Angèle, assise sur son tabouret lui tournait le dos. Son corps oscillait au gré de la musique, se courbait. Ses doigts virevoltaient d'une octave à l'autre, caressaient le clavier. Était-elle en train de rêver ? Elle hésita à avancer, de peur que l'illusion se dissipe. Mais Angèle continua à égrainer les notes. De profil, elle distingua ses yeux fermés, son sourire. Elle respirait, loin du carcan voûté qu'était devenu son corps, s'envolait avec la musique. A son approche et sans cesser de jouer, elle se poussa, lui laissant une place à coté d'elle. Elle vit alors la partition de « The Promise » ouverte sur le pupitre bien qu'Angèle connaissait par cœur l'agencement des notes. Une invitation à jouer de nouveau, prendre part au morceau. Elle repéra avec quelques difficultés la bonne mesure et posa à son tour les mains sur le piano. Elle entendit qu'elle ralentissait, juste pour elle. Elle eut subitement le trac, peur de tout gâcher avant de se lancer.
La puissance des notes résonna dans la pièce, les emportant dans son tourbillon. Au début, elle alla presque lentement avant de reprendre confiance. Puis elle accéléra. Chaque fois, sa compagne la suivit. Elle ferma les yeux et eut bientôt l'impression de ne plus toucher le sol. Tout n'était que musique. Chaque respiration, chaque battement de cœur. Elle et Angèle s'accompagnaient, se répondaient et plus rien d'autre n'avait d'importance.
Les notes retombées, elles se regardèrent hébétées. Morgan les yeux rougis d'avoir pleuré sans même s'en rendre compte, Angèle souriante les yeux écarquillés comme si elle venait de se souvenir d'une réalité importante.
Quelques secondes encore et elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre. Leurs mains se cherchèrent en même temps que leurs bouches. Par un accord tacite, elles abandonnèrent piano et tabouret et s'embrassant toujours s'apprêtèrent à gagner leur chambre. Encore des baisers et les vêtements leur parurent de trop. On sonna à leur porte.
Elles se regardèrent étonnées, le souffle court. Morgan aller hausser les épaules et entraîner Angèle jusqu'à leur lit quand la voix de Malo se fit entendre.
« Les filles, c'est important. Je peux entrer ? »
Le charme rompu, les deux femmes hésitèrent. Mais le ton inquiet de leur ami les ramena aux cauchemars de la veille qu'elles avaient tenté de surmonter. Elles remirent en vitesse leurs vêtements avant de lui ouvrir.
Il avait les yeux hagards comme au sortir d'une insomnie et des plis soucieux barraient encore son front.
« Un café ? », proposa Morgan.
Il approuva avec un grand sourire. Elle lui désigna le canapé d'un signe de tête avant de réajuster discrètement son pyjama. Angèle, de son coté avait filé à la cuisine.
« Un souci ? »
Morgan avait posé la question d'un ton détaché mais après la mort de Yann, elle avait peur du pire. Pourtant, Malo la détrompa.
« Je crois qu'Azilis m'aime. »
Elle ne put réprimer un fou-rire. Alors, c'était pour cela cet air catastrophé ? Pour cela qu'il était venu les interrompre alors qu'elles avaient l'occasion de rattraper le temps perdu ? Il lui jeta un regard surpris et croisa les bras. Elle lui tapota gentiment l'épaule.
« Ne te méprends pas, je suis contente pour toi. Et où est Azilis ?
- Je l'ai raccompagné chez elle cette nuit. J'étais ... troublé. »
Morgan fronça les sourcils. Il lui semblait avoir manqué un épisode.
« Tu étais énervé parce qu'elle t'a dit qu'elle t'aimait alors que tu attendais ça depuis toujours ?
- Elle pensait que j'étais homosexuel ...
- Donc tu t'es fâché.
- Oui, plutôt oui ...
- Donc tu l'as raccompagné chez elle.
- Non, avant, je lui ai dit que je l'aimais aussi.
- Et elle t'a répondu ?
- Que ça faisait beaucoup pour une seule soirée et elle m'a demandé de la raccompagner. »
Morgan hocha la tête. Elle comprenait sans mal Azilis. La soirée de la veille avait été riche en émotions violentes. Et leur amie qui avait vécu dans l'illusion ne voudrait jamais d'elle s'était trouvée d'un coup détrompée. Une belle perspective s'ouvrait devant elle mais l'avait effrayée ...
Elle se souvint de la première fois qu'Angèle lui avait avoué qu'elle l'aimait. Elle s'étaient donné rendez-vous au parc du 8 Mai 45 comme elles en avaient l'habitude. Son amie, si sérieuse était arrivée avec une heure de retard et totalement ivre. Elle avait titubé jusqu'à leur banc avant de lui faire une déclaration totalement décousue. Après cela, elle s'était vomi dessus avant de tomber à la renverse et de se fracasser la tête sur le siège. Elles avaient passé le reste de la journée aux urgences ... Elle sourit fugitivement au souvenir. Malo réitéra sa question.
« Qu'est-ce que je dois faire ? »
Angèle reparaissant avec deux tasses fumantes lui donna la réponse.
« Propose-lui un rendez-vous pour petit-déjeuner ensemble. Par contre, avant, tu ne bois pas et tu n'arrives pas en retard. »
Elle eut un clin d'oeil en direction de sa compagne. Malo les regarda une à une. Il remarqua le désordre dans les vêtements, les cheveux de Morgan plus fous que d'habitude. Puis il rougit jusqu'aux oreilles avant de demander.
