Je me résignai à me lever bien qu'à cause d'une nuit courte et agitée, j'étais plus fatiguée encore qu'hier et courbaturée. En effet, comme si l'heure tardive à laquelle je m'étais endormi ne suffisait pas, j'avais cauchemardé toute la nuit d'un couloir sombre menant à une porte qu'il m'était impossible d'atteindre. Cette porte m'obsédait car de la lumière brillait à l'intérieur et j'entendais cette voix comme hier, la même, qui certes ne disait pas la même chose mais je la reconnaîtrais parmi mille tellement le soprano avait des allures d'un carillon musical. Cette voix m'intimait de venir à elle, qu'elle me protégerait... ça avait été un drôle de rêve mais je m'étais réveillé, la poignée à la main, la porte entrouverte et la vision qui s'était offerte à mes yeux m'avait arraché un hurlement qui avait réveillé mon oncle. Puis quand je n'étais rendormi, assurant à mon oncle inquiet _ ce n'était pas dans mes habitudes de faire des cauchemars ! _ Que j'allais bien que ce maudit volatil m'eût réveillée. Je ne parvenais pas à me rappeler ce qui m'avait tant effrayé dans ce rêve.
Je descendis à la cuisine où tante Myriam s'affairait déjà aux fourneaux, vêtue de son tablier _ ma tante était cuisinière dans un grand resto américain avant d'arrêter pour se consacrer à mon petit cousin ! _ jetant de brefs coups d'œil inquiets à Petit-Franck qui mangeait ses céréales au chocolat en regardant la télévision, l'air plus fatigué que moi encore si cela était possible.
Ma mère et mon oncle venaient de descendre lorsque tante Myriam déposa un bol _ enfin personnellement, je le qualifierais davantage comme un seau, mais bon _ de café américain _ autrement dit dégueu comme le dirait ma meilleure amie, Carly _ devant moi. À peine assis à table, à mon grand dam ! tous trois se mirent à tergiverser sur de Franky. Comment pouvait on s'intéresser à autres choses que son café si tôt le matin ? Je vous le demande ! Je ne voulais ni même ne pouvais me mêler à eux et me contenta d'entendre _ faute d'écouter _ des brides de phrases :
- « ... n'a pas cessé de sangloter ! » s'exaspérait ma tante
- « n'ai même pas entendu ! » répliquait Jérémy
- « à cause de tous ces changements », supposais ma mère
- « mais de là à inventer des choses pareilles ?! » s'opposait ma tante, agacée
- « je n'ai pas inventé !! » s'exclama mon cousin catégorique avec une insolence qui ne lui était pas coutumière et qui m'intrigua suffisamment pour que je lève le nez de mon café. Ma tante le gronda de son insolence _ typique des parents ça ! _ et il rechigna _ typique des enfants _ puis se reconcentra sur la télévision HD de ma tante où il suivait son dessin animé favori où des enfants rentraient dans leur ordinateur pour sauver le monde _ super idiot mais bon, les gamins aiment ça visiblement et c'est le principal !!
C'est alors que ma tante fit cette remarque qui résonna en moi, s'insinuant en moi me glaçant comme si l'on m'avait jeté une bassine d'eau gelée et me fit me redresser brusquement _ un peu trop même _ en renversant mon bol encore chaud de café partout sur le sol, explosant en mille morceaux le bol. Je nettoyais le sol maculé, indifférente aux éclats de porcelaine qui venaient se figer dans ma main à force de ramasser par poignée et aux picotements que cela me procurait, me remémorant sa phrase qui résonnait en moi « Franky ! Tu n'as jamais vu de petite fille ici ! Encore moins dans ta chambre. Tu m'entends ? Il n'existe aucune petite fille se promenant par ici ! »
Ma mère me sermonnait de ma maladresse, tout en s'excusant auprès de ma tante des dégâts que j'avais occasionné, ce qui la rendait un peu ridicule _ mais j'avais d'autres priorités que de me moquer d'elle, pour l'instant du moins. Et c'est un art que de mêler réprimandes et excuses à la fois, c'était du grand art, je le reconnais, mais ma mère était particulièrement habile dans ce domaine, j'étais forcée de le reconnaitre.
Je me relevai, les ignorant tout _ ce qui les irrita, je le savais bien, ma mère en particulier ce qui me fit sourire intérieurement et alla auprès de mon petit cousin, sous les regards outrés et chargés de menaces silencieuses qui me promettaient de s'abattre sur moi tôt ou tard. Je pris Franklin par la main _ qu'elle était chaude et si douce pour une main si petite que cela me surprend, aujourd'hui encore quand j'y repense _ m'agenouillant près de lui, il me regarda avec intensité, surprit de mon attitude et ses yeux bruns rencontrèrent les miens.
- « Alice ?! » m'héla mon oncle, troublé par mon attitude.
