Le lendemain matin, je n'ai pas bougé quand l'heure a filé. J'ai attendu. Je savais que Claire attendait aussi, de l'autre côté de la porte, savourant sa victoire. Je devais comprendre sa stratégie, voir jusqu'où elle était prête à aller. Rester calme était ma seule arme.
À huit heures passées, on a frappé violemment à ma porte.
"Jeanne ! Jeanne, réveille-toi !"
C'était la voix de Claire, faussement paniquée. J'ai ouvert les yeux lentement et j'ai ouvert la porte, en bâillant.
"Qu'est-ce qui se passe ?" ai-je demandé d'un air endormi.
Le visage de Claire était une parfaite composition de choc et d'inquiétude.
"Mais... ton concours ! Il est à neuf heures ! Ton réveil n'a pas sonné ?"
"Non," ai-je menti calmement. "C'est bizarre."
"Oh mon Dieu, c'est de ma faute," a-t-elle dit en se tordant les mains. "Hier soir, en posant la tisane, j'ai peut-être heurté ton téléphone sans faire exprès. Je suis tellement désolée, Jeanne !"
Dans ses yeux, je pouvais voir une lueur de triomphe à peine dissimulée. Elle pensait m'avoir eue. Elle pensait que j'allais paniquer, pleurer, et rater la plus grande opportunité de ma vie.
Mais c'est à ce moment-là que ma mère est apparue dans le couloir, déjà habillée et prête à partir.
"Qu'est-ce que c'est que ce bruit ?" a-t-elle demandé, l'air contrarié.
"Maman, le réveil de Jeanne n'a pas sonné, elle va rater son concours !" s'est exclamée Claire. "Je vais l'emmener, je vais conduire vite !"
"Pas la peine," a dit ma mère d'un ton sec, en me tendant mes vêtements. "Habille-toi. Je t'emmène. On a le temps."
Le visage de Claire s'est décomposé une fraction de seconde avant qu'elle ne retrouve sa mine contrite. Son plan de me voir échouer lamentablement était contrarié. Le soutien indéfectible de ma mère, même en plein doute, était quelque chose qu'elle n'avait pas anticipé.
Dans la cuisine, pendant que je me préparais en vitesse, Claire s'affairait.
"Tiens, Jeanne, mange au moins ce croissant. Et j'ai fait un café spécial, bien fort, pour te réveiller."
Elle m'a tendu la tasse et le croissant avec un sourire encourageant. C'était la deuxième étape de son plan, celle que j'avais vue dans mon rêve. Le café était rempli de laxatifs. Dans mon rêve, je l'avais bu, et j'avais passé l'épreuve de dessin de trois heures à me tordre de douleur, incapable de me concentrer.
J'ai pris la tasse. J'ai regardé Claire droit dans les yeux.
"Merci, Claire. C'est gentil."
Puis je me suis tournée vers l'évier et j'ai vidé le contenu de la tasse d'un coup.
"Oh, zut, j'ai tout renversé. Je suis trop stressée," ai-je dit avec un faux air désolé. "Tant pis, je prendrai une bouteille d'eau."
Le sourire de Claire s'est figé. Elle a bafouillé quelque chose, mais je ne l'écoutais déjà plus. J'ai attrapé une pomme et j'ai suivi ma mère vers la porte.
Alors qu'on sortait, j'ai entendu ma mère dire à mon père, resté à l'intérieur : "Tu as vu ce croissant ? Il avait une drôle de couleur. Je l'ai jeté, au cas où."
Un petit sourire a étiré mes lèvres alors que je montais dans la voiture. Claire était peut-être manipulatrice, mais elle avait sous-estimé deux choses : mon rêve, et l'amour inconditionnel de ma mère adoptive. La partie n'était pas encore perdue. Loin de là.