La brèche
img img La brèche img Chapitre 2 Chapitre 1 : Réunions
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Chapitre 6 Chapitre 5 : Frayeurs img
Chapitre 7 Chapitre 6 : Petite musique au musée img
Chapitre 8 Chapitre 7 : Enlèvement img
Chapitre 9 Chapitre 8 : Conseil de guerre img
Chapitre 10 Chapitre 9 : Suppositions img
Chapitre 11 Chapitre 10 : Différentes clartés avant l'obscurité img
Chapitre 12 Chapitre 12 : Petite matinée chez les morts img
Chapitre 13 Chapitre 13 : Visite à un défunt ami img
Chapitre 14 Chapitre 14 : Dans la gueule du loup img
Chapitre 15 Chapitre 15 : Éveils img
Chapitre 16 Chapitre 16 : Éveils (suite et fin) img
Chapitre 17 Chapitre 17 : Jour d'école img
Chapitre 18 Chapitre 18 : Jour d'école (suite et fin) img
Chapitre 19 Chapitre 19 : la sorcière img
Chapitre 20 Chapitre 20 : Absences img
Chapitre 21 Chapitre 21 : Quelques réminiscences img
Chapitre 22 Chapitre 22 : souvenons-nous encore img
Chapitre 23 Chapitre 24 : D'autres souvenirs img
Chapitre 24 Chapitre 24 : Des bugs dans la matrice img
Chapitre 25 Chapitre 25 : Des adultes dans des corps d'enfants img
Chapitre 26 Chapitre 26 : Enlèvement img
Chapitre 27 Chapitre 27 : Rôles img
Chapitre 28 Chapitre 28 : Sur les sentiers de la guerre img
Chapitre 29 Chapitre 29 : En route mauvaise troupe img
Chapitre 30 Chapitre 30 : Faux semblants img
Chapitre 31 Chapitre 31 : Au delà du bien et du mal img
Chapitre 32 Chapitre 32 : Épilogue img
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Chapitre 2 Chapitre 1 : Réunions

« Hello sweetie. »

Malo n'eut pas besoin de se retourner pour deviner qui l'interpellait. A l'origine, c'était une phrase de River Song, chaque fois qu'elle croisait le Doctor Who. Morgan qui lui avait fait découvrir la série s'était empressée de l'utiliser pour lui. Il fit mine de réajuster un nœud papillon imaginaire avant de lui faire face.

« Comme on se retrouve. L'univers est trop petit. »

Elle lui sourit amusée mais il ne put s'empêcher de remarquer les soucis qu'elle cachait derrière ses lunettes de soleil.

« Toujours ton monsieur Quoi ? »

Un soupir, un hochement de tête et elle croisa les bras. Mais il savait très bien que le gamin était loin d'être le plus grand problème.Il osa demander.

« Et ta moitié ? »

A sa grimace, il devina qu'il avait fait mouche. Elle mit cependant du temps à répondre, sûrement le temps de peser ses mots comme chaque fois qu'elle abordait un sujet délicat.

« Je crois qu'il y a eu des jours nettement meilleurs. J'aimerais te dire que l'on progresse mais je n'en ai plus vraiment l'impression. Après,ce n'est sûrement qu'une mauvaise passe qui nous fera sourire quand on regardera derrière nous. C'est ce que je n'arrête pas de lui dire en tout cas. »

Elle ôta ses lunettes le temps de les essuyer. Les cernes sous ses yeux trahissaient qu'elle ne croyait plus vraiment en ses bonnes paroles.Deux ans de dépression érodaient lentement les fois les plus solides, surtout celle des proches. Il était bien placé pour les avoir, puisqu'il le vivait aussi même à un degré moindre. Il pressa son épaule d'une main maladroite.

« J'ai un petit cadeau pour toi. »

Il ne mentait pas, c'est juste qu'il avait envisagé de lui donner plus tard ce qu'il venait de trouver. La curiosité vint redonner un peu de vie à son visage triste.

« Vraiment ? »

Il hocha la tête et la gratifia d'un sourire entendu. Elle fronça les sourcils sous ses yeux étrécis.

« Ferme les yeux et imagine. La terrible capitaine arrive avec ses vingt terribles pirates. Ils ont tous des épées redoutables mais elle,elle possède une arme encore plus redoutable. »

Elle sourit. Il faisait bien sûr référence à leur sempiternel spectacle de fin d'année pour lequel ils s'associaient chaque fois. Elle avec les petits, lui avec les moyens offraient aux parents une véritable prestation avec décors, musiques et costumes. Bien sûr,les chorégraphies étaient simplistes et les gamins quelques peu dissipés mais les deux instituteurs étaient chaque fois inventifs.L'année précédente une troupe de petits chevaliers avait affronté des petits dragons. Il y avait bien sûr eu quelques accrocs : un des chevaliers avait mordu son adversaire, un des terribles dragons avait voulu rejoindre sa maman après avoir arrosé son pantalon, un gamin s'était baladé avec une passoire au lieu d'un casque et Morgan s'était foulé le poignet en butant sur un élément de décor ... Mais le spectacle avait été un vrai succès. Certains parents lui en reparlaient encore. Cette année, ils avaient visé dans les classiques, les corsaires contre les pirates. Une fois encore, ils allaient se déguiser pour monter sur scène avec les gamins pour les guider un peu.

Cette année, la maîtresse des petits était capitaine des pirates et se demandait ce que son ami allait lui offrir. Malo déposa un objet dans ses mains tendues. Visiblement, c'était long et en plastique. Peut-être devait-elle avoir peur.

