L'immortel Gasnub
img img L'immortel Gasnub img Capítulo 2 Chapitre 1: le conteur
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Capítulo 6 Chapitre 5: A la recherche de Gasnub img
Capítulo 7 Chapitre 6: L'isolement de la maladie img
Capítulo 8 Chapitre 7: De bruit et de métal img
Capítulo 9 Chapitre 8: Ce que le temps change chez un homme img
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Capítulo 2 Chapitre 1: le conteur

Le village de Hambliton était perdu au creux d'une vallée, protégée par deux grands pics qui, lorsque les jours raccourcissaient, plongeaient les habitants dans une nuit précoce. La végétation y était riche et les tous premiers habitants avaient installé des terrains agricoles dans la partie la plus illuminée de la vallée, juste à côté d'une rivière ce qui facilitait l'irrigation des différentes plantations. Bien que difficile d'accès, quelques voyageurs faisaient parfois des haltes dans le village, préférant passer par la vallée plutôt que de la contourner par les montagnes.

Ces nomades étaient toujours très bien accueillis dans le village, car ils étaient porteur de nouvelles de l'extérieur et payaient souvent leur logement et nourriture avec des objets qu'aucun villageois n'avait vu. Ils étaient cependant rare et pendant les mois d'hiver, une demi-douzaine de cycles lunaires pouvaient s'écouler avant que quiconque ne soit de passage.

Un de ces fameux jours d'hiver, où il est bon d'être à l'intérieur et regarder la neige tomber à l'extérieur, emmitouflé dans d'épaisse peaux, Gasby était en train de travailler sur une commande faite par un riche commerçant d'une ville sur les plateaux. Il lui avait demandé de faire un meuble lui permettant de ranger plusieurs objets plats mais il voulait que les portes puissent refléter les personnes qui voulaient les ouvrir. Le menuisier avait donc fait appel à son fils qui lui avait proposé de placer des plaques en métal polie sur les portes. Le père et le fils était donc en train de dessiner le modèle du meuble lorsque Caitlin entra dans le petit atelier et jeta un œil sur les croquis.

-C'est une bien étrange demande que vous avez là, fit-elle remarquer. Il est pourtant si simple de se voir dans un cours d'eau.

-Peu de personnes vivent si prêt d'un point d'eau, remarqua son mari alors qu'il traçait les contours de la plaque de métal. Et puis c'est pour une personne qui voyage beaucoup. J'imagine qu'il préfère avoir son propre cours d'eau portatif. Et surtout, il a les moyens de se le payer.

Caitlin ne trouva rien à y redire et après un dernier regard vers la maquette, quitta la pièce. A peine avait-elle passé le pas de la porte que Stephie entra à son tour au pas de course, un air excité sur le visage.

-Un étranger est arrivé, s'écria t'elle, s'asseyant à la hâte sur une des chaises et manquant de la renverser. Et Avalone, la fille du tavernier vient de me dire qu'il s'agirait d'un conteur !

La réaction fût immédiate. Joseph se leva d'un bond, manquant de taper sa tête contre le plafond bas et Gasby fit un énorme trait au charbon en plein milieu de la plaque de métal.

-Un conteur ? Demanda son frère. Tu en es certaine.

-Absolument.

L'excitation se propagea dans la petite pièce comme une traînée de poudre et un grand sourire barra les visages du père et du fils à l'annonce. S'il y avait bien une chose qui mettait toute la famille d'un commun accord c'était les contes. Ils adoraient écouter les histoires que les voyageurs ne tardaient pas à raconter lorsqu'ils étaient de passage et s'il s'agissait d'un conteur, la qualité et le nombre de légendes qu'il allait pouvoir leur raconter n'allait être que plus important. Même Stephie qui désapprouvait de façon ouverte la fascination de son père pour la magie adorait écouter des histoires oubliées emplies de sorciers et de dragon. La décision fût rapidement prise de se rendre à la taverne le soir même et la petite famille retourna à ses occupations, Gasby essayant désespérément d'effacer la grande trace qu'il avait laissé sur le métal.

******************

A la tombée de la nuit, les hommes de la famille quittèrent leurs habits de travail pour enfiler des tenues plus formelles et lorsque tout le monde fût prêt, capes enfilées, ils quittèrent la petite maison pour rejoindre la taverne, à quelques maisons de là.

Lorsqu'ils entrèrent dans l'établissement, la chaleur envahie le corps de Gasby qui fût surpris de constater le monde qui s'était déjà réunis à l'intérieur. L'arrivée d'un étranger était cependant bien souvent le seul événement marquant et peu de villageois étaient prêt à rater le spectacle, aussi réfractaire qu'ils soient aux histoires.

