« Roland, espèce de traître ! Et toi, Valérie... comment as-tu pu me faire ça ? Tu n'as vraiment aucune honte ? »
Sa voix avait éclaté dans la pièce dès qu'elle avait franchi la porte. Elle n'aurait jamais imaginé tomber sur une telle scène en arrivant à son bureau.
Pris sur le fait, Roland Wolfram et Valérie Snowden avaient sursauté. Dans la précipitation, ils s'étaient éloignés l'un de l'autre, cherchant maladroitement à remettre leurs vêtements en place.
Visiblement paniquée, Valérie s'était relevée d'un bond, tirant nerveusement sur son t-shirt pour couvrir sa poitrine, avant de se diriger à toute vitesse vers Abira. Derrière elle, Roland fouillait autour du canapé, incapable de retrouver son haut.
« Abira, attends, écoute-moi d'abord... » dit Valérie d'une voix tremblante, presque suppliante. « Je t'en prie, ne te mets pas en colère. Ce n'est pas ce que tu crois... »
« Tais-toi ! » coupa Abira avec mépris. « Je n'ai rien à entendre de ta part. Disparais de ma vue. »
Sa voix s'était faite plus basse, mais sa colère, elle, ne faiblissait pas. Pourtant, elle fut déstabilisée quand Valérie attrapa brusquement sa main pour la poser contre sa propre joue.
« Qu'est-ce que tu fais, Valérie- »
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase.
Valérie se laissa tomber au sol en poussant un petit cri, une main sur la joue, les yeux déjà embués de larmes.
« Sœur Abira... je t'ai déjà demandé pardon... pourquoi tu me frappes encore ? »
Sa voix tremblait, étouffée par des sanglots feints. À la voir ainsi, n'importe qui aurait cru qu'elle venait réellement de recevoir une gifle.
Abira resta figée, sans voix.
Elle comprenait parfaitement ce qui était en train de se jouer. Valérie était en train de monter un numéro, celui de la victime irréprochable, douce et innocente.
Quel culot.
Avant qu'elle ne puisse réagir, une voix pleine de colère retentit.
« Abira, ça ne va pas ? Comment peux-tu être aussi dure avec ta propre sœur ? »
Roland venait de se précipiter vers Valérie, choqué de la voir par terre, en pleurs.
« Frère Roland... » murmura Valérie en relevant légèrement la tête. « Je lui ai déjà présenté mes excuses... mais elle m'a frappée... »
Ses sanglots redoublèrent aussitôt.
Le regard de Roland se durcit en se tournant vers Abira.
« Franchement, Abira... elle s'excuse et toi, tu la gifles ? Tu es vraiment cruelle. »
Abira le fixa, incrédule.
Elle avait envie de rire tant la situation était absurde.
Il a vraiment perdu la tête... pensa-t-elle, serrant les dents. Il oublie que c'est moi sa fiancée, pas elle ?
« Sœur Abira... je sais que j'ai mal agi... mais pourquoi me frapper comme ça ? » ajouta Valérie en se redressant avec difficulté, s'accrochant au bras de Roland.
À peine debout, elle chancela volontairement et se laissa tomber contre lui.
« Valérie, ça va ? » demanda-t-il, inquiet, en la soutenant aussitôt et en posant une main autour de sa taille.
« Je vais bien... ne t'inquiète pas pour moi... parle plutôt à ma sœur... » répondit-elle d'une voix fragile. « Je me sens mal pour elle... tu sais... »
Ses larmes coulaient à nouveau, parfaitement maîtrisées.
« D'accord, ne t'en fais pas. Je vais lui expliquer », dit Roland en lui serrant doucement la main.
Mais Valérie intervint encore, jetant un regard en direction d'Abira.
« Sœur Abira... tout est de ma faute... ne lui en veux pas... »
Son ton faible et brisé acheva de convaincre Roland.
Elle jouait son rôle à la perfection.
Et visiblement, ça fonctionnait.
Malgré la douleur qui lui serrait la poitrine, Abira ne put s'empêcher de remarquer à quel point sa sœur maîtrisait son petit jeu. Elle savait exactement ce qu'elle faisait.
Abira détourna le regard, refusant de continuer à entrer dans ce spectacle. Elle réglerait son cas plus tard. Pour l'instant, elle voulait entendre ce que Roland avait à dire pour se justifier.
« Abira... je sais que tu es choquée... mais ce que tu crois voir n'est pas la réalité. Ta sœur n'est pas ce que tu dis. »
Elle faillit éclater de rire.
Il est sérieux ? pensa-t-elle. Il a complètement perdu le sens des choses...
Elle dut se retenir de lever la main pour le gifler.
La déception l'envahissait peu à peu.
Elle connaissait Roland depuis l'université. Ils s'étaient mis ensemble en deuxième année. Elle l'avait soutenu dès le début, l'aidant à construire son entreprise pas à pas.
L'année précédente, lorsque tout avait enfin commencé à bien marcher, il lui avait demandé de l'épouser. Elle avait accepté, et ils avaient même prévu de vivre ensemble.
Le mariage devait avoir lieu d'ici quelques mois.
Mais à cet instant précis, ce projet n'avait plus aucun sens.
Comment peut-il encore nier l'évidence ? se demanda-t-elle. Son désir l'a rendu aveugle à ce point ?
Malgré tout, une pensée lui traversa l'esprit.
Au moins, elle avait découvert la vérité avant de l'épouser.
« Si ce n'est pas ce que je crois, alors explique-moi ce que je vois », lança-t-elle d'un ton froid. « Pourquoi est-elle à moitié nue avec toi ? Si je n'étais pas arrivée, vous seriez allés jusqu'où dans ce bureau ? »
L'idée qu'ils aient pu se retrouver ainsi, encore et encore, pendant qu'elle travaillait ailleurs dans l'entreprise, lui donna la nausée.
C'était elle qui avait aidé Valérie à entrer ici.
Et voilà comment on la remerciait.
Les sanglots de Valérie redoublèrent.
Elle se blottit davantage contre Roland.
« Frère Roland... je suis vraiment une mauvaise personne... Abira a raison... »
« Non, ne dis pas ça », répondit-il doucement avant de relever la tête vers Abira, le regard désormais dur. « Elle n'a rien fait de mal. Tout vient de moi. »
Son expression changea complètement.
« Je l'aime. Plus que toi. C'est la vérité. »
Ces mots frappèrent Abira de plein fouet.
Une douleur sourde remonta en elle.
C'était la deuxième fois qu'elle se sentait ainsi humiliée. La première remontait à l'époque où son père avait ramené sa maîtresse chez eux, juste après son divorce.
Elle observa Roland, incapable de reconnaître l'homme qu'elle avait aimé.
Où était passé celui qu'elle connaissait ?
Celui qui l'avait toujours traitée avec douceur ?
Leur relation avait toujours été stable, sans heurts. Jamais elle n'aurait imaginé qu'une troisième personne viendrait s'immiscer entre eux.
Refusant de pleurer devant eux, elle inspira profondément, tentant de garder le contrôle.
« Si tu l'aimes... alors pourquoi m'avoir demandé de t'épouser ? » demanda-t-elle d'une voix tendue. « Pourquoi continuer à faire semblant avec moi ? Pourquoi préparer ce mariage ? »
Chaque mot lui faisait mal, mais elle continua malgré tout.
« Roland... le mariage est dans quelques mois. Si tu ne ressens plus rien pour moi... dis-le simplement. Il n'y a pas besoin de faire ça dans mon dos. »
Elle marqua une pause, la gorge serrée.
« Parce que si tu me le dis clairement... je partirai sans faire d'histoire. »