« Je peux regarder ? »

Il approuva fièrement. Elle fronça les sourcils. C'était transparent, long avec des ampoules à l'intérieur et fonctionnait avec des piles. Et c'était aux couleurs de Dora l'exploratrice ce qui était pire que tout. Elle considéra l'objet totalement abasourdie.

« Qu'est-ce que je suis censée faire avec ça ? »

Il la regarda amusé. Elle réprima avec peine un fou-rire.

« Mais plus sérieusement ? »

Le sourire de Malo s'élargit ; il risqua fièrement.

« Mais c'est un sabre laser. Tu es un pirate de l'espace. Avec ça, tu vas les impressionner. »

Elle ouvrit de grands yeux.

« Tu veux que je l'utilise à la fête de l'école ? »

Elle ne fut pas surprise de le voir hocher la tête. Cet homme était totalement fou. L'année précédente, il lui avait trouvé un dragon gonflable d'une bonne cinquantaine de centimètres. Malheureusement,la pauvre bête avait été emportée par une rafale et avait fini sa course dans le Rhône avant qu'ils n'aient pu le rattraper. Cette année, il avait encore frappé très fort, d'autant que l'espèce d'horreur qu'elle tenait entre les mains ne risquerait pas de s'envoler du tout.

« Pas question que je me trimballe avec ça. Là, c'est ma réputation que je risque. Un pirate adepte de Dora l'exploratrice c'est ... »

Elle savait que plusieurs générations de petites filles adoraient cette drôle d'anglophone aux yeux exorbités. Elle pouvait le comprendre dans une certaine mesure ... N'avait-elle pas été une inconditionnelle de Martine quand elle était petite ? Elle laissa planer sur sa phrase une suspension tout à fait éloquente.

« Mais je le garde. Je suis sure que c'est très pratique pour lire la nuit. Merci dans tous les cas. »

Il s'inclina avec respect. Elle en profita pour détourner l'attention.

« Et Azilis ? »

Elle vit son visage s'éclairer d'un large sourire.

« Elle a plaqué Richard au bout de trois jours pour incompatibilité d'humeur ... »

Alors,il allait peut-être se décider. Chaque membre du groupe à part la principale concernée connaissait ses sentiments envers elle. Et attendait avec impatience qu'il se décide. Elle espéra la suite. Mais il se contenta de hausser les épaules. Sacré Malo.

**

Morgan quitta le marché par les rues descendantes. Très vite, les bruits de la foule s'estompèrent pour laisser la place au reposant silence. Elle marqua un temps d'arrêt devant la cathédrale fraîchement nettoyée. Débarrassée de sa couche de pollution, elle était presque étincelante dans sa blancheur calcaire. Elle sourit aux saints de pierre ornant le portique. Ceux qui avaient eu la malchance d'être plus bas que les autres avaient été décapités ; un vestige vengeur de la révolution française. Les autres étaient restés intacts. Elle reconnaissait certaines scènes de l'ancien testament tandis que les autres demeuraient un mystère. Un jour,elle prendrait le temps de venir avec un guide pour les décrypter toutes.

Elle passa le petit cloître et s'enfonça dans les rues étroites. Ce n'était pas l'itinéraire le plus rapide mais celui qu'elle préférait. Elle longea la vitrine appétissante d'une pâtisserie. Guimauves, caramels, sujets en chocolat et sucettes lui donnaient l'eau à la bouche mais elle parvint une nouvelle fois à ne pas s'arrêter. C'était un véritable exploit. Elle pressa le pas pour les derniers mètres qui la séparaient de son appartement.

Elle n'avait pas oublié ses clés, ce qui était en soi un petit miracle. Elle put donc regagner sans encombre le premier étage. L'appartement était silencieux comme elle s'y attendait. Elle ôta ses chaussures dans la cuisine pour ne pas faire de bruit et traversa le salon au parquet lambrissé. L'appartement était une partie d'une maison bourgeoise réaménagée. Il en restait de beaux vestiges comme des cheminées au volutes alambiquées et le sol digne d'une piste de danse. A pas de loup, Morgan gagna la chambre à coucher.

Angèle dormait à points fermés. A la lumière filtrant à travers les volets elle contempla son visage paisible, son sourire derrière ses paupières closes. Ainsi, elle avait l'air sereine, inatteignable,aux antipodes de ce qu'elle était ...

Lorsqu'elle était devenue sa compagne attitrée, un bon nombre d'années auparavant, Angèle était une adolescente brillante qui venait de réussir son baccalauréat avec trois ans d'avance. L'année suivante, elle avait réussi le concours d'entrée à l'école des Chartes dont elle était sortie diplômée. En dépit de cela, elle était toujours restée une jeune fille simple et douce quoi qu'un peu réservée. Comme tous les grands esprits, elle se posait constamment des questions mais rien dramatique. Alors pourquoi subitement tout avait basculé ? Elle avait beau fouiller ses souvenirs jusqu'à s'en faire mal à la tête, elle ne trouvait pas. Du jour au lendemain, Angèle s'était repliée sur elle-même. La jeune femme d'ordinaire espiègle et bonne vivante s'était muée en une boule de nerf, angoissée, pleurante et agressive. Elle s'était mis à craindre le monde jusqu'à en oublier sa saveur, fuyant sans cesse le contact avec les autres. Seul leur groupe de jeu de rôle et ses rares collègues faisaient encore exception. Chaque jour, elle la voyait s'enfoncer encore un peu plus.

