La première chose qui emplit son regard fut une magnifique fresque peinte dans des couleurs vives, une grande partie sur des tons dorés. Devant ses yeux s'étalait une créature dont il avait souvent rêvé. Des dents pointues sortant d'un museau allongé, des yeux perçants d'un jaune vif, une tête de serpent, deux grandes ailes puissantes,quatre pattes robustes et un corps massif entièrement recouvert d'écailles. Un dragon. Il semblait voler dans le ciel, la terre à peine visible sous lui. Captivé par l'image, Gasby ne se rendit pas tout de suite compte d'où il se trouvait.
Ce ne fut que lorsqu'il entendit des bruits de pas qu'il détacha ses yeux de l'image captivante. Il se trouvait dans une vaste pièce entièrement faite en bois lustré, des piliers massifs soutenant le plafond. La pièce était peu meublée mais les fournitures qu'elle contenait rivalisaient les uns avec les autres en luxuriance. Il y avait, tout au fond de la pièce, une immense représentation humaine qui semblait entièrement faite en or, un air bienveillant sur le visage. En plein centre de la salle se trouvait un récipient énorme, semblable à un chaudron, qui aurait pu accueillir une personne entière en son intérieur. Une fumée étrangement lourde semblait s'en dégager et l'odeur qu'elle émanait était complètement inconnue à Gasby. Il se redressa et une couverture glissa sur le sol. Il observa un instant l'étrange tissu. Ce n'était ni de la toile, ni des fourrures, mais plutôt un matériau beaucoup plus léger et doux au touché et pourtant très chaud. Il observa ensuite sur quoi il se trouvait et se rendit compte que son corps avait été allongé sur un matelas très fin et pourtant confortable. Il se leva et s'approcha de l'étrange marmite avec un mélange de curiosité et de méfiance face à cette étrange fumée. Il s'apprêtait à la toucher lorsque les bruits de pas à l'extérieur s'intensifièrent jusqu'à s'arrêter devant la pièce.
Gasby vit un jeune homme entrer dans la salle en faisant coulisser une porte faite dans une sorte de papier et un courant d'air frais entra dans la pièce. Le menuisier se demanda comment du papier, aussi épais soit-il, pouvait isoler aussi bien la pièce. L'homme s'approcha, un plateau dans les mains. Ses traits étaient plissés, ses yeux en amande ridés comme s'il avait passé trop d'heure à marcher face au soleil. Sa peau avait une teinte doré comme le soleil et il sourit en voyant que Gasby était réveillé. Il posa le plateau devant lui et sembla lui poser une question dans une langue que Gasby ne connaissait pas. Face à son silence, il insista.
-Je ne comprends pas, articula Gasby, comme s'il s'adressait à un sourd.
Le jeune homme sembla comprendre ce que voulait lui dire le menuisier et parla dans une autre langue, beaucoup plus roque et aux sonorités plus âpres. Gasby secoua la tête toujours sans comprendre. Il se demandait s'il arriverait à communiquer avant qu'une autre question n'atteigne son esprit. Que faisait-il ici? Il n'eut pas le temps de se creuser davantage la cervelle que le jeune homme aux yeux bridés se levait d'un bond et se dirigea vers la porte qu'il ouvrit avant de lancer un cri vers l'extérieur, le vent froid s'engouffrant dans la pièce. Un nom, pensa Gasby, alors qu'il frissonnait sous le courant d'air. Et quelques secondes plus tard, une femme âgée au dos courbé entra. Elle avait la même peau bronzée et les mêmes yeux plissés bien qu'elle avait davantage de ride sur le visage que le jeune homme. Elle s'approcha à petit pas de Gasby et avec une agilité surprenante pour son âge, prit place sur le sol.
-Bonjour, dit-elle d'une voix éraillée et cette fois-ci, Gasby la comprit.
-Vous parlez ma langue, demanda-t-il stupidement sous l'effet de la surprise.
-C'est une langue ancienne alors seul les aînés comme moi la parle encore. Et puis ce n'est même pas une langue d'ici.
Gasby jeta un regard curieux autour de lui et ses yeux s'arrêtèrent sur l'immense statue dorée qui occupait une partie de la pièce.
-Où sommes nous? finit-il par demander.
- A Khazam Dhaèrt. C'est le temple perdu dans notre langue. Personne ne vient jamais ici. Tsherik était très surpris lorsqu'il t'a trouvé encore vivant enfoui dans la neige. Je ne sais pas ce qui t'a amené ici mais tu as de la chance d'être encore en vie.
Elle se redressa d'un mouvement souple et le jeune homme nommé Tsherik l'imita.