« En fait, je dérange ? »
**
Assise dans l'herbe contre le prunus, elle profitait de l'ombre généreuse en terminant son livre. Quand Malo lui avait offert « Le vent dans les saules », elle l'avait regardé avec perplexité. Elle n'aimait pas spécialement les livres pour enfant surtout depuis qu'elle avait cauchemardé durant quatre jours après avoir lu « Alice au pays de merveilles. » Mais son ami l'avait détrompé, l'ouvrage qu'il venait de lui offrir était unique et bien sûr, elle lui avait fait confiance. Et elle l'avait adoré. Quatre amis soudés au milieu d'un cadre bucolique ; le doux, le têtu, l'impulsif et le sage. Elle adorait chacun des personnages. Elle l'avait relu au moins dix fois jusqu'à en connaître chaque mots mais qu'importe. Il était devenu pour elle un havre de liberté et le compagnon idéal des moments difficiles.
Tout en s'interrompant pour avaler une gorgée de thé, elle vérifia son portable. Elle avait un message. Elle fit la moue en reposant sa tasse. Alors, Malo ou Bénédict ? Elle espérait la première possibilité tout en la redoutant et elle n'avait pas spécialement envie de parler à son grand-frère après ce qu'il s'était passé la veille. Elle s'accorda un chapitre de plus avant de se décider à parcourir son texto. Bénédict lui indiquait qu'il se trouvait devant sa porte et voulait lui parler. Si elle calculait bien, il faisait le planton depuis vingt minutes. Elle se leva à regret.
Comme à son habitude, il l'attendait dans sa voiture. Elle lui fit signe d'entrer. Elle n'avait pas envie de retourner dans le jardin. Les tensions, elle les laissait à la cuisine. Elle lui fit signe de s'attabler et lui versa du thé.
« Qu'est-ce que tu veux ? »
Avant même qu'il réponde, elle vit le chagrin lourd qui couvait. Bénédict s'en voulait sûrement pour ce qu'il s'était passé. Edwige non plus n'avait pas dû apprécier le coup de Trafalgar. L'ambiance à la maison devait être explosive. Lorsqu'il leva les yeux, elle eut le pressentiment diffus qu'il n'était pas venu simplement pour s'excuser.
« Après votre départ, Paterne a parlé à Edwige. Il nous a entendu quand on s'est disputés mais il a eu trop peur pour venir. En fait, il sait qui a rajouté le décor. »
Elle attendit la suite sans l'interrompre.
« C'est moi. Paterne m'a vu dessiner cet après midi. Au début, il a crû que j'étais conscient parce que j'avais les yeux ouverts. Il m'a appelé mais je n'ai pas répondu. Je me suis assis à ma table de dessin et j'ai peint. Je lui ai fait très peur parce que je ne réagissais pas. Il a pensé que j'étais devenu un zombie. Je pleurais et je suppliais, comme si on m'obligeait à faire une chose que je ne voulais pas. Il est allé se cacher dans son lit, sous ses couvertures. Il n'a pas voulu m'en parler tout de suite parce qu'il avait peur que je me transforme de nouveau en monstre. Il en a parlé à Edwige parce qu'il n'arrivait pas à dormir ...
En bref, tu étais dans une sorte de transe. Malo va être content de savoir ça. »
Elle lui sourit mais il ne put s'empêcher de remarquer son inquiétude. Il secoua la tête.
« Je t'assure que je ne mens pas.
- Un peu fumeux comme explication
- Je t'assure ...
- Tu devrais faire surveiller ça ...
- Promis.
- Et tu devrais aller voir Malo.
- Là, j'ai un peu trop honte.
- On est deux. »
Il croisa les bras, puis se reprit.
« Toi, tu n'as pas failli lui flanquer ton poing dans la figure.
- Je lui ai dit que je comprenais qu'il ne s'intéresse pas à moi compte tenu de son homosexualité ... »
Il la gratifia d'une grimace admirative. Oui, elle avait fait très fort.
« Qu'est-ce que tu vas faire, lui envoyer des fleurs ? »
Elle n'avait pas spécialement envie de rire. Puis une petite idée germa dans son esprit.
« J'ai mieux. Tu pourrais me déposer quelque part ? »
**
Malo parti, Angèle avait filé sous la douche comme si rien ne s'était passé. Morgan assise en tailleurs sur le canapé s'abrutissait devant la télévision. Chaque programme était pire que les autres et elle finit par se lever, totalement dépitée. Elle avait troqué son pyjama contre des vêtements de ville en sachant qu'il n'y aurait pas de nu intermédiaire. La belle parenthèse était terminée. Sa frustration commençait à la rendre exécrable ; il fallait donc qu'elle sorte. Elle gagna la salle de bain à grandes enjambées et annonça à sa compagne.
« Je vais acheter des croissants. »
Et puis aussi de quoi se polluer les poumons. Elle vérifia le contenu de son porte-monnaie et le trouva totalement vide.
« Et merde. »
Elle avisa le portefeuille d'Angèle sur la table. Elle appela sa compagne.
« Je suis à sec. Je te taxe un peu de monnaie. »
A travers le bruit de l'eau, elle l'entendit prononcer quelques mots qu'elle ne comprit pas mais traduisit par oui. Elle s'empara donc de l'objet convoité. Quand elle l'ouvrit, une feuille pliée en quatre tomba sur son pied. Elle la regarda, curieuse.
C'était un article vraisemblablement trouvé sur internet dont l'impression datait de deux ans. Elle fronça les sourcils. C'était une vieille affaire datant de 31 ans, un accident de la route. Un poids lourd avait causé la mort d'une petite fille de deux ans, blessant grièvement ses deux sœurs jumelles. A l'époque, on ne savait pas si elles allaient survivre. L'article ne donnait pas de noms mais elle reconnut sans mal le visage poupin d'Angèle en médaillon. Elle en oublia croissants et nicotine.