A ses cotés, Morgan tentait de faire bonne figure et parvenait encore à tenir bon face aux crises. Mais elle était épuisée comme si elle portait sur ses épaules une Angèle chaque jour un peu plus lourde. Et cela malgré elle. Dans les moments où la dépression laissait la place à une lucidité relative, Angèle lui confessait à quel point elle s'en voulait de la faire souffrir. Elle lui disait qu'il fallait qu'elle s'en aille avant qu'elle la détruise. Elle restait cependant, attendant une hypothétique accalmie, un apaisement qui ne venait plus.

Elle s'assit sur le bord du lit, savourant le charme de l'instant. A plusieurs reprises, elle fut sur le point d'étendre le bras pour caresser sa joue mais elle se ravisa. Angèle avait besoin de repos. Elle se leva à regret et regagna la cuisine en évitant de regarder la poussière accumulée sur le piano. Elle avait envie d'un peu de tranquillité et d'une cigarette. Elle ouvrit la fenêtre pour ne pas enfumer la salle. C'est alors que le téléphone sonna. Contrairement à sa compagne, elle n'avait pas de portable aussi dut elle courir au salon pour répondre avant que la maisonnée soit réveillée. Elle entendit Angèle remuer : trop tard. Qui était donc le toquard qui se permettait de les déranger un samedi avant midi ? Elle eut rapidement la réponse. Au bout du fil, Bénédict lui demanda si c'était elle qui allait conduire tous les autres jusqu'à Lyon. Le grand frère protecteur ... Le plus souvent, elle trouvait son attitude touchante. Aujourd'hui, il était franchement pénible. Elle murmura qu'elle le rappellerait dans le courant de l'après-midi mais il ne voulut rien entendre. Elle soupira. Oui, s'il le voulait, elle emmènerait tout le monde à bord de son espace. Quand il voulut savoir quand elle avait passé son dernier contrôle technique, elle raccrocha exaspérée.

« C'était qui ? », demanda Angèle derrière elle.

La journée commençait mal. Engoncée dans son pyjama informe, son amie avait l'air très mal réveillée et de mauvaise humeur, les bras déjà croisés et les yeux tristes. Elle répondit.

« Bénédict, il voulait savoir comment on venait à Lyon. »

Angèle hocha distraitement la tête sans rien ajouter. Puis ses yeux s'arrêtèrent sur le cadeau de Malo. Elle écarquilla les yeux devant l'objet insolite avant de s'en saisir.

« Qu'est ce que c'est que ce machin ? Non, laisse-moi deviner : tu as croisé ton collègue. »

Sa voix sonnait comme un reproche. Morgan fronça les sourcils.Qu'allait-elle encore inventer ? Une fois n'était pas coutume, il lui sembla que son amie s'inventait des soucis exprès pour se faire mal.

« Oui, et alors ? »

La réponse ne se fit pas attendre, cinglante comme à l'accoutumée.

« Vous vous entendez très bien à ce que je vois. Vous devriez vous mettre ensemble. Comme ça, tu serais débarrassée de moi et il n'aurait plus besoin d'attendre Azilis. »

Elle eut envie de la gifler, histoire de lui faire comprendre l'impact de sa bêtise. Elle parvint à se maîtriser à temps.

« Ah oui ... Brillante ta nouvelle idée. Alors, tu penses que je vais te laisser pour rejoindre Malo. Je devrais lui en parler, tiens. Je crois qu'il sera très content. »

Elle vit avec une certaine satisfaction sa compagne écarquiller les yeux.Au moins, elle ne parlait plus. Elle pouvait donc poursuivre.

« Parce que bon ... Moi aussi je suis en droit de me poser des questions. Cela fait deux ans que tu ne me touches plus et que tu me regardes à peine. Deux ans qu'on ne joue plus de musique toutes les deux. Alors,qu'est-ce que je dois penser ? »

Angèle recula comme horrifiée. Elle lui avait fait mal. Mais les mots étaient sortis sans qu'elle puisse les arrêter. Trop comprimés,ils la brûlaient à petit feu.

« Deux ans que tu n'aimes plus rien et que je me demande si c'est ma faute,deux ans que je me bats pour t'arracher un sourire et crois-moi, c'est long. »

Elle sentit les larmes lui brûler les yeux. Elle craquait. Angèle la regardait bouche-bée. Elle ne l'avait presque jamais vue pleurer. Le téléphone sonna de nouveau, les faisant sursauter. Elle grimaça en entendant Bénédict. Elle parvint cependant à lui répondre calmement.

« Écoute, j'aimerais bien me disputer avec ma copine sans qu'on vienne m'interrompre. Sinon, je risque d'être très nerveuse et de faire n'importe quoi au volant. »

Elle raccrocha sans attendre.

« Où en étions-nous ? »

**

C'est un changement de lumière qui la fit se retourner. Soudain, elle avait eu l'impression qu'il faisait plus sombre dans son atelier.Quelqu'un était-il devant la porte vitrée ? L'ombre lui avait parue plus grande, presque effrayante. La seule façon de vérifier était d'aller ouvrir. Elle fut surprise de trouver Yann sur le seuil. En général, elle demandait à ses visiteurs de lui envoyer un texto quand ils étaient devant sa porte car elle ne les entendait pas frapper. Le processus fonctionnait la plupart du temps. Cette fois, Yann ne s'était pas annoncé. Voulait-il lui faire une surprise ? Si oui, c'était réussi. Avait-il fait tout le trajet de Vienne à Lyon juste pour la voir ?

