« Le médecin m'a dit que tu ne te nourrissais pas, que tu refusais les traitements. Tu dois te ressaisir, pour toi. »
« Pour moi ? Ou pour toi, Marc ? Pour que je ne fasse pas de vagues ? »
Il a froncé les sourcils, une lueur d'agacement dans les yeux.
« Ne sois pas comme ça. C'est une tragédie pour nous deux. Léo était aussi mon fils. »
Cette phrase a failli me faire éclater de rire. Un rire amer et fou.
« Ton fils ? Le fardeau ? La branche morte qu'il fallait couper ? »
Son visage s'est figé. Il a jeté un regard rapide vers la porte, s'assurant que personne n'écoutait.
« Qui t'a raconté ces bêtises ? Les gardes du corps ? Ce sont des idiots, ils déforment tout. Tu es fragile, Adèle, tu ne sais plus ce que tu dis. »
Il a essayé de me caresser la joue. Je me suis détournée.
« Ne me touche pas. »
Son expression a changé. La fausse compassion a disparu, remplacée par une froide autorité.
« Ça suffit maintenant. Cet accident est terrible, mais il faut aller de l'avant. J'ai une entreprise à diriger. Je ne peux pas me permettre d'avoir une femme hystérique et instable à la maison. Soit tu te reprends en main, soit je devrai prendre des mesures. Pour ton propre bien, bien sûr. »
La menace était claire. Un internement psychiatrique. Une façon parfaite de me discréditer et de me faire taire pour de bon.
Son téléphone a vibré. Il a regardé l'écran, et un sourire a illuminé son visage.
« Excuse-moi, c'est important. »
Il s'est levé et a quitté la pièce, répondant à l'appel dans le couloir. J'ai entendu sa voix, transformée, redevenue chaleureuse et charmante.
« Chloé, mon amour ! Oui, je viens d'arriver. Non, tout va bien. Juste un peu de... nettoyage à faire. Je te rejoins pour le dîner. »
C'était la dernière confirmation dont j'avais besoin. Il était passé à autre chose. La mort de notre fils était un "nettoyage". Ma douleur était un inconvénient.
Quand il est revenu dans la chambre, son masque d'homme d'affaires pressé était de retour.
« Je dois y aller. Un dîner important. On parlera demain, quand tu seras plus calme. »
Il n'y aurait pas de "demain".
Alors qu'il se dirigeait vers la porte, je l'ai appelé.
« Marc. »
Il s'est retourné, impatient.
« Ton alliance, » ai-je dit d'une voix neutre.
J'ai retiré la bague en platine de mon doigt. L'anneau qu'il m'avait passé le jour de notre mariage, ce symbole de notre prétendu amour éternel. Je l'ai tenue entre mon pouce et mon index. Puis, avec une force que je ne soupçonnais pas, je l'ai jetée contre le mur opposé. Elle a rebondi avec un petit bruit métallique avant de rouler sous une commode.
Il m'a regardée, stupéfait, la bouche légèrement ouverte. Pour la première fois depuis des jours, j'avais réussi à briser son calme olympien.
« C'est terminé, » ai-je dit. « Entre nous. Tout est terminé. »
Il a retrouvé contenance, un rictus méprisant sur le visage.
« Ne sois pas ridicule. Tu n'es rien sans moi. Tu iras où ? Tu feras quoi ? »
« Tu verras, » ai-je simplement répondu.
Il a haussé les épaules, comme pour se débarrasser d'un moustique agaçant, et il est parti en claquant la porte.
Le bruit de sa voiture s'éloignant dans l'allée a été le signal de départ.
Mon plan était prêt. "Phoenix" était presque opérationnel. J'avais passé les derniers jours non seulement à coder, mais aussi à explorer les entrailles numériques de l'empire de Marc. J'avais trouvé des comptes offshore, des preuves de délits d'initié, des communications compromettantes. J'avais tout ce qu'il me fallait.
J'ai rassemblé le peu d'affaires personnelles que je possédais. J'ai pris l'ordinateur. J'ai appelé la seule personne en qui je pouvais avoir confiance.
« Sarah ? C'est moi. J'ai besoin de ton aide. »
Je n'ai pas eu besoin d'en dire plus. Elle a compris à ma voix.
« Où es-tu ? J'arrive. »
Je devais quitter cette maison, ce tombeau. Le plan n'était pas seulement de le ruiner. C'était de le faire publiquement, de lui arracher son masque devant le monde entier. Et pour cela, je devais être présente à l'événement le plus important de l'année pour Lambert Tech : le gala annuel de l'innovation, qui avait lieu dans trois jours. Le lieu même où il avait prévu de célébrer son dernier triomphe.
Ce serait là, sur sa propre scène, que je mettrais le feu à son royaume.
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