Les douleurs s'accumulaient en elle, chaque muscle, chaque os, réclamant sa part de souffrance. Chloé se haussait sur ses jambes tremblantes, les bras écorchés par les coups répétés, mais elle refusait de tomber. Lucian ne permettait pas la moindre faiblesse, pas une seconde de pause. Elle sentait les regards des autres, avides d'observer sa chute. Ils attendaient qu'elle se brise, qu'elle montre qu'elle n'était qu'une traînée de poussière, comme ceux qui étaient venus avant elle, incapables de supporter l'entraînement implacable. Mais elle n'allait pas leur donner cette satisfaction.
Elle serra les poings jusqu'à ce que ses jointures deviennent blanches, sa respiration hachée. Elle avait appris à ignorer la douleur. Mais aujourd'hui, quelque chose était différent. La fatigue, le dégoût, la rage... Tout se mélangeait en elle, tournoyant, un maelström qu'elle ne savait plus contrôler. Et au fond d'elle, une question s'immisça : *Pourquoi tu tiens encore ?*
Lucian ne lui laissait pas de temps pour réfléchir à cela. Il avait l'air presque impatient. « Encore. Fais-le à nouveau. » Son ton était celui d'un commandant qui attendait l'obéissance, pas la soumission. Ce n'était pas la douceur d'un maître, c'était la brutalité d'un homme qui attendait des résultats.
Chloé serra les dents et se lança dans l'exercice suivant. Pas un mot, pas un regard vers lui. Elle ne voulait pas lui donner le plaisir de voir sa faiblesse. Si la douleur pouvait la briser, elle en ferait son alliée. Chaque mouvement était une épreuve, chaque geste une victoire arrachée à sa propre volonté.
« Plus vite, » ordonna-t-il, d'une voix qui ne tolérait aucune réplique.
Elle enroula ses bras autour de la barre, ses doigts crispés sur le métal. Son corps criait, son esprit la suppliait de s'arrêter, mais quelque chose d'autre en elle se levait. Cette colère, cette rage qu'elle avait enfouie si profondément, bouillonnait à la surface. C'était tout ce qu'il lui restait. Une colère brute. Elle la sentait se réveiller, la violence sous-jacente prête à éclater. *C'est ça, Chloé. Utilise-la. Fais-la tienne.*
Les heures s'étiraient, les exercices se succédaient sans relâche, mais elle commençait à comprendre. Ce n'était pas une question de force physique. Ce n'était pas une question de mouvements parfaits. C'était une question de se soumettre à cette douleur, d'accepter de la transformer en quelque chose de plus fort. Ses bras se soulevèrent encore, plus haut, plus vite. Chaque fibre de son être se tendait sous l'effort, mais l'agonie, cette douleur qui la faisait vaciller à chaque instant, devenait une seconde nature. Lucian avait raison. Elle devait embrasser la douleur, comme une vieille amie, et la faire sienne.
Elle poussa un cri étouffé, une libération qu'elle ne s'était pas autorisée jusque-là. La rage en elle déferla dans ses gestes, dans ses coups. Elle frappait sans penser, guidée par cette énergie noire qui la poussait à avancer, à détruire tout sur son passage. Elle n'était plus une victime. Elle n'était plus celle qui avait été rejetée. Elle était une arme, forgée dans le feu de la douleur.
Lucian s'arrêta un instant, l'observant, ses bras croisés sur sa poitrine. « Tu as trouvé la clé, finalement, » dit-il d'un ton qui trahissait une légère satisfaction. « La colère est une arme. Mais c'est une arme dangereuse. Tu dois apprendre à la contrôler avant qu'elle ne te consume. »
Elle haussait les épaules, les muscles tendus, le souffle haletant. La colère était sa compagne. Elle la sentait grandir en elle, l'étreignant comme une étreinte familière. Elle savait que Lucian avait raison. Il y avait un prix à payer pour cette violence brute. Mais elle se sentait plus vivante que jamais, plus forte que tout ce qu'elle avait été avant.
Il fit un pas vers elle, ses yeux glacés scrutant chaque muscle de son corps, comme s'il pouvait lire ses pensées. « Tu penses que c'est assez ? Que cette colère seule suffira ? » Il secoua la tête. « Tu es loin du compte. Si tu veux devenir ce que tu crois être, tu dois aller plus loin. La colère, la douleur, tout ça c'est du bruit. Ce que tu dois apprendre à maîtriser, c'est ce qui se cache derrière. »
Il se pencha vers elle, son rega d »perçant pénétrant son âme, l'enveloppant d'une pression invisible. « Tu veux vraiment comprendre ? Tu veux que je t'apprenne à utiliser ce que tu es devenue ? C'est plus qu'un simple combat physique. C'est une transformation. Une métamorphose. »
Elle cligna des yeux, son esprit chaotique cherchant à saisir ses mots. « Une transformation... » répéta-t-elle, comme un écho, mais un frisson glacé courut le long de son dos. « Tu veux que je sois autre chose que ce que je suis, n'est-ce pas ? »
« Je veux que tu sois *plus*, » répondit-il, une lueur de défi dans son regard. « Je veux que tu comprennes ton pouvoir, Chloé. Tu penses que tu es juste un loup blessé, mais tu es bien plus que ça. Ton loup est plus puissant que tu ne le crois. Laisse-le émerger. Embrasse-le comme tu as embrassé ta colère. »
Elle serra les dents, la colère bouillonnant à nouveau dans son ventre. Il voulait qu'elle accepte la bête en elle. Il voulait qu'elle cesse de fuir ce qu'elle était. Il avait raison. Elle avait passé trop de temps à repousser cette part d'elle-même, cette part qu'elle avait toujours voulu ignorer. Mais maintenant, elle le comprenait. Elle ne pouvait pas s'en défaire. Ce pouvoir faisait partie d'elle.
Ses mains tremblaient, mais cette fois, ce n'était pas de peur. C'était de l'excitation. La peur était morte. La douleur n'était plus qu'un écho lointain. Elle se redressa lentement, son regard se fixant sur Lucian. « Je suis prête, » dit-elle d'une voix rauque. « Faites-le. »
Un sourire énigmatique se dessina sur ses lèvres. « C'est ce que je voulais entendre. »
Dans ce silence, un éclair de puissance éclata en elle. Un pouvoir inconnu, mais si familier à la fois. Elle sentit son corps vibrer, sa peau s'électriser sous l'énergie qu'elle venait de libérer. C'était comme une onde d'acier qui parcourait ses veines, une chaleur incandescente qui brûlait de l'intérieur. Le loup en elle se réveillait enfin. Elle pouvait le sentir, fougueux et incontrôlable, prêt à exploser.
Et alors qu'elle levait les bras, les poings serrés, une lueur étrange dans ses yeux, Lucian laissa échapper un ricanement froid. « Tu viens de commencer, Chloé. Prépare-toi. Ce n'est que le début. »