Dès le premier coup d'oeil, elle remarqua son visage pâle et son corps émacié. Il avait parlé d'analyses médicales. Il souriait cependant.

« Salut, je peux entrer ? »

Ses gestes et expressions du visage étaient presque parfaites même si aujourd'hui, il avait l'air de manquer de conviction. Elle s'effaça pour le laisser entrer.

« Tu veux un café ? »

Il secoua la tête et la dévisagea avec un sourire. Curieusement, elle se sentit mal à l'aise, ; une angoisse presque indéfinissable.

« J'aimerais te demander deux choses. L'une pour ton personnage et l'autre un peu plus personnelle. »

Elle cilla. Yann était très fort pour introduire des coups de théâtre et ne se gênait pas pour mettre ses joueurs à contribution. Elle allait sûrement devoir surprendre les autres, peut-être les trahir,qui sait ? Elle n'aimait pas trop cette idée.

« Je joue très mal les Judas. Ils vont voir tout de suite si je me suis coupable de quoi que ce soit. »

C'était presque blessant en soit que Yann cherche à la séparer des autres.Il dissipa ses doutes par un sourire charmeur.

« Je voudrais juste être sûr que tu ne m'en voudras pas si je m'appuie sur toi pour un rebondissement. Tu ne sauras rien jusqu'à ce que ça arrive. Alors, tu serais partante ? »

Elle hocha la tête, encore dubitative. Il ne lui avait pas encore tout dit et la question personnelle l'inquiétait beaucoup plus que l'autre. Elle en eu la confirmation en le voyant s'approcher d'elle. Plus près, encore plus près, un peu trop près ... Elle le regarda avancer comme paralysée, privée de volonté. Elle ne recula que lorsqu'il posa sa bouche sur la sienne. Ses mains allèrent à toute vitesse, aussi bien pour parler que pour le repousser.

« Mais qu'est-ce que tu fabriques ? Ça ne va pas ? »

Non,elle était en train de rêver. Yann ne venait pas de l'embrasser. Et elle ne venait pas de le repousser comme un malpropre. Pourtant, elle se sentait totalement effrayée et au bord des larmes. Lui-même paraissait sous le choc, blessé par son refus. A quoi s'attendait-il ? N'avait-il pas une copine attitrée et cela depuis longtemps ? Mais il était son ami depuis dix ans. Elle l'aimait beaucoup ... Et pas assez en fin de compte. Comme elle le faisait toujours en cas de problème, elle allait essayer d'arrondir les angles. Elle commença.

« Désolée, je suis un peu surprise. Je ne voulais pas te blesser. Mais ... »

La suite, il s'en doutait. Il le lui confirma d'un hochement de tête.Elle sentit son portable vibrer dans sa poche. Bénédict allait-il insister encore longtemps ? Quelque part, son intervention tombait bien. Elle lut le texto pour voir ce qu'il voulait. Elle s'était trompée. Sa grand-mère lui indiquait qu'elle se trouvait devant sa porte. La diversion était toute trouvée et elle lui faisait on ne pouvait plus plaisir.

« Tu m'excuses ? Ma mamie est là. »

Il hocha la tête et osa un sourire penaud.

« J'allais partir de toute façon. On se retrouve ce soir ? »

Elle acquiesça. En dépit de tout ce qui venait de se passer, elle ne manquerait le rendez-vous pour rien au monde.

***

La bataille était rude et son paladin lancé en première ligne prenait beaucoup de points de dégâts. Certes, il était là pour encaisser les coups mais que faisaient donc les autres ? Ils avaient pourtant élaboré une stratégie bien précise. En même temps, il y avait peu de monde connecté les samedi matin.

Mais qu'à cela ne tienne, il taillait dans les monstres à grand coups d'épée. Cela avait le mérite de l'empêcher de trop penser.

La rencontre avec Morgan l'avait déboussolé. Mis à part sa mère,Lara Croft et bien sûr Azilis, sa collègue était une des femmes qu' il appréciait le plus. Il avait fait sa connaissance le jour où, ayant réussi le concours de l'IUFM il avait débarqué comme stagiaire dans sa classe. Au début, il avait été frappé parles méthodes qu'elle employait avec les touts petits. Elle ne les forçait jamais à rien, les laissant s'exprimer au maximum et ne sévissant que lorsqu'ils allaient trop loin. Étrangement, ses élèves comptaient parmi les plus sages. Lorsqu'il lui avait demandé comment elle s'y prenait, elle l'avait gratifié d'un de ses sourire taquins et lui avait expliqué qu'il n'y avait pas de recette. Durant l'année scolaire, il l'avait observée. Était-ce sa bonhomie, son charisme ou sa douce autorité ? Dans tous les cas, ils faisaient mouche. Il avait décidé de s'en inspirer.

Elle, de son coté l'avait peu à peu intégré aux activités de la classe. Au début, il s'était senti démuni, très souvent dépassé. Il avait même eu l'impression de s'être trompé de vocation. Elle ne s'en était jamais formalisée et grâce à elle, il avait peu à peu gagné en confiance. Au fil du temps, il avait avait progressé. A la fin de l'année, c'est lui qui avait pris en charge bon nombre de matières. Son diplôme en poche, il avait demandé à intégrer son école pour travailler avec elle. Et il avait eu de la chance : une enseignante venait justement de prendre sa retraite, laissant la place vacante ... Peut-être Morgan avait-elle intercédé en sa faveur mais il avait été choisi. Loin de s'en offusquer, elle lui avait très vite soumis des projets concernant leurs classes respectives. A la fin de l'année, ils avaient monté leur tout premier spectacle. Et ils étaient surtout devenus bon amis.