Gasby repéra une table un peu en retrait par rapport à l'estrade, qui avait été installée pour l'occasion , mais parfaitement centrée et fit signe à sa femme et à ses enfants de le suivre. Il prit place et scruta l'aménagement de la pièce. Comme à chaque fois qu'un étranger passait par le village, le tavernier avait libéré l'espace au fond de son établissement pour laisser une place d'honneur au conteur. Les tables et les chaises avaient été organisées tout autour pour que les clients aient le meilleur point de vue possible et il avait recruté tous ses nombreux enfants pour aider au service. Hobson, le tavernier avait eu plus de chance que Gasby concernant ses enfants. Le menuisier avait eu beaucoup de mal à avoir Joseph, et la naissance de Stephie avait été comme un miracle, dix ans plus tard, alors que lui et sa femme désespéraient d'avoir d'autres enfants. A plus de cinquante ans, Gasby était fier de sa famille. Elle n'était pas grande, elle n'était pas riche mais c'était tout ce dont il avait besoin et il ne l'aurait changé pour rien au monde.

Le regard de Gasby se tourna vers le comptoir où un unique client encapuchonné y été accoudé. Lui aussi paraissait en pleine observation de la salle, mais son regard qui brillait au fond de sa capuche semblait plus profond, plus intense, comme s'il était à la recherche de quelque chose en particulier. Gasby se demandait ce qu'il pouvait bien être en train de chercher. Pour sa part, il ne pouvait voir qu'un groupe de villageois, trop heureux d'avoir un motif de sortir de chez eux pour se rendre compte de quoi que ce soit d'autre.

Ce fût Grojer, le fils aîné du tavernier que brisa le contact visuel en apportant la commande. Jeune et bien armé, il avait la même carrure que son père, et il aurait été impossible pour ce dernier de le nier. Gasby le remercia et alors qu'il se retournait pour regarder l'étranger à nouveau, il se rendit compte que son siège était vide. Il poussa un soupir et s'adossa au dossier de sa chaise.

Tout à coup, les lumières s'atténuèrent alors que les enfants du tavernier s'affairaient à éteindre les différentes bougies qui éclairaient la pièce, à l'exception de celles qui illuminaient la scène. Dans un silence religieux, l'étranger, une masse complètement dissimulée par une cape de voyage couverte de poussière, monta sur l'estrade alors que toutes les personnes présentent dans la taverne semblaient retenir leur souffle d'anticipation.

Il prit place sur l'unique tabouret qui avait été placé au centre et il retira la capuche, dévoilant un visage ridé, des pattes d'oies marquant ses yeux. Il avait des cheveux courts, blancs comme la neige alors que certaines mèches plus sombres semblaient encore résister à l'hiver de la vieillesse. Lorsqu'il commença à parler, une voix roque s'éleva de sa bouche. Elle prit place dans l'ensemble de la pièce, comblant le silence et chassant l'anticipation.

-Avant de commencer, je voudrais vous remercier, déclara le conteur d'une voix posée. Il est rare d'être aussi bien accueilli et c'est avec grand plaisir que je vais partager avec vous ma meilleure légende. Notre histoire se passe dans un autre monde, à une autre époque. Un univers où les hommes voyagent dans des chevaux de métal, où les maisons sont plus hautes que des montagnes et où des pierres transparentes de la taille d'un ongle valent plus qu'une vache.

Des murmures discrets s'élevèrent dans la salle alors que le conteur fit une légère pause mais dès qu'il rouvrit la bouche pour parler, le silence se fit.

-Les hommes voyagent sur des dragons en acier qui fendent les cieux comme s'ils ne pesaient pas plus que les nuages, et ils communiquent entre eux à des kilomètres de distance, comme si un simple mètre les séparait. Dans ce monde étrange vivait un homme qui n'avait pas plus de cinquante printemps, mais que le temps avait marqué davantage que les sages de village. Cet homme s'appelait Gasnub, et il errait dans ce monde, sans racine, sans attache, inconnu aux merveilles de cet univers. Bien sûr, il avait une famille, où du moins, il pensait en avoir une, mais ses souvenirs étaient comme s'ils appartenaient à une autre époque, à un autre temps. Cet homme sans racine errait, à la recherche de ce qu'il lui semblait avoir perdu sans savoir de quoi il s'agissait réellement. Et comme toutes ces choses sans racine, il se mit à parcourir la terre, comme les feuilles portées au gré du vent. Il voyagea pendant des semaines qui se transformèrent en mois, qui laissèrent place aux années. Un soir, las de son interminable voyage, il décida de faire une halte dans un village situé exactement au centre d'un plateau s'étendant sur plusieurs centaines de kilomètres. Cependant, ce n'était pas un village comme celui-ci où les personnes du voyage sont accueillies avec plaisir et où elles peuvent échanger, peut être pour la première fois en des jours avec d'autres humains. Non, le conteur fit une légère pause et sa voix se fit plus grave, plus rocailleuse. C'était un village qui pillait les voyageurs, décrétant que c'était de la légitime défense envers des étrangers. Gasnub s'était donc arrêté à l'unique taverne du village qui n'offrait même pas de quoi coucher une nuit, et avait décidé de dormir dans un coin, près du feu en échange d'une somme conséquente d'argent, beaucoup trop importante par rapport au service qui lui était réellement rendu. Et lorsque notre voyageur se fût assoupie, le tavernier s'approcha de lui à pas de loup et lui planta un couteau dans le cœur.