« C'est bon, tu as trouvé mon portefeuille ? »
Elle sursauta en se retournant. Angèle, enveloppée dans une serviette fronçait déjà les sourcils.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Elle n'avait pas l'habitude de lui mentir, aussi lui tendit-elle le document. Elle vit nettement son amie changer de couleur, les mains crispées sur le papier.
« Où est-ce que tu as eu ça ? »
Sa serviette glissa sur le sol, la laissant totalement dévêtue. Elle n'eut pas l'air d'en avoir conscience. Elle sentait la crise latente, les larmes prêtes à rouler. Tranquillement, elle ramassa le tissus éponge et l'en enveloppa.
« Dans ton portefeuille, c'est tombé quand je l'ai ouvert. Je ne voulais pas me montrer indiscrète. Et je ne savais pas ... »
Angèle avala péniblement sa salive.
« Parce que je ne voulais pas que tu sois au courant. J'avais peur que tout change ensuite. Tout ceux qui ont su se sont comportés différemment dès qu'ils ont su ... Et je ne voulais pas que ça t'arrive.
- Alors, tu as tout gardé pour toi.
- C'était il y a longtemps ... Je ne pensais pas me souvenir de Claire. Mais Yann m'a donné l'article. »
Elle en resta interdite. Qu'est-ce que Yann venait donc faire là ? Son amie expliqua sans qu'elle lui demande.
« Il y a deux ans, il m'a dit qu'il était désolé pour moi et m'a demandé si je voulais qu'on en parle. »
Deux ans ... Et Angèle s'était refermée depuis. Elle avait peut-être un semblant de réponse. Elle continua.
« Je n'avais pas envie mais il a insisté. Selon lui, la mort frappait souvent deux fois autour d'une même personne. Et ...
- Tu as pensé que j'étais la suivante. »
A présent, elle comprenait cette fermeture au monde et aux autres ... Mais pourquoi diable Yann avait donc profité de sa faiblesse pour lui mettre une telle idée en tête ? Elle n'en avait rien su. Comme elle tremblait, elle la prit tendrement dans ses bras.
« Tu sais, je vais mourir ... Un jour, mais pas tout de suite. Mais avant, j'aimerais bien continuer à vivre de belles choses ...
Comme acheter des croissants ? », demanda Angèle faussement naïve.
**
L'orage grondait dans un ciel apocalyptique où la lumière luttait avec le gris. Malo força quelque peu l'allure. Sa vieille bécane protesta avant de prendre un bon rythme. Azilis lui avait donné rendez-vous au jardin et il ne voulait pas que le petit-déjeuner tombe à l'eau. Il freina presque devant la porte rouge.
Il enleva son casque et sortit les croissants de son sac à dos. Il tenta ensuite de mettre un peu d'ordre dans ses cheveux.
« Salut. »
Bénédict derrière lui le fit sursauter. Stressé comme il l'était, il n'avait pas remarqué sa voiture et il était trop tard pour fuir. Il lui tendit cependant la main. Le visage de son ami s'éclaira. Il répondit au salut avec chaleur.
« Il paraît que je te dois des excuses. »
Il fit semblant de paraître surpris avant de balayer le souvenir d'un revers de la main.
« On était tous à cran. Tu as trouvé ton coupable du coup ?
- C'était moi. »
Les yeux de Malo s'étrécirent. Quel était donc ce coup fumeux ? Il fut encore plus surpris d'entendre le récit qu'il avait fait à Azilis. Il ne put s'empêcher de répondre.
« Wah, c'est franchement paranormal ton truc.
- ça fiche un peu la trouille.
- En parlant de trouille, c'est toi qui m'as envoyé l'image ?
- L'image ?
- Oui, cette espèce de sorcière là. »
Bénédict se crispa alors que le visage de la vieille femme lui revenait en mémoire. Il l'avait revu en pensée avant de s'endormir. Le matin, il en était venu à la conclusion qu'il avait été victime d'une hallucination causée par la fatigue. Malo, quant à lui avait sûrement été victime d'une mauvaise blague et il avait vaguement une idée de la coupable.
« Tu as demandé à Morgan ? »
Il eut un large sourire. Non, il n'avait pas envisagé cette possibilité mais elle tenait la route.
« Je crois que tu as une piste. »
Son ami cligna de l'oeil.
« Et moi, je pense que tu vas faire attendre Azilis. Allez, je file. »
Et il l'abandonna à l'entrée du jardin. Cette fois, il ne vit pas de chaussures orphelines mais une Azilis debout en face de lui. Il fit un petit pas sous les premières goûtes. Il remarqua son sourire tranquille. Il avança, elle l'imita. Était-ce une illusion ? Il entendait pourtant le bruit du vent dans les saules. Deux enjambées et elle fut près de lui. Il la vit lever les yeux, en attente, tranquille. Alors, sans plus se poser de questions, il l'embrassa.
La sonnerie de sa montre la réveilla en sursaut. Morgan se rendit compte qu'elle s'était endormie livre à la main et lunettes sur le nez. Elle grimaça en sentant les premiers assauts des courbatures. Elle avait sombré dans une mauvaise position et n'avait plus vingt ans. Plus désagréable encore, le lit était vide. Angèle n'était donc pas rentrée.
Elle l'avait laissée partir à contrecœur. L'article l'avait visiblement secouée. Elle lui avait avoué l'avoir caché dans une boîte à chaussures pour qu'elle ne le trouve pas. Alors, que faisait-il dans son portefeuille ? Dans tous les cas, elle savait à présent ... Depuis toujours, elle connaissait la crainte presque mystique qu'Angèle entretenait pour la mort. Elle ne s'était jamais douté qu'elle l'avait frôlé d'aussi près. Mais pourquoi Yann avait-il eu besoin de raviver la blessure ? Elle ne le saurait sûrement jamais ...