Un jour qu'ils déjeunaient en tête à tête, elle lui avait fait part de son homosexualité. Il n'avait pas été choqué, juste surpris. Ce jour là, pour la première fois elle lui avait semblé nerveuse,presque fragile, bien loin de l'enseignante qu'il connaissait. Il s'était senti ému par la confidence. Comme un imbécile, il avait haussé les épaules avec un petit sourire.« Tant pis pour moi. », avait-il ajouté avant de lui parler d'Azilis. A partir de ce jour-là, ils étaient devenus des confidents, des compagnons des temps mauvais.

La voir démunie lui donnait le cafard. Quelque part, il en voulait à Angèle. Bien sûr, elle n'était pas véritablement responsable de son mal-être. Lui aussi avait connu quelques passages à vide. Mais il lui semblait que l'amie de Morgan ne désirait pas en sortir. En même temps, il ne les voyait pas se séparer. Elles avaient toujours été un couple solide. L'une sans l'autre, elles seraient perdues. Mais devaient-elles rester ensemble au point de se détruire ?

Un bip le sortit de ses pensées moroses. Un des joueurs le contactait : Dark tempête. Il fronça les sourcils. Il soupçonnait Bénédict de s'être inscrit dans le seul but de pouvoir le contacter. Que lui voulait encore le frère d'Azilis ?

« Salut, Morgan se dispute avec sa copine. Tu veux bien demander à Azilis de prendre le train ? Elle ne me répond pas. »

Un rien exaspéré, il faillit lui suggérer de laisser Azilis respirer un peu ainsi que le reste du monde. Morgan avait autre chose à faire que de se prendre ses angoisses en pleine figures. Il tailla trois monstres en pièces histoire de se calmer un peu avant de répondre.

« Je vois ça avec elle. »

C'était clair, net et précis. Il coupa sa messagerie avant que Bénédict ne le harcèle avec d'autres questions. Il s'aperçut alors qu'il avait oublié de mettre le jeu en pause. Son paladin gisait au sol, piétiné par les monstres et bien sûr, les autres n'avaient pas attendu pour lui piquer tout son équipement. Dégoûté, il se déconnecta puis coupa le pc dans la foulée. Juste avant que l'écran devienne noir,une image apparut. Une vieille femme au visage pétri de rides dont les yeux fous semblaient le fixer. Il sursauta en reculant sa chaise.

La surprise passée Malo secoua la tête. De deux choses l'une, soit il avait halluciné, soit un imbécile lui avait fait une blague avec une image instantanée. Dans tous les cas, une seule conclusion s'imposait : il était grand temps d'aller prendre l'air.

**

Angèle était retournée se reposer dans la chambre. Les yeux grands ouverts, elle scrutait le plafond. Elle savait très bien qu'elle n'arriverait pas à s'endormir mais c'était une façon de laisser respirer Morgan. Cette fois, elle était allée trop loin. Bien sûr,sur le moment, ses propos lui avaient semblé justes. Une partie d'elle-même craignait la complicité qu'elle entretenait avec Malo. Elle détestait l'idée qu'ils se voient à l'école et même à coté. Elle se sentait jalouse, tout simplement. Quelque part, elle savait que ses doutes étaient totalement infondés. Morgan l'aimait,elle en était certaine. Mais elle ne pouvait empêcher ses idées noires de venir la torturer. Elle se sentait comme prisonnière d'une pièce hermétiquement close dont elle seule aurait possédé la clé. Il lui aurait fallu d'un tour pour pouvoir s'échapper. Au lieu de cela, elle donnait des coups de tête sur chacun des murs dans le but de se blesser un peu plus. Et elle se haïssait.

Dans le salon, des hurlements résonnaient en sourdine. Morgan était sans doute en train de regarder un film d'horreur. Elle tendit l'oreille. De la musique techno, du rock : c'était sûrement le Couvent.Un film gore mais franchement hilarant dans lequel des nonnes valsaient dans tous les coins tuées de toutes les manières possibles et inimaginables. Son amie avait vraisemblablement besoin de se remonter le moral. Et elle en était responsable ...

Elle hésita avant de sortir de son lit. Morgan ne voudrait peut-être pas la voir, ce qu'elle aurait sans doute bien cherché. Peut-être ferait-elle mieux d'attendre le soir jusqu'au moment de partir avec les autres. Elles pourraient alors faire semblant qu'il ne s'était rien passé.

Mais cette fois, tout était différent. Morgan avait pleuré. Elle avait éclaté en sanglots peu après avoir raccroché. Elle l'avait regardé abasourdie de longues minutes avant de battre en retraite. Son amie n'avait pas cherché à la rattraper. Elle s'en voulait maintenant. Elle enfila un sweat-shirt et gagna à pas comptés l'autre pièce.

Comme à son habitude Morgan était assise en tailleurs sur le canapé du salon. Elle fixait distraitement l'écran. Si le film s'était transformé en une ignoble comédie musicale, elle ne l'aurait sans doute pas remarqué. Angèle ne put s'empêcher de remarquer ses yeux rougis et les ombres criantes en dessous de ses yeux. Elle avait l'air d'avoir maigri, et pas que d'un kilo. Pourquoi ne s'en était-elle pas rendu compte ?