Je l'ignorai et ce dernier n'insista pas _ une des qualités de mon oncle, si ma mère avait pu être comme lui !! _ Je demandai alors, avec une douceur inhabituelle venant de moi :
- « Franky... dis-moi ce que tu as vu cette nuit, s'il te plait ! »
J'entendis un tonnerre de protestations et de réprimandes cent pour cent féminin _ hormis un soupir de mon oncle _ amplifier d'un décibel _ et encore ! _ Mais je devinais le haussement de sourcils de mon oncle qu'il faisait chaque fois que mon attitude lui paraissait étrange et qui en gros signifiait « super, la nièce est tarée ». Mais je m'en moquais éperdument ! Une fois encore, je les ignorai _ ce qui, aussi étonnant que cela puisse paraitre, me sembla facile _ et réitéra ma demande à Franky. Je lui serrais chaleureusement la main, promesse muette que je le protégerais en endossant toutes les punitions seule et il baissa la tête, hésitant et sa terreur tangible me frappa tel un coup de poing dans l'estomac lorsqu'il me fit son récit :
- « j'étais dans mon lit, je dormais mais y'a un bruit qui m'a réveillé. J'ai cru qu'c'était m'man mais non. Mais y'avait la petite fille sur mon lit. Assise. Tout au bout d'mon lit ! »
Il a stoppé son récit, le regard affolé. Dans ma main, j'ai senti ses petits fragiles qui tremblaient. J'étais avide de savoir ce qu'il s'était passé exactement mais je redoutais que mon petit cousin fasse une crise d'angoisse. Je pense qu'à ce moment-là, je venais inconsciemment de comprendre que quelque chose d'au-delà de l'imaginable se tramait mais bien sûr, il m'était impossible de me l'admettre. Je lui serrai ses petits doigts chauds afin qu'ils ne tremblent plus et cela sembla lui redonner un peu de courage car il me sourit. Je lui demandai de continuer, d'une voix plus assurée que je ne l'étais véritablement et le petit garçon poursuivit son récit :
- « elle est grande comme moi mais... »
Il s'interrompit et leva ses yeux humides vers moi. Je voyais bien qu'il n'osait pas vraiment dire ce qu'il avait vu mais je devais savoir. J'ignorais pourquoi mais il m'était vital de le savoir.
- « mais ? » insistais-je
- « mais elle te ressemble beaucoup !! » acheva-t-il
Là, je restai muette ! M'aurait-il giflée que cela aurait eu le même effet. Je n'y croyais pas pourtant Franck continua à la décrire :
- « elle a des cheveux noirs et son visage est tout blanc, comme toi ! Et elle portait une robe... »
- « blanche tachée de boue ? Et avait une griffure sur le bras ? » continuais-je pour lui, redoutant qu'il acquiesce.
Ma mère cessa de vociférer _ un scoop venant d'elle _ mon oncle du se redresser et tante Myriam étouffa un hoquet de surprise.
Un ange passa.
J'entendais mon sang battent dans mes trempes, mon pouls m'était douloureux, mon cœur cognait ma cage thoracique avait violence afin de sortir, et semblait prêt à me déchirer le corps.
Franky me regarda, ses yeux en formes d'amandes brillant d'une nouvelle lueur et me demanda :
- « et elle n'avait pas de chaussures ! Alors tu l'as vu aussi, tante Alice ?! »
- « pas exactement ! » tempérais-je
- « quoi ?! » s'exclamèrent les trois adultes _ mon oncle venait de sortir de sa léthargie légendaire.
Une fois encore, je feignis de ne pas les avoir entendus et questionnés le petit qui semblait moins terrifié maintenant qu'il savait que moi je le croyais car je l'avais vu aussi.
- « elle était dans ta chambre ou dans le jardin ?
- « au pied de mon lit !! Mais hier elle était dans le jardin quand elle m'a poussé ! Tu sais celle qui m'a fait mal ! » répondit-il avec un naturel propre à l'enfance.
- « exact ! Mais tu trouves vraiment qu'elle me ressemble ?! Sérieux ?! »
Question futile et totalement dérisoire, et je ne fus pas surprise lorsqu'il affirma, feignant l'exaspération ce qui m'arracha même un sourire qu'il me rendit bien que cela me troublait et me dérangeait. Après tout, quelle importance qu'on soit brunes toutes les deux ? Cela n'aurait pas dû me gêner. Pourtant quelque chose en moi s 'était éveillée, comme une alarme interne. Je préférais me focaliser sur mon cousin et laisser cela dans un coin de ma tête, j'aurais le temps d'y réfléchir plutard. Quelque chose s'était passé et une sorte de lien qui n'avait jamais exister semblait nous lier mon cousin et moi, il n'y avait plus que lui et moi et les trois autres adultes n'existaient plus, ni pour lui ni pour moi. Il m'ouvrait son petit cœur innocent et pur, ne cherchant pas à ce que cela m'intéresse ou pas, et me parla de ses impressions.
Il ne l'aimait pas, elle était méchante. Elle lui avait parlé, enfin elle s'était parlé toute seule. Elle avait parlé de trucs bizarres, des choses qui l'avait effrayé. Il me raconta :
- « Elle me regardait sans me voir ! Et elle a dit... »
Je dus me retourner vers les trois adultes pour leur demander de la fermer _ en effet, ils étaient bel et bien toujours là _ ce qui me vaudrait, à coup sûr, une belle punition en retour, mais bon. J'intimai à Franck de poursuivre, lui confirmant que je partageais son avis, elle n'était pas quelqu'un que j'estimais non plus, qu'il pouvait tout me dire.