-Étranger, peut être que pendant que l'on discute, tu serais intéressé par un tour du temple? A moins que tu ne préfères manger d'abord, dit-elle après un regard vers le plateau posé au sol.
-Je mangerai après, déclara Gasby, trop curieux de découvrir cet environnement étrange pour se formaliser de sa faim.
La vieille dame hocha la tête et s'approcha de l'étrange cuve avant de se pencher dans un signe de salutation et à grand renfort de mouvements amples des bras, elle commença à faire couler la fumée sur elle, comme s'il s'agissait d'eau. Voyant que Tsherik faisait la même chose, Gasby les imita avec une certaine curiosité. Il salua puis approcha timidement la main de la fumée et alors que ses doigts entraient en contact avec elle, la brume sembla comme happé par sa peau, comme s'il s'agissait d'un aimant. Il porta ses mains au dessus de sa tête et la fumée se déversa sur lui, et il sentit comme si une vague de chaleur le parcourait , partant du sommet de son crâne et se déversant dans tout son corps jusqu'à la pointe de ses orteils en passant par les ongles de ses mains. Il regarda avec fascination la fumée avant de se rendre compte que la vieille dame l'attendait, les yeux plissés d'amusement, accentuant ses rides.
-Devrions nous commencer le tour ? Demanda-t-elle avec un sourire, de toute évidence n'attendant pas une vrai réponse.
Gasby hocha tout de même la tête et suivi ses hôtes à l'extérieur. A peine Tsherik avait il ouvert la porte que le vent froid le frappa de plein fouet et il se mit à trembler, croisant les bras sur sa poitrine. Mais il oublia rapidement son corps gelé lorsqu'il aperçu le paysage devant lui. Il cru au départ être devenu aveugle, une étendue blanche se dressant devant lui, le relief à peine visible sous l'épaisse couche de neige qui recouvrait ce qui semblait être les pans d'une montagne. En s'approchant du bord, Gasby se rendit compte que le temple était comme perché au dessus d'un pic et le vide sur lequel donnait le couloir ouvert ne présageait rien de bon si par malheur il venait à glisser.
La vieille femme produisit un son semblable à un sifflement et Tsherik enleva son manteau avant de le glisser sur les épaules de Gasby.
-Merci mais il ne va pas avoir froid ? Demanda le menuisier avec un regard vers le jeune homme qui ne portait qu'une tunique à manches courtes sous l'épais tissu de son manteau.
-Ça lui fera un bon entraînement, déclara la vieille femme sans un regard vers Tsherik qui se retenait de grelotter, ses lèvres ayant déjà blêmie. Si à son âge il n'est pas capable de supporter ce froid, ce n'est pas au notre qu'il va y arriver.
Elle se mit en route le long du couloir, ignorant complètement le froid, le sol rendu glissant par la glace et le vide abyssal situé à moins d'un mètre d'elle.
-La statue en or, qui représente-t-elle? demanda Gasby, voulant éviter de penser au gouffre à côté du quel il marchait.
-C'est Mira Marksh, la vieille femme rit, comme si elle avait fait une plaisanterie. Son nom est un jeu de mot donc son évocation à tendance à nous faire sourire expliqua-t-elle. Ce n'est pas surprenant que tu ne le comprenne pas. Les étrangers ne le comprennent jamais. Même si je suis étonnée qu'un étranger dont la civilisation a disparut depuis longtemps se soit autant aventuré dans la montagne.
Gasby fut surpris à cette remarque. Il ne pensait pas avoir vécu suffisamment de temps comme pour que sa civilisation ait disparu mais alors, un doute apparut. Si, contrairement à ce qu'avançait la vieille femme, sa civilisation n'avait pas disparu, où étaient ils tous ? Il devait avoir une famille, des amis, un travail, alors que faisait il perdu au beau milieu de nulle part ? L'image d'une fenêtre en flammes apparut dans son esprit sans qu'il ne puisse ni la situer, ni savoir si cette vision était réelle.
-Pourquoi ne me posez vous aucune question ? Fini par demander Gasby alors qu'ils tournaient à l'angle d'un couloir et que le vent s'accentua.
-Connais tu ton nom, étranger ? Demanda en retour la vieille femme.
-Gasby, répondit le menuisier du tac au tac, surpris qu'on lui pose une question si évidente.
-C'est déjà ça, déclara la vieille femme. La montagne a de drôle d'effet sur les étrangers qui perdent souvent leur mémoire en arrivant ici. Mais au bout de quelques jours, ils finissent par la retrouver.
Gasby n'ajouta rien de plus, méditant ces paroles. Avait-il perdu la mémoire? Il n'en avait pas l'impression et pourtant, il n'avait aucun souvenir de la raison qui l'avait poussé à se perdre dans la montagne, ou encore d'où il venait, ni si sa famille était encore en vie.