Elle s'avança encore jusqu'à ce qu'elle la remarque. Elles restèrent un moment à se regarder sans trop savoir quoi dire. Morgan était gênée d'avoir pleuré et elle de lui avoir fait mal. C'est pourtant elle qui prit l'initiative en venant s'asseoir à ses cotés. Mais son amie demeura silencieuse.

« Si tu veux, je prends mes affaires et je m'en vais. »

Elle ne pensait pas vraiment ce qu'elle disait. Sûrement une autre invention pour s'enfoncer encore plus. Morgan soupira et elle vit poindre d'autres larmes.

« C'est bon, tu as d'autres conneries comme ça ? »

Elle voulut quitter la pièce mais une main ferme la retint par le poignet. Elle tenta de résister. Morgan ne relâcha pas sa prise.

« Assieds-toi.J'ai envie que tu me parles. On ne peut pas rester comme ça. »

Elle la regarda, les yeux écarquillés. Dans sa voix, elle entendit du chagrin, de la rage, de la détresse. Morgan la suppliait. Elle craquait indubitablement. Elle se laissa tomber à coté d'elle. Son amie ne lâcha pas sa main.

« Je suis désolée. »

Angèle sentit une caresse sur son pouce dont la douceur la fit tressaillir.Cela faisait deux ans qu'elle avait refusé tout contact. Morgan n'avait pas fait exception. Et en dépit d'elle-même, elle l'avait repoussée, essayant de la faire fuir tout à fait. Mais elle était restée.

« Ce que tu vois, ce que je dis, ce que je fais, ce n'est pas moi. »

Ses mots lui paraissaient idiots, artificiels mais c'était ce qu'elle ressentait. Morgan l'attira contre elle et tapota son front. Elle souriait à présent, tranquillement comme elle l'avait toujours fait.

« Oui,tout est dans ta tête. Mais j'aimerais bien passer un peu plus de temps avec la vraie Angèle. Si l'autre pouvait déguerpir, je t'assure que ça m'arrangerait. »

Elle aurait ri si elle n'avait pas eu si mal. Avec une tendresse infinie, Morgan embrassa sa joue et ce simple contact lui fit fermer les yeux.Elle sentit ses lèvres glisser jusqu'à sa bouche en une caresse irrésistible et ses bras se refermer sur elle. Elle répondit mécaniquement au baiser, le souffle de plus en plus court. C'était tellement bon que s'en devenait presque douloureux. En deux ans, elle l'avait presque oublié. Elle sentit tout à coup poindre la panique. Elle la combattit pas à pas alors que ses mains retrouvaient les caresses. Mais lorsqu'elle se sentit basculer sur le dos, elle n'eut pas d'autre choix que de se dégager, totalement terrifiée. Debout devant le canapé, elle regarda sa compagne qui, bouche-bée reprenait doucement sa respiration. Elle lut une certaine déception dans ses yeux et d'autres sentiments inavouables.

« Je suis désolée, j'ai paniqué. Ce n'était pas faute de vouloir mais... »

Elle s'en voulut encore. Ce n'était pas possible ... Au bout de deux ans,arriver jusqu'ici pour ne plus savoir comment faire l'amour. Un comble au bout de vingt ans de vie commune. Mais Morgan répondit avec son flegme tranquille.

« J'ai peut-être voulu aller trop vite. Un baiser et je ne me contrôle plus. Mais peut-être que si on recommence un petit peu plus souvent... »

Elle hocha la tête et avala péniblement sa salive.

**

Azilis marchait les mains dans les poches au grand désespoir de son ailleule qui trouvait que ce geste en plus d'être vulgaire lui faisait voûter le dos et déformait ses vêtements. Mais vu son air renfrogné, elle s'était abstenue de tout commentaire. De toute façon, Azilis n'aurait pas répondu.

Mamika– comme elle l'appelait depuis toute petite – n'avait pas pris la peine de saluer son ami, qu'elle connaissait pourtant. Elle avait vu Yann lui dire bonjour mais elle l'avait regardé distraitement, comme s'il n'avait pas éxisté et avait tourné la tête. Sa grand-mère perdait-elle les pédales ? C'était une de ses principales craintes depuis le jour où elle avait compris qu'Eugénie Dumoulins était le seul membre de sa famille biologique. Elle avait accepté depuis longtemps le fait qu'elle n'avait pas de parents. Aussi loin qu'elle s'en souvienne, elle avait toujours vécu avec sa grand-mère. Elle avait aussi compris que si la vieille dame montrait le moindre signe de défaillance, elle serait placée dans une autre famille. Être séparée d'elle était son angoisse, sa hantise. Tous les jours, elle avait épié le moindre oubli, la moindre fatigue qui n'étaient pas venues. L'âge aidant et le cap de la majorité franchi, elle avait senti la peur refluer peu à peu. Elle avait été cependant remplacée par celle, plus insidieuse de voir sa grand-mère vieillir puis s'éteindre. Elle ne supportait pas cette idée. Pour le moment, sa grand-mère n'avait aucun problème de santé et possédait toutes ses facultés mentales mais elle savait que cela ne durerait pas.

Perdue dans ses ratiocinations, elle sentit à peine Mamika tapoter son épaule. La vieille dame la gratifia de son sourire tranquille avant de lui demander.