Elle se leva et fila sous la douche en essayant de ne pas s'inquiéter. Il était parfois arrivé que son amie, trop fatiguée pour reprendre la route ait trouvé refuge chez Bénédict et c'est sûrement ce qu'il s'était passé. Si elle ne donnait pas de ses nouvelles, elle appellerait à la pause de midi. Elle eut envie d'un café et d'une cigarette mais se rappela qu'elle n'avait pas un sous vaillant. Au moins, elle avait de quoi se réveiller. Elle avala deux tasses coup sur coup et enfila son blouson.
Elle avait la chance d'être à dix minutes à pied de son école aussi put-elle se permettre de retirer des sous et de faire un détour pour s'acheter un paquet. Assise dans un petit square à coté de l'établissement, elle fuma avec délectation en attendant Malo. Elle fut surprise de le voir arriver en retard, hirsute et non rasé, vêtu exactement comme la veille.
« J'ai dormi chez Azilis. », donna-t-il comme explication en lui faisant la bise.
Elle éteignit sa cigarette avec un grand sourire.
« Et avec Azilis je présume. »
Ses yeux brillants lui apprirent que oui. Au moins, pour eux, la journée commençait bien.
« Et toi, avec Angèle ? Il me semble que je vous aies interrompues ... »
Elle fit un effort pour sourire malgré la déception. Malo était heureux. Elle n'allait pas jouer les rabats-joie.
« Disons qu'il y a un réel progrès. Mais ... »
Angèle avait été si troublée par l'article qu'elle était partie se rhabiller sans rien dire, la laissant seule avec sa frustration. A midi cependant, elle avait mangé avec un enthousiasme certain puis lui avait proposé de regarder un film. Elle avait opté pour « Tucker and Dale » dans lequel deux péquenauds partis pécher se trouvaient aux prises avec des adolescents suite à un énorme quiproquo et elles avaient énormément ri. Mais Angèle avait sombré avant la fin du film et ne s'était réveillée qu'avant de partir travailler.
« Je crois qu'on avance. »
Elle essayait de s'en persuader.
**
La matinée touchait à sa fin. Après une comptine sur l'alphabet, Malo conduisit ses élèves dans la salle de gym. Ils avaient bien travaillé, aussi méritaient-ils de se dépenser avant l'arrivée des parents. Les gamins s'époumonèrent quand il proposa une partie de colin-maillard. Pour le premier tour, c'est lui qui mit le bandeau. Une dizaine de petites mains le tourna dans tous les sens et il se trouva seul.
C'est le silence total qui en premier le frappa. Au début, il ne s'en émut pas. Les petits monstres avaient au fil du temps appris à se faire discrets. Il commença à avancer en aveugle, les mains devant lui. Il ne toucha personne.
Puis une petite mélodie résonna non loin de lui. « Pêche, pomme, poire, abricot, y en a une y en a une. » Il sourit sous le bandeau. Il avait un téméraire. Il se dirigea vers lui. « Pêche, pomme, poire, abricot ... » La voix se modifia sensiblement, se faisant plus éraillée, plus âgée. Vieille ... Troublé, il se débarrassa de ce qui lui couvrait les yeux.
Il se trouvait dans une forêt, au crépuscule. Et il n'était pas seul. Il y avait quelqu'un derrière lui. Il se retourna lentement, alors que l'inquiétude le gagnait. Où était-il ? Quel était ce délire ? Pourtant, il avait bien déjeuné ce matin ... Une vieille dame lui faisait face. Il reconnut sans mal le visage aperçu sur son ordinateur. Elle s'avança, jusqu'à ce qu'il sente son souffle chaud sur son menton. Il resta debout, paralysé par la vision d'horreur.
Puis il entendit une explosion de rire et remarqua enfin les élèves autour de lui. Alors il se rendit compte de deux éléments fort désagréables. Le premier était qu'il avait eu une absence. Le deuxième qu'il avait eu peur au point de mouiller son pantalon.
**
Bénédict paressait dans son lit. Quand Edwige lui avait demandé s'il voulait emmener les enfants à l'école, il avait refusé, accusant une trop grosse fatigue. Son épouse avait avisé les cernes sous ses yeux, son air apathique et ne l'avait pas contredit.
Sa nuit, entrecoupée de cauchemars et de sombres pensées avait été très courte. Il revoyait Azilis, lui parlant des sentiments de Malo. Enfin, elle avait fini par s'en rendre compte. Sans qu'elle le dise, il avait deviné la teneur de leur rendez-vous. Ces deux là étaient enfin ensembles. Mais bien loin de le réjouir, cette pensée le blessait.
Pour autant qu'il sache, il n'était pas amoureux de sa petite sœur. Mais il se rendait compte que Malo venait de franchir une étape le rapprochant d'autant plus d'Azilis, rendant sa propre présence totalement superflue. Avait-on encore besoin d'un grand frère quand on avait trouvé l'amour parfait ?
Il eut froid tout d'un coup. Tout en remontant la couette sur sa poitrine, il regarda autour de lui. Il se rendit compte du subtil changement de lumière autour de lui. Ne faisait-il pas soudain plus sombre dans la chambre ? Il se sentit soudain très mal à l'aise, comme s'il percevait tout d'un coup un danger. Il y avait quelqu'un avec lui, tout près. Il regarda autour de lui aux aguets, ne vit personne. Mais cela ne le rassura pas, bien au contraire. Il savait très bien où se terrait l'intrus. Là où tous les monstres se cachaient depuis qu'il était petit : sous son lit. Quelques instants, il trouva sa peur totalement risible. Il était adulte, sain d'esprit et solide. Mais il n'osa pas vérifier sa supposition, de même qu'il veilla à ne laisser aucun membre dépasser du sommier. Il entendit la porte de l'appartement s'ouvrir.