-Ta langue, tout comme ce temple et ton peuple, sont perdus depuis longtemps. Tu es un étranger, ça se lit sur ton visage, mais je ne pensais pas vivre assez longtemps pour voir quelqu'un comme toi venir jusqu'ici, commenta la vieille femme, n'attendant apparemment pas de réponse concrète.
-Depuis combien de temps mon peuple a-t-il disparu? demanda Gasby, tout à coup piqué par la curiosité.
La vieille dame haussa les épaules. Elle s'arrêta devant une porte coulissante, faite encore avec l'étrange papier qui protégeait si bien l'intérieur du froid et s'accroupit avant de l'ouvrir. Gasby entra dans la pièce à la suite de Tsherik et vit la vieille dame glisser sur le sol en bois sombre à quatre pattes avant de fermer la porte derrière elle et de se redresser.
-Ça a été plus difficile à trouver que ce que je pensais -fit-elle observer en époussetant de la poussière invisible du bas de sa tunique.
Ils se trouvaient dans ce qui semblait être une cuisine, un âtre central chauffant la pièce et différents ustensiles pendant du plafond. Au fond de la salle se trouvait un plan de travail qui longeait tout le mur et juste au dessus, posé sur une étagère se trouvait une petite représentation de la même divinité qu'il avait vu dans la première pièce où Gasby s'était réveillé.
-Les pièces de ce temple sont capricieuses, expliqua la vieille femme, contemplant la cuisine tout autour d'elle. On est parfois obligé de faire trois fois le tour du temple avant que l'une d'elle n'accepte de s'ouvrir et on n'est jamais sûr de tomber sur la salle que l'on cherchait au départ. (Elle jeta un œil appréciateur autour d'elle). J'espérais tomber sur la salle d'entraînement mais tant pis, on se contentera de cela pour le moment. Essayons de revenir sur nos pas.
Ils passèrent une bonne partie de la journée à faire la visite du temple, entrant trois fois dans la salle d'adoration, cinq fois dans la salle de bain, deux fois dans la salle d'entraînement et six fois dans l'étude. Quand le soleil disparu et que le temple fût plongé dans l'obscurité, ils prirent place dans la pièce avec la grande marmite que la vieille dame avait qualifié d'encensoir. Alors que Gasby les observait prier, il se demanda pourquoi ils n'étaient que deux dans un temple si grand, n'ayant croisé personne d'autre au cours de la visite. Il lui semblait avoir aperçu la plus grande partie du temple et pourtant, il n'avait croisé personne d'autre. Peut être que les autres habitants se cachaient par peur de la présence d'un étranger.
Des jours s'écoulèrent sans que Gasby ne fasse la connaissance de personne d'autre. Alors qu'un mois s'était écoulé depuis son arrivé au temple, il était installé dans un couloir, les pieds pendant dans le vide, la vieille dame à côté de lui. Il avait fini par s'habituer à ces couloirs ouverts sur l'extérieur et il avait appris à apprécier les après-midi à contempler le paysage enneigé, ignorant le froid et le vent qui venait geler ses joues et son visage.
-Je vais partir, déclara un jour Gasby alors qu'il regardait le soleil briller depuis le bord d'un couloir où il s'était installé avec la vieille femme, emmitouflé tous les deux dans d'épaisses couches de vêtements.
-Si tu pars, tu mourras, dit elle simplement, aucune émotion ne transperçant dans sa voix alors qu'elle prit une gorgée de son thé.
Gasby observa l'étendue blanche s'étaler à perte de vue devant lui et malgré le soleil, il avait toujours autant de mal à apercevoir le relief, des reflets sur la surface enneigé venant l'éblouir.
-Je le sais. Mais c'est un risque que je suis prêt à prendre. Je suis resté ici, je vous ai imposé ma présence uniquement parce que je pensais que mes souvenirs allait revenir mais ce n'est pas le cas. Il est temps pour moi de reprendre ma route même si je ne sais pas ce qui m'a emmené ici.
-Ce n'est pas un risque. C'est une certitude.
Un silence s'installa pendant lequel Gasby médita les paroles de la vieille femme. S'il quittait le temple, était-il vraiment sûr qu'il allait mourir? Il partait par volonté d'aventure mais peut être valait-il mieux qu'il reste ici finalement. Il n'y était pas mal. Il avait des conversations très intéressantes avec la vieille dame. Et Tsherik lui avait appris beaucoup de choses comme la chasse, la cuisine ou les arts martiaux.
Et pourtant, quelque chose au fond de lui l'incitait à reprendre sa route et partir à la recherche de ce qu'il avait oublié. Car malgré le temps qu'il avait passé au temple, sa mémoire n'était pas revenue.
