Parce que c'est dans l'obscurité que le monde devient honnête. C'est le moment où les masques tombent et où il devient bien plus facile de faire disparaître des corps. Dans mon monde, les cadavres s'accumulent comme des trophées de guerre. J'ai passé ma semaine à purger ma liste d'ennemis, mais malgré le sang qui macule mes mains, une seule pensée me dévore l'esprit. Une priorité qui ne me laisse aucun répit.
Erik, mon meilleur ami et bras droit, s'efforce comme d'habitude de briser ce moment de contemplation morbide.
- Tu vas jouer encore longtemps avec l'œil de ce type ? Ce n'est pas une balle de golf, Viktor.
- Pourtant, la trajectoire est parfaite, répliqué-je d'un ton glacial sans quitter ma proie des yeux. Viens, rejoins-moi. Plus on est nombreux, plus on rit, dit-on.
- Notre prochaine cible s'apprête à fuir le pays et toi, tu préfères t'amuser avec les restes d'un homme que tu as dépecé il y a une heure. Je rejoins les hommes. Appelle-moi quand tu seras prêt à redevenir sérieux.
Je finis par lâcher l'orbe sanglant, m'essuie les mains sur un mouchoir en soie et rejoins Erik en consultant mon téléphone.
- Où est-il ?
- Au port. Il a un bateau qui l'attend pour rejoindre son jet privé...
- Celui-là même qu'il a acheté avec l'argent que je lui ai "prêté" il y a trois mois ? Quelle ingratitude. On offre une main, ils essaient de voler l'empire.
- Je n'ai jamais compris pourquoi tu avais été aussi clément à l'époque.
- Ce n'était pas de la clémence, Erik. C'était un investissement. Mais ce Viktor-là est mort il y a six ans.
Et c'était la vérité. Six ans plus tôt, j'avais été assez naïf pour accorder ma confiance à n'importe qui. Assez naïf pour laisser une femme me consumer. Une femme dont le visage et la voix sont gravés au fer rouge dans ma mémoire. Elle m'a offert la nuit la plus intense de mon existence avant de disparaître comme un mirage, ne me laissant qu'un souvenir indélébile : sa virginité.
Depuis, je ne l'ai jamais lâchée. Elle a cru pouvoir se cacher, mais on n'échappe pas à un prédateur de mon espèce. J'ai l'intention de la retrouver. Et surtout, de réclamer ce qui m'appartient : notre enfant.
- J'ai du nouveau concernant ton obsession, lance Erik en montant dans la voiture.
- Mon obsession a un nom, Erik. Et je parie que tu l'as enfin trouvé.
- Maëlys. Jeune gynécologue à l'hôpital de New York. Mère célibataire d'une petite Diana, cinq ans. Elle vit pour son travail et sa gamine. Elle a une meilleure amie, une certaine Elisa, qui lui sert de garde du corps improvisée.
- Bien. Allons d'abord régler le compte de ce traître, et ensuite... direction l'hôpital.
Le moteur vrombit sous une simple pression du chauffeur. Quelques minutes plus tard, le vent salin du port vient fouetter mon visage. Je charge mon arme, ajuste mes lunettes de soleil malgré l'obscurité. J'aime cette atmosphère. Ce vent frais qui porte l'odeur de la peur.
- Attrapez-le-moi.
Je reste adossé à la berline, écoutant les bruits de la traque. Lorsque le signal tombe, je rejoins la cabine du bateau. L'homme est là, à genoux, tremblant. Ses yeux me supplient. Je déteste les supplications. C'est un bruit inutile.
- Alors ? On pensait vraiment pouvoir s'envoler sans dire au revoir ?
- S'il vous plaît, Monsieur Volkovitch...
Je m'agenouille devant lui avec un sourire cruel, posant mon arme sur le sol, juste pour qu'il puisse la contempler.
- Sais-tu comment on m'appelle dans les bas-fonds de cette ville ?
- The Shadow of New York...
- L'Ombre. Précisément. Parce que j'agis là où personne ne voit. Là où personne n'entend. Même tes hurlements seront étouffés par le fracas des vagues. Il est à peine 18h, j'ai toute la nuit pour t'apprendre ce qu'il en coûte de me prendre pour un imbécile.
Sans prévenir, je presse la détente. Sa main explose. Je savoure le son de ses os qui broient et ses cris qui déchirent l'air.
- Oh, ça fait mal ? Je vais essayer d'être plus... créatif.
Je me fiche de sa souffrance ; elle est mon carburant. Je brise son genou d'un coup sec. Derrière moi, Erik laisse échapper un rire sombre.
- Qu'est-ce qui te fait rire ?
- Ta façon de simuler la compassion. C'est presque touchant. Mais si tu veux vraiment le faire durer, j'ai des outils plus... artisanaux dans le coffre.
- Non, pas cette fois. J'ai un rendez-vous que je ne manquerais pour rien au monde.
Je termine le travail avec une efficacité brutale. J'écrase sa main sous ma botte, saisis sa tête pour briser ses cervicales d'un coup sec, puis je loge une balle dans son crâne, deux dans la poitrine et trois dans les reins. Pour finir, j'évide ce qui lui servait d'yeux.
- C'est fini. On bouge.
Je range mon calibre, essuie les éclaboussures sur mon visage et prends le volant de la voiture. Erik s'installe à mes côtés.
- Donne moi l'itinéraire pour l'hôpital.
- Reçu. Au fait, t'es-tu assuré que...
Le reste de sa phrase se perd dans un chaos de métal froissé. Le monde bascule. Le fracas des vitres qui explosent, le hurlement du toit qui racle le bitume alors que la voiture fait plusieurs tonneaux.
Puis, le silence. Un silence de mort.
Mais je sens encore le sang battre dans mes tempes. Je suis vivant.
Je jette un coup d'œil a cote de moi, Erik, et ensuite, autour de moi.
Avant de m'évanouir.