« Je suis rentrée, chéri. »
Presque rassuré, il appela sa femme qui marqua un temps d'arrêt en le voyant enfui dans la couette jusqu'au nez. Elle fronça les sourcils.
« Toi, tu es malade. Vas prendre ta température. »
Pour un peu, il en aurait ri. Mais avant tout, une précaution s'imposait.
« Tu ne veux pas vérifier qu'il n'y a rien sous le lit ? »
**
Azilis avait un peu de mal à se concentrer. Chacune de ses pensées la ramenait à Malo. Jusqu'à hier, elle ne se doutait de rien. Pour lui, elle avait toujours été la seule et elle le resterait toujours. Elle avait enchaîné les histoires, certaines très courtes. Dans le silence de la chambre, elle lui avait confessé vouloir remplir le vide de son absence provoquait. Si elle avait deviné plus tôt ... Il l'avait gratifiée de son sourire malhabile et haussé les épaules.
Elle se sentait heureuse, légère, quoi qu'un peu fatiguée. La contrepartie des émotions passées, sans doute. Elle pensa à Yann, à leur baiser qui lui avait semblé si réel. A ce moment là, il était mort et enterré.
Elle se saisit du coupe-verre et se remit au travail. Elle négociait une courbe difficile quand elle aperçut quelque chose dans le verre. Une sorte de tâche qui n'était pas là les jours précédents. Elle s'approcha pour vérifier qu'il ne s'agissait pas d'un éclat brisé. Ce n'était ni une salissure ni une fracture, plutôt un reflet. Quelqu'un ou quelque chose se tenait à la périphérie de son regard. Inquiète, elle détourna les yeux. Son atelier était vide. Elle retourna à son ouvrage. La tâche avait grandi et les contours gagnèrent en précision. Elle le contempla, le souffle court, totalement fascinée. Un visage se dessina soudain sur la paroi de verre, prenant tout le vitrail. Une vieille femme hideusement ridée. Elle recula en désordre sans ressentir dans un premier temps la morsure de l'instrument tranchant sur son doigt.
Elle sentit des goûtes tomber sur ses chaussures et blêmit en voyant le sang répandu. La blessure était profonde et allait sûrement nécessiter des soins. Elle courut à la salle de bain envelopper son doigt blessé dans une compresse qui s'imbiba presque aussitôt. Il fallait qu'elle trouve de l'aide. Mamika risquait de s'évanouir à la vue du sang, Bénédict était trop loin, Angèle était sûrement en train de dormir après sa nuit au musée. Elle n'avait donc pas d'autre choix que de déranger les deux autres. Elle enfila maladroitement sa veste et prit le chemin des écoliers.
**
Morgan entendit les élèves rire juste avant que Malo ne sorte en courant de la salle de gym, les joues empourprées. Elle prévint Julie, l'aide assignée à sa classe qu'elle allait vite revenir avant de le suivre dans le couloir. Il se dirigea dans les toilettes et claqua la porte derrière lui. Elle eut tout juste le temps de le voir s'enfermer dans l'un des compartiments. Sa matinée à elle n'avait rien connu de notable à part l'absence de Monsieur Quoi. Ses élèves avaient été sages et d'habitude, Malo savait tenir les siens. Elle l'appela inquiète.
« Est-ce que ça va ? »
Il eut un petit rire.
« Tu ne vas pas me croire. »
En attendant qu'il se décide à parler, elle jeta un œil dans le couloir histoire de vérifier que tout se passait bien. Théodora, l'aide de Malo sortant du gymnase avec les petits eut en la croisant un petit sourire amusé qui la rendit perplexe.
« J'ai loupé quelque chose ? »
Il y eut un petit silence et elle crut qu'il ne lui répondrait pas. Ce qu'il fit cependant d'une voix un rien ténue.
« Je me suis pissé dessus. Et pas qu'un petit peu, j'en ai jusque sur les chaussures et ça a même fait une flaque. Ils sont tous morts de rire là-bas, même Théodora. D'ailleurs, si ça t'amuse, ne te gêne pas. »
Mais elle n'avait pas envie de s'esclaffer, bien au contraire.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
La voix de Malo lui parut assourdie, comme s'il pleurait. C'était peut-être d'ailleurs le cas.
« Parce que j'ai eu la trouille. Tout d'un coup, je me suis retrouvé dans une forêt. »
Il allait continuer quand la porte des toilettes s'ouvrit à la volée, manquant de peu Morgan. Coralie, la directrice de l'école soupira en la voyant, l'air visiblement soulagée.
« Enfin, je te trouve. Morgan, il y a l'hôpital de Vienne au téléphone pour toi. Et puis, on a besoin d'un interprète en langue des signes ... On a quelqu'un qui ... »
Morgan n'entendit pas vraiment la suite. Les jambes soudain cotonneuses, elle se rendit dans le bureau principal. Le téléphone était toujours décroché. Elle le considéra avec angoisse comme s'il avait été un serpent prêt à mordre avant de se saisir du combiné.
Une voix agréable autant que désolée lui apprit que sa compagne avait eu un accident de voiture la nuit précédente et qu'elle devait se rendre au service des urgences. Elle voulut avoir des précisions mais son interlocuteur avait déjà raccroché. Elle se sentit soudain prise de vertige, assommée par les mots. Un bras enserra ses épaules. Elle ne reconnut pas la maladresse de Malo, plutôt la douceur d'Azilis.