« Sais-tu où nous allons ? »

Elle secoua la tête. Tout ce qu'elles savait était qu'elles se trouvaient de l'autre coté du Rhône et dans un autre département.Elles étaient descendues de voiture sur le parking d'une grande clinique privée avant de poursuivre. Elle savait également qu'un peu plus loin se trouvait un beau jardin de ville avec un tourniquet à l'ancienne où elle venait souvent jouer. Mais rien ne garantissait que la vieille dame veuille l'emmener là-bas. Elle répondit amusée.

« Je sèche. »

Les yeux de son ancêtre se firent rieurs. Elle mijotait assurément quelque chose. Et elle voulait savoir.

« Alors ? »

Elle secoua la tête avant de reprendre sa route comme si rien ne s'était passé. Elle n'eut pas d'autre choix que de la suivre. Elles marchaient sur une route goudronnée bordée de hauts murs de ciment.Derrière, elle devinait des belles maisons cachées derrière un écrin de verdure. L'air sentait l'aubépine soufflée par le vent frais. Au loin elle vit la grille du parc mais sa grand-mère stoppa devant une porte anonyme au bois vermoulu.

« Elle ne te dit rien ? »

Elle secoua la tête désolée. Mamika sortit une clé de sa poche. Elle se crispa, sur ses gardes. Qu'allait donc ouvrir la porte mystérieuse.

« A toi l'honneur, ma grande. »

Elle posa sa main sur le froid du métal et actionna la poignée. La porte grinça presque menaçante avant de céder sous la poussée.

Azilis se figea. Le jardin s'étendait devant elle. Elle revit le saule planté en plein milieu puis les rangées de légumes habilement agencés d'une main experte. Elle sentit l'herbe franchement coupée. L'espace d'un instant, elle eut envie d'enlever ses chaussures et elle le reconnut. Le jardin ... Ce n'était pas n'importe quel jardin.

Chaque nuit, elle le revoyait en rêve. Elle marchait doucement, profitant du contact de la rosée sur ses pieds nus. C'était une sensation si agréable qu'elle tentait de la recréer chez elle, en journée. Mais jamais elle n'avait rejoint la perfection onirique. Elle avança à petits pas prudents, le temps de laisser affluer les souvenirs. Un peu plus loin, un prunus supportait la balançoire que l'on avait installée pour elle. Elle pédalait avec toutes la force de ses petites jambes dans l'espoir d'arriver jusqu'au ciel avant de redescendre. Elle revit ces jours passé ici, ces jours de soleil. Ce jardin était plus que réel. Et à présent, elle s'en souvenait.Elle se tourna vers sa grand-mère, les yeux émerveillés.

« Je le louais quand tu étais petite et puis tu as grandi ... Ensuite ,j'ai regretté de l'avoir cédé. Et puis, il y a quelques jours, une de mes amies m'a parlé d'un jardin en location ... »

Elle l'interrompit en se jetant dans ses bras.

**

Bénédict assis à sa table de dessin peinait à se concentrer sur son travail. Azilis n'avait pas pris la peine de répondre à ses textos. A dire vrai, il commençait quelque peu à s'inquiéter. Sa « petite sœur » avait-elle eu un empêchement de dernière minute ? Peut-être avait-elle eu un accident et était dans l'incapacité d'appeler au secours. Il devrait peut-être se rendre à Vienne pour vérifier même si sa femme ne verrait sûrement pas la démarche d'un très bon œil. On ne quittait pas la maison sur une intuition sans fondement. Et Azilis serait extrêmement s'il la dérangeait pour rien. Mais n'était il pas sensé la protéger ?

Ils surprenaient tout le monde en affirmant qu'ils étaient frères et sœurs. Ce n'était bien sûr pas vraiment le cas, il fallait bien l'admettre. Mais il la connaissait depuis sa venue au monde, et il s'en était énormément occupé. Tout avait commencé de façon sordide. Sa maman à l'époque n'avait jamais voulu lui donner les détails de l'histoire mais il avait appris que ses voisins étaient morts, laissant derrière eux leur petite fille. La grand mère d'Azilis qui habitait sur le même palier que sa famille avait hérité de l'enfant de trois ans. C'était une situation difficile d'autant qu'elle était seule et affaiblie par un métier pénible. Mais c'était sans compter sans ses voisins. Bénédict se souviendrait toujours de la première fois où sa mère avait gardé Azilis. La petite fille en couche culotte avait rampé sous la table de la cuisine et n'en avait pas bougé. De cinq ans plus âgé, il avait observé la petite sauvageonne un long moment. Elle aussi l'avait dévisagé avec ses grands yeux bruns. Il lui avait souri et lui avait tendu sa peluche préférée. Elle s'était approchée de lui et lui avait pris le jouet des mains. Puis elle l'avait regardé de nouveau et lui avait mordu le nez. Fort heureusement, il n'était pas rancunier et quand sa maman lui avait appris qu'elle n'entendait pas, il avait voulu savoir comment il pouvait communiquer avec elle. Une semaine plus tard, sa mère lui apportait un livre étrange. Il y avait beaucoup de dessins sur lesquels un monsieur ou une dame était représenté avec des attitudes et postures différentes. En dessous, étaient inscrites les significations. Lui qui venait tout juste d'apprendre à lire se rendit compte que tout était langage. Un sourire ou une grimace, un geste plus ample. Azilis, entrée entre temps dans une école spécialisée apprit en même temps que lui et fut enchantée de voir qu'elle avait quelqu'un avec qui discuter. Ils ne s'étaient plus quittés.