Il bégaya, hoqueta ces paroles _ la peur était de retour, plus présente encore qu'auparavant, si évidente que même ma mère et ma tante se la bouclèrent, piquées par la curiosité, peut être aussi avide que moi de découvrir ce qui pouvait paraître si effrayant pour un petit garçon tel que Franck qui était loin d'être un enfant facilement impressionnable loin de là.
Il confia, la voix tremblante :
- « Elle... elle... elle a... a dit que... que le temps était enfin venu de, de... PUNIR. (Il pleurait désormais, comment ma tante pouvait douter de ses propos ?!) Et que... que la fille allait... mou...mourir !! »
Tout ce qui suivit fut rapide, pas comme au cinéma mais d'une intensité indescriptible qui me serait impossible de retranscrire quand bien je serais un écrivain hors pair, je m'en savais incapable !
Ma mère hurla que je n'étais qu'une « idiote de pousser un petit garçon influençable dans des histoires imaginaires à dormir debout, que j'aurais mérité une bonne correction si elle avait été mon grand-père. »; ma tante prit son fils par le bras et le secoua avec force tout en lui interdisant de raconter ce qu'elle qualifiait d'ineptie et le menaça de le punir si jamais il recommençait avec ces âneries et mon oncle fut obliger d'intervenir pour arracher le gamin de la poigne énergétique de sa féroce mère furieuse. Quant à moi, je palis, et me mis à trembler comme jamais auparavant _ pourquoi ? La pression enfin je ne savais pas vraiment _ et mes jambes se dérobèrent sous mon poids et je tombai au sol, sous le coup de l'émotion.
Ma chute fracassante provoqua un long silence pesant autour de moi. Personne ne pipa mot et l'atmosphère était lourde en sentiments négatifs ce qui n'arrangeait pas mon état. Trois paires d'yeux me fixaient avec inquiétude et curiosité, s'inquiétant probablement de mon état de santé mental. Enfin ma mère rompit le silence, affolée :
- « Marie Alice Brigg, vas-tu m'expliquer ce qui vient de se passer, car il est dans ton intérêt d'avoir une bonne raison d'avoir perturbé ton petit cousin et créer tant d'ennuis à ta tante !! Et quant à ton insolence, ma petite, tu vas devoir aussi te justifier !! »
À l'entendre décliner mon identité dans son entier _ ce qui était rare, même venant de ma mère car personne ne m'appelait par mon nom complet, m'appelant plus facilement Alice ce qui m'arrangeait bien, ayant horreur de ce maudit nom !! _ Je savais que les choses allaient mal et irait mal pour moi pendant un bon moment. Je me relevai, encore blême et tremblante, prise de vertiges, mon regard croisa celui de mon petit cousin et l'on se mit d'accord, à travers cet échange silencieux de ce qu'il convenait de faire, à savoir minimiser les risques de représailles pour lui comme pour moi et donc de mentir car il était plus évident de croire les mensonges que la vérité parfois. Je me suis ressaisie tant bien que mal _ autant faire bonne figure et être un minimum crédible _ et regarda donc ma mère avec toute l'insolence dont j'étais encore capable _ c'était une seconde nature chez moi, je n'avais pas besoin de jouer la comédie plus que cela _ en lui lançant, en guise de réponse :
- « T'expliquez quoi ? Que ce foutu déménagement nous a épuiser et que regarder les films d'horreur de David (mon beau père) n'était pas à proprement parler la meilleure idée que nous avions eue ?! Que je suis désolée de ne pas avoir passé une super nuit ici ? Et bah oui alors, DESOLEE ! » rugis-je, utilisant mon malaise en le déguisant en colère. « Finissons donc ce maudit déménagement que je retrouve mon lit et que Franky dorme son comptant !! »
Je les plantai là, bouche bée _ on aurait dit que maman c'était pris une claque dans la figure tellement mes propos suintaient de colère et de rancune, après tout c'est à cause d'elle et de tante Myriam que nous étions resté ici cette nuit alors qu''elles s'en prennent à elles, bon sang ! Je n'éprouvai pas le moindre scrupule à leur mettre sur le dos ce qui venait de se passer.
Je montai dans la chambre qui fut mienne pour cette affreuse nuit, montant les marches quatre à quatre pour être sûre que personne ne m'empêche d'atteindre celle-ci, ce dont tout le monde s'abstint heureusement. J'avais besoin de solitude et surtout pas de maman sur le dos ni de sa tante que j'adorais mais qui m'horripilais aujourd'hui à tel point que je regrettais qu'elle ne reste pas vivre en Arizona.
Je claquai la porte avec force _ le message était pour le moins clair : je ne voulais pas être dérangée _ et je verrouillai la porte. Mieux valait être prudente des fois qu'ils n'aient pas saisi mon message.
J'étais enfin seule !!