Azilis ? Elle comprenait à présent le pourquoi de l'interprète. Elle se força à sourire.
« Qu'est-ce qui t'amène ? »
Elle comprit tout de suite quand elle lui montra sa main.
« Tu tombes à pic. Je vais aux urgences moi aussi. Donne-moi juste le temps de prevenir Malo. »
Elle sentait les larmes d'angoisse monter, comme pour la noyer. Elle gagna rapidement les toilettes et parvint à annoncer sans pleurer.
« J'emmène Azilis aux urgences, rien de méchant mais quelques points de suture. Par contre, Angèle a eu un accident. »
Sa voix se fendit et elle dû prendre quelques secondes pour souffler. Puis elle alla voir la directrice et sans vraiment s'attarder sur les détails annonça qu'elle devait partir et que Malo s'absenterait sûrement aussi. Elle et Azilis quittèrent l'école. Dix minutes après, le paquebot partait en direction de l'hôpital.
**
Durant le trajet, elle restèrent silencieuses. Morgan tentait de se concentrer sur sa conduite. En temps normal, elle aurait foncé bien au delà des limites autorisées pour arriver plus vite. Mais elle avait Azilis sous sa responsabilité. La jeune femme, le teint crayeux serrait dans sa main valide la compresse autour de son doigt. Elle aurait voulu lui dire que ce n'était pas grave et ne mériterait que quelques points mais elle ne pouvait se permettre de lâcher son volant. Elle s'autorisa cependant quelques secondes pour attraper un paquet d'oursons à la guimauve qu'elle lui tendit. Un peu de douceur dans la tempête, cela faisait toujours du bien.
Morgan stoppa la voiture sur le gravier du parking. Il restait à traverser à pied la grande cour de l'hôpital jusqu'à l'accueil puis à suivre le chemin balisé des urgences. Azilis, à peine les pieds au sol fut prise de vertige. Elle l'assit sur le siège passager et s'accroupit en face d'elle, le temps de la rassurer.
« Tu vas voir, ce n'est pas grande chose. Je resterai avec toi le temps que ce soit fini. »
Quelques secondes, elle eut l'air rassérénée avant de demander.
« Et Angèle ? »
Elle parvint à sourire malgré l'angoisse qui l'étreignait.
« J'irai prendre des nouvelles pendant que tu seras en salle d'attente. Ok ? »
Elle lui tendit la main pour l'aider à se relever et la soutint tout le long du parcours. Chaque pas lui coûta, et ce ne fut pas à cause du poids minime d'Azilis appuyée sur son épaule. A chaque pas, une supposition sur l'état de sa compagne. Dans quel état allait-elle la trouver ? Déjà, elle n'était ni à la morgue, ni aux soins intensifs ce qui était plutôt bon signe. Elle ne savait rien du reste.
Elle suivit avec Azilis la ligne rouge serpentant à l'intérieur du bâtiment jusqu'aux urgences. Elle était déjà venue plusieurs fois, notamment pour un poignet foulé lors du spectacle de l'école. Les couloirs lui avaient parus moins sévères et bien plus éclairés. Aujourd'hui, elle projetait dessus son angoisse.
Sitôt qu'elle se fut annoncée, on la confia à un interne pendant que l'on faisait patienter Azilis en salle d'attente avant qu'on vienne l'examiner. Elle eut quelques précisions sur l'état d'Angèle qui pour le moment dormait. La voiture qui avait fait deux tonneaux était bonne pour la casse mais son amie avait eu de la chance. Deux côtes fêlées, une plaie à la tête qu'il avait fallu recoudre, des égratignures et des ecchymoses diverses, ce qui n'était presque rien compte tenu du choc. Elle allait avoir droit à une nouvelle batterie d'examens et pourrait rentrer le lendemain matin. Elle pourrait bien sûr la voir mais il faudrait attendre qu'elle se réveille.
Son flegme britannique lui permit d''écouter le diagnostic droite et digne, sans pleurer, ni hurler ni sauter de joie. Soulagée, elle l'était mais elle avait d'autant plus envie de voir Angèle. Elle remercia le médecin et retourna en salle d'attente tenir compagnie à Azilis. Elle prit le temps de se laisser tomber à coté d'elle avant de lui dire.
« Elle va bien. »
Et elle éclata en sanglots. La froideur apparente allait bien cinq minutes. La tension disparut en même temps que s'écoulaient les larmes durant un temps qui lui sembla infini. Elle finit par se calmer, bien avant qu'un autre interne vienne chercher Azilis.
Il sourcilla quand elle lui demanda si elle pouvait l'accompagner mais accepta vu qu'il fallait un interprète. Elle la suivit donc dans la salle. A vu de nez, la plaie était vilaine et méritait une bonne dizaine de points. Il les laissa le temps d'aller chercher le matériel. Morgan se composa une expression tranquille et demanda à son amie si elle voulait une histoire pour l'occuper un peu. Azilis fit semblant d'hésiter quelques secondes.
« Raconte-moi comment vous vous êtes rencontrées toi et Angèle. »
La question l'amusa. En dix ans, personne ne leur avait jamais posé de questions sur leur rencontre. Peut-être s'étaient-ils imaginé qu'elles avaient toujours été ensembles.
« C'est une longue histoire. »
L'interne revint avec le nécessaire pour recoudre. Azilis le regarda épouvantée durant quelques secondes.