Il y avait bien sûr Malo. Il ne se souvenait plus vraiment où ces deux là s'étaient rencontrés mais un jour, Azilis était venue le trouver et lui avait raconté qu'elle avait joué avec un petit garçon de son âge. Il avait senti son cœur se serrer. A voir son sourire et ses yeux brillants, il avait deviné que cette rencontre n'avait rien d'anodine. Elle avait tout juste cinq ans. Au départ,il en avait été jaloux. Qui donc osait soustraire la petite Azilis à son affection ? Il se sentait déjà l'instinct très protecteur. Il avait espéré que le gamin cesserait d'être important et finirait même par disparaître. En vain. Malo était resté. Et puis un jour, il avait fini par rencontrer son rival. Ce jour là, il avait décidé de jouer les durs inflexibles, déterminé à l'éloigner de son amie. Mais le marmot s'était contenté de lui sourire et lui avait demandé s'il voulait voir la fourmilière qu'il avait construite. Il avait naturellement accepté.

A la longue, il avait compris que le lien unissant les deux êtres était indéfectible. S'il existait des âmes sœurs en ce monde, ils en faisaient partie. Lui-même avait fini par trouver sa place au coté d'Azilis : il était son grand frère, son protecteur. Et lorsqu'elle avait décidé de s'installer à Vienne pour suivre Malo et ouvrir son atelier, il sût qu'il serait toujours là pour elle.

Il prit son portable. Toujours pas de réponse, il soupira irrité. Peut-être devrait-il appeler Morgan qui était de loin la plus posée du lot.Il commença à composer son numéro avant de se souvenir de sa précédente réponse. Il l'avait dérangée dans un très mauvais moment. Alors que faire ? Il finit par se résoudre à contacter Malo pour la seconde fois. Sûrement pas la dernière.

**

Le portable vibra dans sa poche et il essaya de l'ignorer. D'abord parce qu'il était en train de conduire mais surtout, il était sûr qu'il s'agissait de Bénédict. Il avait reçu un premier texto juste avant de partir rejoindre Azilis. Il voulait savoir si sa petite sœur allait vraiment prendre le train. Comme il n'avait pas répondu, il avait eu droit à un deuxième message. A ce stade, ce n'était plus du harcèlement mais de la rage.

En descendant de scooter devant la porte rouge indiquée, il se demanda quel genre de surprise voulait lui faire Azilis. Elle n'avait sûrement pas acheté de maison, surtout dans un coin où elles étaient hors de prix. Et il savait que la demeure familiale lui suffisait. Elle n'allait pas non plus lui proposer de faire un tour de tourniquet dans leur parc préféré et encore moins lui proposer de partager sa vie. Il avait envisagé timidement la dernière hypothèse avant de la rejeter en bloc. Rêver était une bonne chose, éviter de se faire mal encore mieux.

Il prit son casque en main et toqua contre le battant. Bien entendu, personne ne lui répondit. La porte s'ouvrit en grinçant et il découvrit le jardin. Il planait dans l'air un doux parfum de déjà-vu, des sensations de bonheur fugitives et l'écho de quelques rires. A quelques pas de lui, il repéra deux converses et une paire de chaussettes mais aucune traces de leur propriétaire. Il n'en fut passurpris. Alors qu'il s'accroupissait pour défaire ses lacets, il entendit le bruit étouffé d'une course frénétique avant qu'un poids plume mais décidé ne lui saute sur le dos.

Il tournoya pour faire bonne mesure faisant mine de déloger Azilis pendue à son cou. Il se pencha et s'écroula dans l'herbe,l'entraînant à sa suite. Loin de s'avouer vaincue, elle lui sauta sur le ventre et le plaqua au sol. Il leva les bras en signe de paix. Elle lui sourit satisfaite. Il osa demander.

« La surprise, c'est que tu veux m'attaquer ? »

Il la vit secouer la tête avec un sourire et elle le libéra en s'asseyant à coté de lui. Ils restèrent silencieux de longues minutes, admirant les jeux de lumière du soleil sur les feuilles du saule et savourant ce moment passé ensemble. C'est Azilis qui finit par rompre le silence.

« Ce jardin ne te dit rien ? »

Il hésita quelque peu. Son amie attendait une réponse sérieuse.

« Nous sommes déjà venus ici, non ? »

Elle sourit avant de hocher la tête, visiblement ravie.

« C'est même là où nous nous sommes rencontrés. Je me disais que j'avais rêvé l'endroit. Il fallait absolument que je te le montre. »

Il fut touché par l'intention. Un temps, il fut tenté de profiter de cet instant magique pour lui déclarer sa flamme. Mais il hésita une seconde de trop, ce qui lui laissa le temps d'ajouter.

« Au fait, Yann est venu me voir tout à l'heure. »

Il fut assez surpris. Le Lyonnais de souche faisait très rarement le déplacement jusqu'à Vienne.

« Qu'est-ce qu'il voulait ? »

Elle ne répondit pas tout de suite, le temps de lui laisser tout imaginer. Elle hésita, il le vit dans le mouvement de ses mains et ses mimiques.

« Promets que tu ne le diras pas aux autres.

L'inquiétude lui mit le cœur au bord des lèvres. Sans trop savoir pourquoi, il se méfiait. Elle répondit tout simplement.

« Il voulait me poser une question sur mon personnage. »

Mais quelque chose lui hurlait qu'elle ne disait pas tout.

            
            

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