Chapitre 4 L'amitié dans le silence

Le silence régnait dans ma cabine. J'attendais ce voyage depuis bien longtemps. Je voulais le faire pour célébrer la fin de mes études d'ingénierie. J'ai toujours aimé voyager en train, il était donc normal pour moi de faire un voyage dans le transsibérien. Pendant mes cinq années d'étude, j'ai dû faire pas mal de petit boulot pour pouvoir économiser pour ce voyage. Ma mère voulait participer, mais je voulais faire ça moi-même. Dix-huit jours de voyage pour relier Moscou à Pékin. J'ai décidé de faire ce voyage après avoir fait un exposé au collège.

Sachant que je voulais partir pour ce périple seul, j'ai demandé à ma mère de pouvoir faire des cours de russe et de chinois pour pouvoir me débrouiller le moment venu. Et ce moment est enfin arrivé. Étant un grand solitaire, ce n'est pas pour rien que j'ai décidé de faire de la recherche en histoire, j'ai préféré avoir une cabine rien que pour moi. Je n'ai pas envie de passer mon temps à faire la conversation par obligation. Je n'ai pas envie de rencontrer des gens bruyants qui casseraient mon silence. J'ai dû supporter pendant plus de quinze heures de vol pour arriver à Moscou, des enfants qui ne comprenaient pas que mon dos n'était pas un ballon de football. Maintenant, je recommence à respirer. Le train est parti depuis maintenant une heure, et les paysages ont déjà commencé à changer. Cette nature du nord est tellement belle. J'ai choisi de partir au mois de janvier pour pouvoir voir la beauté de la nature endormie. Toute cette neige que nous n'avons pas en Afrique du Sud. Tout se calme que je n'aie pas eu depuis que ma mère a été obligée de partir à Pretoria pour son travail. Mes parents avaient divorcé depuis un an quand je suis parti avec ma mère, j'étais son seul fils et mon père ne s'était jamais battu pour moi. Heureusement que je n'étais qu'un enfant de deux ans, je n'ai aucun souvenir de ce rejet par mon géniteur. Elle ne s'est d'ailleurs jamais remariée. Cela n'a été qu'elle et moi depuis ce jour. Ma mère a eu énormément de mal à se faire à ce nouveau pays, j'avais à peine deux ans et je ne faisais toujours pas mes nuits. Nous qui venions du petit village de Sainte-Rose-du-Nord au Québec, ce fut un vrai choc thermique pour ma mère, qui devait éviter d'emmitoufler son enfant d'une énorme doudoune lorsque le mois d'octobre arrivait. J'ai appris l'anglais très vite, cela n'était pas compliqué pour enfant de mon âge. Et depuis ce jour, ni elle et moi n'avons quitté Pretoria. Cette ville était devenue notre nouvelle maison et nous la chérissions. Mais, depuis ce fameux jour d'école, j'ai nourri le rêve de découvrir la Russie et la Chine. Et maintenant me voilà, à vivre mon rêve de collégien.

Le soleil est couché depuis maintenant un petit moment, je devrais dormir, mais je n'arrive pas à me détacher mon regard de la fenêtre, je sais qu'on ne voit presque rien, mais je ne sais pas, il y a quelque chose d'hypnotique. Depuis le début de ce voyage, je n'ai fait qu'apprendre. Les deux premiers jours à Moscou furent justes fantastiques, mais ce début de voyage en train est juste incroyable. Je me sens enfin au calme dans cette cabine. J'ai l'impression d'apprendre de nouveau à respirer. C'est la première fois que je pars à l'aventure et j'adore ça. Ça me conforte dans mon choix de quitter Pretoria pour le travail. J'ai décidé de postuler dans le monde malgré l'avis négatif de ma mère et ce fut une réussite. J'ai accepté un poste de rêve en Australie. Il il est temps pour moi de vivre ma propre vie. Je sais que cela sera dur pour elle, mais je sais, que finalement, elle acceptera ce choix.

C'est trois coups à ma porte de cabine qui me fait sortir de mon état hypnotique. Une jeune femme se tient devant celle-ci. Elle à l'air perdu avec ses grands yeux noisette ouverts en grand. Quelques mèches de cheveux quittent son chignon et lui donnent un air d'une jeune femme totalement épuisé par le début de ce voyage.

