de se rapprocher encore plus de moi dans toute cette masse humaine, dont son grand frère qui occupe très bien l'espace. Sans oublier Alessandro qui est lui aussi toute une pièce d'homme.
- Matteo, déplace cette chaise! s'impatiente Isabella.
Toute petite et menue, elle me fait l'effet d'un petit tyran avec sa détermination à obtenir la meilleure place auprès de moi, poussant son frère et jouant du coude.
Matteo rabroue sa sœur, lui rappelant qu'il n'est pas son serviteur à la fin! Frère et sœur commencent à se bousculer et se disputer.
Alessandro et sa femme s'en impatientent, bien sûr, rabrouant leur marmaille.
C'est un déluge.
Je ne sais plus qui parle.
Je ne sais plus qui me touche.
Je ne sais plus qui je suis censée être pour eux.
Leur chaleur m'enveloppe.
Leur amour me transperce.
Leur inquiétude me submerge.
Et pourtant...
Je suffoque.
Je voudrais leur dire d'arrêter.
De me laisser respirer.
De me laisser penser.
Mais ma gorge brûle encore.
Ma voix tremble.
Mes mains aussi.
J'ai un regard en direction de ce cellulaire posé sur la table de chevet... qui appartient sans doute à Isabella à en juger de son étui rose à brillants. Elle me semble tout à fait le genre de femme qui aime le rose et les froufrous... un peu comme mon amie Angel. J'ai un pincement au cœur en songeant à elle.
Puis je songe de nouveau à lui.
Amore mio.
Mon cœur hurle son nom.
Béru.
Mon monde. Mon souffle.
Et l'idée qu'il me croit morte... qu'il souffre... qu'il pleure...
... me déchire plus que toutes les blessures de ce corps.
Je sens la distance entre nous comme une plaie ouverte. Je dois l'appeler. Je dois lui dire que je suis vivante. Que je reviens.
Je veux juste...
Béru
Amelia.
Angel.
Et surtout Béru.
Mon Béru.
Mon ancre.
Mon monde.
Mon cri.
Je dois l'appeler. Je dois tous les appeler.
Leur dire que je suis vivante.
Que je suis là.
Que je suis revenue.
Mais ces gens... cette famille... ne me laisse aucun espace.
Aucun silence.
Aucune échappatoire.
La mère - mamma? - me caresse les cheveux.
Et le père ― pàpa? ― ajuste mon oreiller.
Isabella me tient la main comme si j'allais m'évaporer.
Matteo surveille chaque respiration.
Ils m'aiment.
Ils m'aiment d'un amour qui n'est pas le mien.
D'un amour qui n'est pas pour moi.
D'un amour qui appartient à Juliette.
Et pourtant...
Je le sens.
Je le reçois.
Je le bois comme une eau trop froide après une longue soif.
Mais mon cœur...
Mon cœur n'est pas ici.
Mon cœur est avec Béru.
Avec Amelia.
Avec Angel et le reste de notre groupe d'amies...
Avec ma vie d'avant, enfin quoi!
Je tente de me redresser un peu.
- Attendez... murmurai-je, la voix encore rauque.
Ils se figent.
Tous.
Comme si j'avais prononcé une prophétie.
- Tu as mal quelque part?
- Ta jambe? Ton dos?
- Tu veux qu'on appelle le médecin?
- Tu veux qu'on ouvre un peu la fenêtre?
- Doucement, tesoro... respire...
Je ferme les yeux.
Je respire.
Je rassemble mes forces.
La même pensée me frappe une nouvelle fois, comme une douche glaciale: l'un d'eux pourrait être celui qui a voulu la mort de Juliette.
L'un d'eux.
L'un de ces visages aimants.
L'un de ces bras qui me soutiennent.
L'un de ces cœurs qui battent pour moi.
Je rouvre les yeux.
Je les regarde.
Un par un.
Ils sont si sincères.
Si bouleversés.
Si pleins d'amour.
Et pourtant...
Mon passé me hurle de me méfier.
De ne faire confiance à personne.
De ne jamais baisser ma garde.
Je déglutis.
Je prends une inspiration tremblante.
- J'ai besoin...
Ils se penchent encore plus, suspendus à mes lèvres.
- De...
- Oui, amore? De quoi?
- De... un téléphone.
Un silence tombe.
Lourd.
Épais.
Électrique.
Ils échangent des regards.
Inquiets.
Surpris.
Méfiants?
Isabella fronce les sourcils.
- Pour appeler qui?
Je sens mon cœur se serrer.
Je ne peux pas dire son nom.
Pas encore.
Pas devant eux.
Pas alors que je ne sais pas qui a voulu la mort de Juliette. Et puis... on risquerait de m'enfermer dans un asile si j'affirmais ne pas être... ne plus être Juliette, mais Julia!
Alors je mens.
Ou plutôt... je détourne.
Je me trouve un prétexte valable :
- Je dois... parler aux autorités... Pour... savoir...
Je cherche mes mots.
- Pour comprendre ce qui s'est passé.
Ils se détendent un peu.
Mais pas complètement.
Et moi...
Je brûle d'envie d'attraper ce cellulaire toujours sur la table de chevet, de composer le numéro de mon mari et de lui hurler: «Béru, je suis vivante. Je suis là. Je reviens vers toi.»
Mais je suis prisonnière.
De ce lit.
De ce corps.
De cette famille.
De ce mensonge.
Et de cette vérité :
Je ne suis pas Juliette.
Mais je dois le devenir...
Et ce mensonge sera ma seule arme, pour survivre.