« Justement, là, j'en ai bien besoin. »
Morgan hocha la tête. Quoi qu'il arrive, elle savait que son amie ne détournerait pas les yeux sous peine de manquer un épisode. En tout cas si elle racontait bien. Elle chercha quelques secondes ses mots puis commença.
« J'avais seize ans à l'époque et je n'étais pas très futée. Même, c'était pire que ça, j'étais une sorte de bandit. Je volais des voitures. »
Azilis la regardait avec des yeux immenses. Au moins, elle l'avait captivée.
« J'adorais conduire. C'est mon père qui m'avait appris, sur les chemins de campagne. Je faisais un tour avec et puis je les garais quand j'en avais assez. Je devais trouver ça assez rigolo. Je me débrouillais plutôt bien parce que jusque là, je ne me suis jamais fait prendre. Et puis, un jour que je me promenais, je suis tombée sur la voiture de mes rêves. C'était une petite deux-chevaux. Mon grand-père en avait une. Alors, j'ai eu envie de faire un tour. Je regarde autour de moi, il n'y avait personne dans la rue, personne aux fenêtre. Juste la petite voiture et moi. Je m'approche et au moment de forcer la portière, je m'aperçois qu'elle est ouverte. Sur le coup, ça ne m'a pas dérangée. Je m'installe au volant, triture quelques fils et me voilà partie ! Arrivée à la place du jeu de paume, j'entends un mouvement derrière moi et une petite voix qui demande : « Maman, c'est toi ? » Je ne te raconte pas le bond que j'ai fait. Je freine à bloc pour m'arrêter et je me retourne. Il y avait une petite fille qui devait dormir sur la banquette arrière. Et je l'avais embarquée. Elle voit que je ne suis pas sa mère mais elle me regarde tranquillement. Elle est mignonne, toute blonde avec des grands yeux bleus. Je te rassure, je ne suis pas tombée amoureuse d'Angèle tout de suite. Non, je ne les prends pas au berceau. La première chose que je lui dis est de mettre sa ceinture et elle obéit. Je raconte que je voulais juste faire un tour et elle hoche la tête, comme si cela ne la gênait pas. Le truc, c'est que je commence à me dire qu'on va penser que je l'ai enlevée. J'aurais très bien pu lui dire de descendre et continuer ma route. Mais là, je n'ai pas envie. Je ne pouvais pas la laisser toute seule. Je fais demi-tour et je la ramène avec la voiture. Bien sûr, ses parents et sa sœur sont là et ils pleurent sur le trottoir. La gamine descend et saute dans les bras de sa mère en lui disant qu'elle s'est bien promenée pendant que moi, je rends les clés au papa et je m'enfuie en courant. Pendant un long moment, j'ai attendu qu'ils appellent la police. Ils ne l'ont pas fait ...
A ce moment, je pensais en avoir fini avec la gamine. Je ne sais pas si c'est grâce à elle mais après ça, je suis devenue plus sage. J'ai eu mon bac avec mention très bien. Ensuite, comme tu le sais, j'ai passé les concours de l'IUFM et je les ai réussis. Et puis, neuf ans après l'épisode de la deux-chevaux, devine sur qui je tombe dans la rue ? Elle avait bien grandi mais je l'ai reconnue. Elle m'a souri. J'ai pensé qu'elle allait changer de trottoir ou s'enfuir en courant mais elle est venue vers moi. J'étais un peu gênée compte tenu de ce qui s'était passé mais elle ne m'en voulait pas, bien au contraire. A l'époque, ses parents se disputaient à longueur de temps et elle s'était cachée dans la voiture pour ne plus les entendre. Je connaissais la suite ... L'épisode avait été une sorte d'électrochoc pour tout le monde. Elle me disait donc merci. Honnêtement, je ne savais pas vraiment quoi lui répondre. Alors, elle m'a demandé ce que je devenais. Et puis si elle pouvait me revoir.
Franchement, au début, l'idée de sortir avec elle ne m'a jamais traversé l'esprit. Dix ans de différence, c'est tout de même beaucoup ... Et puis, j'étais certaine qu'on avait une sexualité totalement différente. Par contre, j'aimais bien discuter avec elle. En dépit de son âge, c'était une fille très mature. On pouvait parler de n'importe quel sujet. Mine de rien, on a passé trois ans à bavarder comme ça. Et puis, un jour, mine de rien, elle m'a avoué qu'elle s'intéressait plutôt aux filles qu'aux garçons. Et plus particulièrement à moi. Sur le coup, je n'ai rien répondu. En fait, j'ai trouvé ça complètement flippant. Elle était belle, brillante, adorable. Qu'est-ce qu'elle pourrait donc faire avec moi alors que je savais qu'une foultitude de gars lui couraient après. Et puis, j'avais peur de ce qu'on allait penser. J'avais peur qu'on la regarde bizarrement, et même qu'on la rejette. Mais pendant un an, elle a insisté. Et elle a fini par m'avoir à l'usure. Voila, tu sais tout ... »
Et cela tombait bien, l'interne venait justement de terminer les points. Une pansement et une piqûre antitétanique plus tard, il relâcha Azilis. Celle-ci ne s'était pas départie de son sourire. Elle semblait cependant fatiguée et fébrile. Une fois en salle d'attente, Morgan posa une main anxieuse sur son front.
« Je ne voudrais pas t'embêter mais j'ai l'impression que tu es un peu malade. Je vais aller voir Angèle et je te dépose chez toi ? »
Elle approuva avant d'ajouter.