« -Je suis vraiment de vous déranger, dit-elle en anglais avec un fort accent russe, mais puis-je rester quelques instants ici, je partage ma cabine avec des gens qui ne comprennent pas le mot dormir. J'ai juste besoin un peu de silence. »

Cette jeune femme à l'air vraiment épuisé et je peux la comprendre. Le silence devrait être sacré et respecté. Ne voulant pas casser mon propre silence, je lui fais juste un signe oui de la tête. Elle me sourit, referme la porte de ma cabine et se laisse tomber sur le siège vide en face de moi. À peine a-t-elle posé ses fesses sur le fauteuil, que ses yeux se sont fermé. Elle devait vraiment être fatiguée pour ne pas me poser plus de question sur mon identité. Comment peut-on faire confiance à un inconnu comme elle le fait ? Personnellement, je ne peux pas. Je me prépare à dormir, à descendre mon lit, et elle dort toujours. Assise telle une statue grecque. Je vérifie que mon sac a bien son cadenas en place. Elle, elle me fait confiance, mais pas moi. Je ne connais pas son prénom, ni son âge et je vais devoir partage ma cabine avec elle. C'est bien la peine de payée un peu plus pour pouvoir rester seul.

C'est au son d'une petite musique que je me réveille ce matin. La jeune femme d'hier, est toujours dans la même position. Je ne veux pas même pas imaginer les douleurs qu'elle va avoir en se réveillant. J'essaye un peu de me débarbouiller en silence pour ne pas la déranger. Mais cela devient un peu étrange. Elle ne bouge pas, malgré le son de la musique qui ne fait qu'augmenter. Est-ce que je dois aller vérifier qu'elle respire toujours ? Et si elle était morte ? Mon Dieu, mon voyage de détente et solitude se transformerait en cauchemars ! Je ne peux pas rester comme ça. Je me lève, et met mon doigt sous son nez. Je sens son inspiration et son expiration. Je suis rassuré, je ne serais pas suspect de meurtre. Est-ce que je dois la réveiller ? Les paysages sont tellement beaux, elle risque de tout rater. Finalement, je me décide, de la réveiller. Je déteste toucher les inconnus, je n'arrive pas à croire de ce que je suis en train de faire. Je voulais de la tranquillité, pas des soucis.

« -Mademoiselle, Mademoiselle ? » Dis-je en lui secouant légèrement le bras.

Elle ne bouge pas, c'est incroyable. Elle est peut-être dans le coma ?

« -Mademoiselle, Mademoiselle réveillez-vous s'il vous plaît. »

C'est deux magnifiques yeux noisette qui s'ouvrent finalement au bout quelques secondes. J'ai eu tellement peur, elle n'est pas dans le coma ! C'est avec un grand sourire qu'elle s'excuse de s'être endormie si profondément.

« -Je suis désolé de vous avoir inquiété, lorsque je suis très fatigué, je dors vraiment très profondément. Depuis le début de ce voyage, je suis avec des compagnons de voyage qui ne respecte rien. »

La pauvre, j'ai de la peine pour elle, devoir faire un voyage avec des gens qui n'ont pas les mêmes objectifs que soit, c'est le début de la fin pour ce genre d'excursion. Je la vois s'étirer avec de drôle de grimace. Ceci n'est pas étonnant, j'ai mal à la nuque rien qu'en la regardant s'étirer. Elle se lève, me dit merci et finalement quitte ma cabine. Je ne connais toujours pas son prénom, mais cela ne m'aurait pas dérangé de le savoir. Même si elle m'a fait une grosse peur ce matin, elle n'a pas l'air bien méchante, et surtout elle a un respect du silence qui me plaît bien.

Après quelques minutes pour me rafraîchir, je me décide d'aller au wagon-restaurant. Avant de partir, j'ai bien pensé à changer ma monnaie en rouble pour pouvoir profiter des plats locaux. C'est peut-être un peu plus cher, mais j'avais budgétisé mon voyage et surtout je voulais profiter de la magie du wagon-restaurant du transsibérien. Un bon petit-déjeuner, typiquement russe. Un vrai délice. Je termine mon petit repas du matin, par un bon café. Un serveur me propose le journal, que j'accepte avec plaisir. J'ai toujours aimé lire la langue russe. Petit café, journal, paysage majestueux, je me sens enfin vraiment en vacances. Le temps s'écoule en douceur et cela fait du bien. Après ma lecture, je reprends le chemin de ma cabine. Je vais pouvoir sortir mon ordinateur pour écrire mon journal de bord. À vingt mètres de ma chambre, je me rends compte que la jeune femme de la nuit dernière est de nouveau devant celle-ci mais cette fois avec un sac à dos à ses pieds.

« -Mademoiselle ?