Des exclamations outrées et indignées s'élevèrent des quatre coins de la taverne et le conteur attendit patiemment que ses auditeurs retrouvent leur silence avant de poursuivre.

-Mais notre histoire ne s'arrête pas là. Je vous l'ai dit, ceci est l'histoire de Gasnub. L'immortel Gasnub. Son châtiment est donc bien pire que la mort. (Le conteur fit une légère pause et Gasby eut l'impression que son regard le transperçait avant qu'il ne détourne le regard). Après avoir planté son couteau, le tavernier traîna le corps du pauvre homme à l'extérieur, et après l'avoir dépouillé de toutes ses affaires de valeur, l'attacha à un cheval grâce à une corde et s'élança au triple galop à travers la plaine. Une cinquantaine de kilomètres plus loin, il détacha le corps de l'étranger et l'abandonna aux animaux sauvages, espérant que son cadavre disparaîtrait rapidement. Mais contrairement aux espérances du tavernier, Gasnub n'était pas mort.

Une exclamation de surprise s'éleva de la foule et Gasby vit à une table devant lui un jeune garçon donner un coup de coude à son père, comme s'il avait deviné que le protagoniste n'allait pas se laisser tuer aussi facilement. Son père lui sourit et lui intima le silence en posant son index sur ses lèvres.

-Lorsque Gasnub ouvrit les yeux, poursuivit le conteur, il se trouvait dans une clairière, au bord d'un ruisseau et son corps était balayé par de petites vaguelettes qui venait lécher ses vêtements et sa peau jusqu'à son cou. Il n'avait aucune trace de blessure, ni d'entaille. Et chose plus étrange encore, bien qu'il se souvenait avoir passé la nuit dans une taverne dans un village au beau milieu d'un plateau désertique, la forêt verdoyante qui l'entourait ne laissait présager en rien que ce fameux village puisse être proche. Et pourtant, il n'avait pas pu parcourir plus de cent kilomètres à pied en un jour.

Des hochements de tête dans la foule, certains calculaient sur leur doigts alors que les regards de l'ensemble des villageois présents dans la taverne était rivé sur le conteur.

-Ne pouvant pas résoudre ce mystère en restant allongé au bord de l'eau, Gasnub se décida à reprendre son voyage où il l'avait laissé et entreprit de sortir de la forêt. Mais la tache se révéla plus complexe que ce que notre voyageur l'avait espéré et au bout d'une heure, les mains et les genoux écorchés à force d'avoir essayé d'escalader les arbres pour trouver la sortie, il finit par s'apercevoir d'un détail qui jusqu'à présent lui avait échappé. Au pouce de sa main droite, brillant légèrement avec le soleil qui perçait le feuillage des arbres, se trouvait un anneau en métal. Et ce n'était pas le seul anneau qu'il avait. Sa main gauche en était entièrement ornée: il avait une bague en os à son auriculaire, et une qui brillait comme le feu à son annulaire. Son majeur et son index avait quant à eux des anneaux en pierre et en ce qui semblait être de la glace mais qui ne fondait pas avec la chaleur. Son pouce gauche était, pour sa part, bagué de sang.

Une exclamation d'horreur se propagea dans la taverne et Gasby vit sa femme et sa fille se couvrir la bouche dans un même mouvement d'effrois, ce qui le fit sourire.

-Bien sûr, Gasnub essaya d'ôter ces anneaux qu'il ne se souvenait pas d'avoir enfilé mais même ses dents ne suffirent pas à les déloger et il ne parvint qu'à s'écorcher la peau des doigts. Décidant que mains bagués ou non, son voyage n'allait pas changer, il se remit en quête de ce qu'il pensait avoir perdu.

Le conteur prit une inspiration et toute l'assemblée fit de même, comme si son geste leur avait rappelé qu'ils avaient oublié de respirer.

-La légende raconte, reprit-il de sa voix grave et rocailleuse, que ces bagues sont le symbole de l'immortalité de Gasnub et que quiconque souhaite embrasser la vie éternelle doit posséder les dix anneaux. Personne ne sait réellement ce qu'il est arrivé à Gasnub après cela, mais les rumeurs racontent qu'il continue à errer sur terre, à la recherche de ce qu'il lui semble avoir perdu. Cependant, j'ai une question à vous poser: l'immortalité vaut-elle des siècles d'errance pour une quête qui semble aussi vaine que futile? Car la recherche de quelque chose de perdu, n'a de sens que si l'on sait ce que l'on cherche .

Le conteur s'inclina et les auditeurs se levèrent d'un bond en applaudissant. Gasby siffla d'approbation entre ses dents et avant que le conteur ne disparaisse derrière les villageois qui s'étaient empressés d'aller discuter avec lui, il crut apercevoir l'éclat de cinq anneaux à sa main gauche.

            
            

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