Le choix entre la facilité et l'évidence, souffla une voix malicieuse dans son esprit.
-Même si c'est une certitude, je vais quand même partir.
La vieille femme hocha de la tête et poursuivit sa contemplation. Le silence s'installa entre eux, perturbé uniquement par le bruit du vent qui venait frapper leur visage à chaque courant d'air.
-Je me suis toujours demandé, pourquoi avez vous appris ma langue? demanda Gasby, cette question l'ayant taraudé depuis son arrivée.
-Il n'y a pas grand chose à faire ici à part essayer de trouver la pièce dans laquelle on voulait se rendre au départ. Je n'ai pas compté le nombre de fois où j'ai du me contenter de dormir dans les toilettes parce que je n'arrivais pas à retrouver mon lit. (Elle rit se pencha en avant pour observer le vide sous elle, ses doigts ridés crochetant le rebord du couloir en bois). Je suis âgée alors je ne peux même plus sortir du temple et espérer revenir vivante alors pour tuer le temps, j'ai appris des langues. Mais une fois avoir fait le tour des langues d'ici, il a fallut que je me rabatte sur les langues étrangères et c'est comme ça que je suis parvenue jusqu'à la tienne. Honnêtement, je ne pensais pas l'utiliser un jour. (Elle rit, et un sourire resta sur son visage lorsqu'elle se tourna vers Gasby). Peu importe ta décision étranger, ça a été un plaisir de te rencontrer. Je prierai pour toi et ton voyage et au besoin, je te ferai une tombe.
Gasby sourit malgré le présage macabre. Il aimait bien cette petite dame et sa franchise qui l'avait accepté sans lui poser de question, ni s'inquiéter de ses origines. Parce que ce n'était pas le plus important dans leur relation. Le menuisier tourna le yeux vers le ciel bleu et dégagé. Il avait été comme ça depuis plusieurs jours, réchauffant le terre. C'était sans doute le meilleur moment pour partir. Et sa décision fut prise de quitter le temple le lendemain.
*********************************
Grelottant, Gasby s'emmitoufla davantage dans l'épais manteau que lui avait donné Tsherik. Le début de son voyage s'était bien passé, le soleil avait été au rendez vous et il avait pu descendre du temple sans trop de problème mais à peine avait-il fait une bonne centaine de mètres que le vent s'était levé, emmenant des nuages lourds et gris avec lui et une tempête s'était levé, faisant complètement disparaître le temple derrière la brume. Et Gasby avait comprit pourquoi on le surnommait le temple perdu. Malgré la tempête, il ne s'était pas découragé et avait décidé de poursuivre sa route, espérant que la neige et le vent cesserait aussi vite qu'ils étaient arrivés. Mais ce ne fût pas le cas. Il avait fini par tomber, littéralement, dans une grotte, n'ayant pas vue la fissure dans la montagne. Il s'était cassé quelque chose dans sa chute sa jambe tordue dans un angle peu anatomique et la douleur l'avait aveuglé jusqu'à ce que le froid commence insidieusement à l'envahir et malgré tous ses efforts, sa température continuait à chuter. Peut être aurait-il mieux fait de rester au temple, avec la vieille femme et Tsherik. En ce moment même, il serait sans doute bien au chaud, à discuter avec eux, regardant le visage bienveillant de Mira Marksh, leur divinité. Ces moments lui manquait terriblement et il commençait à regretter sa décision de quitter le temple. La vieille femme avait raison, il allait mourir ici, dans cette crevasse, seul entre deux murs de glace et même Tsherik n'arriverait pas à retrouver son corps.
Son souffle se fit plus lent, ses grelottements moins présent alors que Gasby sentait ses dernières forces le quitter et petit à petit, le froid commençant à l'envahir. Mais ce n'était pas n'importe quel froid. C'était le froid de la solitude. Les visages de la vieille femme et de Tsherik apparurent devant ses yeux que Gasby avait fermé sans même s'en rendre compte, vite remplacé par trois autres visages, deux jeunes et un plus âgée et il les reconnus. Ces visages qu'il avait oublié pendant des jours refaisaient leur apparition juste à sa mort. Qu'étaient-ils devenu après l'incendie? Sa fille avait-elle survécu? Son fils n'était certainement pas revenu chercher son corps au péril de sa vie, n'est ce pas? L'angoisse l'envahie, alors qu'il commençait davantage à craindre pour sa famille que pour lui. Et alors que d'autres questions s'apprêtaient à remonter jusqu'à sa conscience, l'image d'un livre, Gatsby le magnifique, brilla devant ses yeux avant que le noir ne l'envahisse complètement.