-Je suis désolé, mais est-ce que je peux rester avec vous pour le reste du voyage, je ne supporte pas mes colocataires, ils font du bruit, mange brillamment, n'aère pas la cabine après manger, ça sent la nourriture c'est horrible, j'en peux plus. » Dit-elle d'une traite.

Je voulais voyager seul, je voulais voyager dans le silence et cette jeune femme est en train de gâcher tous mes plans. Est-ce vraiment horrible de lui refuser ce qu'elle me demande ?

« - Qu'elle est votre nom Mademoiselle ? Demandé-je.

-Tasha et vous ?

-David. »

Je connais enfin le prénom de cette inconnue. J'aime beaucoup son prénom. Ses yeux brillent d'espoir, je ne peux pas la laisser la comme ça.

« -Eh bien Tasha, si cela ne vous dérange vraiment pas de partager une cabine avec un inconnu, vous êtes la bienvenue ! »

Elle n'a pas hésité une seconde, je pense qu'elle ne supportait vraiment pas ces compagnons de voyage. Je la laisse entrée. Elle pose son sac dans la partie de la cabine que je n'ai pas envahie. Elles s'assoient avec un soupir de bien-être et fini par regarder par la fenêtre avec un sourire. Je pense que j'ai bien fait de l'autoriser à partager ma cabine. Elle a l'air bien moins sur les nerfs. Nous ne parlons pas, de toute façon, tous deux nous sommes en recherche du silence. C'est finalement vers midi que j'ose enfin sortir un son de ma bouche.

« -Voulez-vous manger dans le wagon-restaurant ? Demandé-je en me levant.

-Avec plaisir. »

Nous nous levons tous les deux et sortons de la cabine en silence. On nous installe à une table et nous commandons à manger. Personne ne parle. Je n'en ai pas envie et apparemment elle non plus. Le serveur nous sert notre entrée, et c'est avec un sourire qu'elle me souhaite un bon appétit. Étant russe, elle me demande si la nourriture locale, me plaît. Pour lui faire comprendre que nous pouvons parler sa langue, je décide de lui répondre dans sa langue maternelle. Surprise par ma réponse, elle me finit par me faire un grand sourire. Mais encore une fois la conversation est vite avorté, nos regards se posent automatiquement vers la fenêtre attirée par la neige qui nous entoure. Nous avons encore trois jours de train avant notre premier arrêt, mais je pense qu'elle et moi nous allons bien nous entendre.

Après un périple de quinze jours, nous arrivons à Beijin. Moi qui pensais faire ce voyage seul, j'ai finalement partagé mon voyage avec Tasha. Elle est comme moi, à la recherche d'une paix antérieure. Nous n'avions pas besoin de parler pour savoir ce que nous voulions faire. Les seules fois où nous avons réellement conversé, c'était pour pouvoir configurer comme il le fallait nos appareils photos. J'ai découvert que nous avions pas mal de points communs. Même si nous n'avons pas beaucoup parlé pendant ce voyage, nous nous sommes beaucoup observés. Nous n'étions pas les plus bruyants ou les plus marrants, mais nous avons vécu notre voyage en paix.

« -Et voilà, notre périple en train est fini. Lui dis-je en entrant dans le dernier hôtel de notre séjour.

-Oui, j'ai vraiment passé un très bon voyage. Dit-elle en me souriant »

J'ai toujours eu du mal à voyager avec quelqu'un. Les seuls voyages que j'ai fait, fut avec mon collège ou mon lycée au sein même de notre pays... Un enfer ! Mais cette fois, ce fut fort agréable de voyager avec Tasha. Dans son regard, je sens qu'elle n'a pas fini de me parler ce soir.

« -Tu veux me dire quelque chose ?

-J'ai prévu de faire la grande traversée des États-Unis en train, je voulais savoir si cela t'intéresserait de le faire avec moi. Me demande-t-elle finalement au bout de quelques secondes de doute. »

Je devrais commencer mon nouveau poste à Sydney dans un mois. Est-ce que je devrais le faire.

« -Tu partirais quand ? Demandé-je

-Je pars la semaine prochaine, je devrais reprendre mes cours dans trois semaines. »

Tasha est en dernière année de commerce et veut profiter au maximum de ses vacances.

« - Je pense que tu viens de te trouver un nouveau compagnon de voyage Tasha. » Lui dis-je en tendant ma main pour la serrer.

Elle prend ma main avec sourire. Finalement, sans m'y attendre, j'ai trouvé dans un train en direction de Beijin, ma compagne de voyage.

            
            

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