« Je devrais peut-être prévenir Malo et Bénédict. »
**
Malo aimait bien ses élèves mais il y avait des moments où il aimait aussi les voir partir. Quelques petits attendaient encore leurs parents. Quand le dernier serait parti, il pourrait aller vérifier ses messages. Morgan n'avait pas portable, il espérait donc des nouvelles d'Azilis. Après s'être éclipsé discrètement pour aller mettre des vêtements propres, il avait rassemblé les élèves de Morgan dans sa classe avec les deux aides. Bien sûr, il avait entendu parler les gamins de l'épisode du pipi. Il l'avait pris avec une certaine philosophie. La prochaine fois qu'ils s'aviseraient de mouiller leur pantalon, il ne les louperait pas. Du moins pas vraiment. En fait non ... C'était assez humiliant comme ça.
Il restait encore deux gamins quand il fut accosté par un homme qu'il ne reconnut pas tout de suite. Peut-être était-ce parce qu'il se promenait sans son uniforme et qu'il avait les joues bleuies de barbe. Mais quand celui-ci demanda à voir Morgan, il identifia le père de Monsieur Quoi. Il serra sa main moite avant de l'informer.
« Elle a été appelée pour une urgence à l'hôpital. Si vous voulez, je peux prendre un message. »
Il hésita. Un instant, il eut l'impression qu'il allait se mettre à pleurer ce qui lui donna quelques sueurs froides mais il se reprit avant d'annoncer.
«Arthur a disparu hier soir et on ne sait pas où il est. Je suis venu voir si Madame Griffin n'aurait pas une idée. Comme il parle beaucoup d'elle on ne sait jamais. »
Renonçant à lui dire que son fils n'avait que « Quoi » à la bouche depuis le début de l'année, il hocha vaguement la tête. Voir le papa désemparé lui faisait mal. Comment aurait-il réagi à sa place ?
« Vous pouvez attendre Morgan ici, si vous voulez. Je vais vous faire un café. »
Et espéra que Morgan revienne vite. Il resta planté là et il se demanda s'il l'avait entendu. Il avança une main maladroite et lui pressa quelques instants l'épaule.
« Je suis sûr qu'il n'est pas loin. »
Il avait peine à le croire lui-même. En général, les enfants de l'âge d'Arthur ne disparaissaient pas pour rien. Le gendarme marmonna et il du se pencher pour l'entendre.
« J'aurais dû l'écouter quand il m'a parlé du monsieur qui le regardait par la fenêtre. Il disait qu'il restait devant la porte vitrée et qu'il lui faisait peur. Mais nous avons une clôture et les portes sont solides. Je lui ai dit qu'il avait sûrement rêvé. Je l'ai bordé et j'ai éteint sa lampe. Le lendemain, il avait disparu. »
**
Lorsqu'on vint chercher Morgan en salle d'attente, Azilis avait déjà envoyé trois textos. Un à Malo et deux à Bénédict dont le dernier disait : « Non, reste chez toi. Morgan me ramène. Je me suis juste coupé le doigt, je ne vais pas mourir. Du moins, pas sans avoir ton autorisation. »
Son amie avait approuvé avec un sourire encourageant avant de suivre l'infirmière.
Même si elle savait que son amie était hors de danger, elle n'était pas tranquille. Elle connaissait les hôpitaux, leurs odeurs d'encaustique et tous leurs appareils. Elle connaissait surtout la difficulté de retrouver ses proches dans ces lits tous blancs, branchés à plusieurs appareils. Ils devenaient des patients, des êtres vulnérables à qui l'amour ne suffisait plus. Leur fragilité mise à nue, ils prenaient une autre dimension, plus lointaine et en même temps plus intime et même les yeux aimants se faisaient presque voyeurs.
La soignante frappa doucement à la porte avant d'entrer. Elle attendit quelques secondes avant de la suivre. Elle prit deux grandes inspirations comme avant d'entrer dans l'eau froide. Elle sentit son pouls ralentir imperceptiblement. C'était déjà bien en soi. Au moins, elle était sûre de ne pas s'évanouir. Puis elle entra tranquillement dans la salle.
La pièce était petite et ne contenait qu'un seul lit. Les murs, à part certains emplacement pour des tuyaux ou branchement multiples étaient nus. La fenêtre donnait sur l'arrière court et plus loin le ciel gris.
« Bonjour. »
Morgan parvint à porter son regard vers sa compagne. Ses yeux enregistrèrent quelques détails. Une ecchymose violacée barrant sa joue droite, un bandage sur le coté gauche, des petites coupures un peu partout. Sourire avait l'air de lui faire mal mais c'est ce qu'elle faisait, pourtant. Elle réprima de justesse les larmes en s'approchant du lit. L'infirmière aimable lui désigna un siège brinqueballant sur lequel elle prit place d'un geste maladroit.
« Pas joli à voir, non ? »
Elle avança une main, enleva d'un geste machinal l'épi rebelle de ses yeux puis caressa le front et les joues moites.
« Il paraît que tu as eu de la chance. C'est déjà ça ... »
Elle observa sa réaction, guettant un indice. Angèle prit doucement sa main.
« J'ai dû te causer une trouille monstre.
Tu m'étonnes ... »
Elle laissa échapper un rire, mâtiné de sanglots. Alors, elle hésita. La question allait être directe, mais après ce qui venait de se passer, elle voulait savoir. Mais Angèle lui répondit avant.
« Je n'ai pas voulu que ça arrive. J'ai perdu le contrôle sur la route ... »
Morgan vit les yeux de son amie se remplir de larmes. Elle pressa tendrement sa main.
« Il s'est passé quelque chose au musée et je me suis enfuie. En fait, j'ai eu la trouille. Un truc m'a poursuivie. Une sorte de ... sorcière. Et puis, une fois que j'étais sur l'autoroute, j'ai regardé dans le rétro et je l'ai vue assise derrière moi ... »