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Tous les matins c'est la même chose, je regarde mon visage dans mon miroir et tous les matins je me dis le même refrain « Tu n'as rien d'exceptionnelle, personne ne te regarde et personne ne te regardera ». Le manque de confiance en moi est flagrant et je ne fais rien pour améliorer ce problème.
Je vis seule dans un petit F2 dans le centre de Paris. Je ne connais pas mes voisins, mais à quoi ça sert. Ils partent et viennent. Dès que j'en croise un, je baisse ma tête immédiatement, je n'ai pas envie de voir du dégoût ou de la pitié dans leurs yeux. Mes cheveux, tellement long et tellement gris malgré mon jeune âge me font un bouclier naturel. Mes yeux couleur d'un ciel ombrageux sont cachés par une frange, tout est bon pour pouvoir cacher mon visage. Je suis étudiante, je suis tombé amoureuse de l'histoire lorsque j'étais enfant et c'est à cet âge que j'ai décidé que je vivrais dans le passé. Car j'ai très vite compris, qu'il était plus facile de se cacher dans le passé que d'avancé dans le futur. Hélas n'ayant pas reçu de bourse, trouver un petit emploi fut indispensable. Par chance j'ai pu en trouver un très rapidement. Un poste qui me correspondait parfaitement. Je fais un travail simple, un travail où les gens ne font pas réellement attention à moi, où le mot transparence était de rigueurs. Selon mes horaires, je dois faire le ménage dans une petite entreprise d'informatique. Personne ne me regarde, personne ne me voit. Et ceci me permet de vivre, de me nourrir et d'étudier. Lorsque je finis ma journée, j'ai pour habitude de descendre dans le parc qui est en face de chez moi. Même si le froid me gèle les doigts ou la pluie me mouille jusqu'aux os, je m'assois toujours sur le même petit banc. Je ferme les yeux, et je m'enferme dans mon monde, dans un monde où ma timidité n'est plus un problème, un monde où un homme m'aimerait pour ce que je suis. Je regarde les parents avec leurs enfants, les oiseaux qui s'envolent vers le ciel, je regarde le cycliste rouler vers le centre-ville. J'observe le temps défilé en douceur. Pendant ces moments-là, je suis hors-temps et ceci me permet enfin de faire une pause dans ma petite vie.
Après une journée de cours assez calme, je décide comme d'habitude de suivre ma petite routine et de me poser sur mon petit banc. Le soleil brille en ce mois de Mars, chose tellement rare depuis quelques semaines. Je vais peut-être pouvoir rentrer chez moi au sec aujourd'hui ? Comme d'habitude, il n'y a personne sur mon banc, mais il y a quand même quelque chose de différent en ce lundi. Sur mon banc, une feuille pliée en quatre était posée. Dois-je la regarder ? Cette feuille est peut-être vierge ? Je suis peut-être timide et très discrète, mais j'ai une curiosité énorme. Ce n'est pas pour rien que je suis si heureuse dans mes études, seule les personnes assez curieuses peuvent survive aux études d'histoire. C'est donc avec un grand intérêt que je déplie cette feuille.
« À la femme que j'ai aimée,
Tu es partie avec mon cœur dans ta main,
Tu l'as broyé en une seule pression,
Tu es partie avec une partie de mon âme.
Sans te retourner,
Sans savoir si je vivais encore.
Aujourd'hui je t'envoie ceci
Pour te montrer que je me suis relevé
Même si tu as été mon oxygène pendant cinq ans
J'ai enfin compris que tu n'étais pas celle que je recherchais,
Alors je te souhaite tout le bonheur du monde
Car aujourd'hui je sais enfin réellement ce que veut dire le mot Aimer. »
Mes larmes ne font que couler après avoir lu cette lettre. Cet homme a réussi à remonter la pente après une séparation difficile et veut montrer à la femme qu'il l'a brisé qu'il a réussi à passer à autre chose. Mais que fait cette feuille sur ce banc, ne devrait-elle pas être dans une enveloppe en direction de la boîte aux lettres de cette femme ? Ne devrait-elle pas être déjà dans les mains de celle-ci ?
Cet homme a eu tellement de chance, je n'ai jamais réussi à passer outre les deux années que j'ai passées avec l'homme qui a pris le peu de confiance que j'avais en moi. Il était si populaire, si gentil, si doux devant moi, pour être une vraie ordure derrière. Un pari, tout simple. Me faire tomber amoureux de lui, prendre ma virginité, montrer la preuve et se barrer. Qui fait cela en 2021 ? Qui ose humilier une femme comme il l'a fait, à notre époque. On s'est moquer de moi, on m'a traité de naïve, on m'a souligné plusieurs fois comment il était possible qu'un homme comme lui puisse tomber amoureux d'une femme comme moi. Une femme comme moi : une femme qui ne cherche pas à ressembler à un pot de peinture, qui ne suit pas la mode, qui se cache derrière ses vêtements trop larges et ses cheveux si gris. On a piétiné l'être que j'étais, on m'a enlevé ma dignité et ma force. En voyant cette lettre, j'ai juste envie de répondre ? Je ne connais pas cet homme, mais à cet instant précis j'ai juste envie de connaître sa définition du mot aimer. Parce que je me rends comte qu'aujourd'hui je ne la connais pas.
Inconsciemment ce n'est plus mon cerveau qui a le contrôle mais mon cœur. Cet homme recherchera sûrement cette lettre lorsqu'il se rendra compte qu'elle n'était pas dans l'enveloppe qui lui était destinée, il reviendra sur ces pas pour rechercher ce courrier. Après avoir trouvé un stylo dans mon sac de cours, quelques mots viennent se glisser sur le papier de cette lettre :
« Vous êtes fort et courageux,
J'aimerais être aussi forte que vous.
Quelle est votre définition du mot aimer ?
Quelle est cette définition qui vous a fait avancer ? »
Je referme mon stylo et bloque de nouveau la feuille sur le banc. Je ne sais pas si cette personne reviendra récupérer cette lettre. Je ne sais pas si ce que j'ai fait est vraiment utile, mais aujourd'hui en quittant mon banc, je me sens beaucoup plus légère. Je me rends compte qu'il est possible de remonter la pente après une mauvaise expérience en amour, qu'il est possible de devenir plus forte. Cet homme a trouvé comment se sentir aimer et je suis jalouse de ne pas connaître la réponse. Je quitte le parc avec le sourire. Je ne sais pas pourquoi, mais pour la première fois je sens que je peux avancer. Je rentre chez moi et reprends mes recherches pour les cours. Ce soir je vais me coucher en ayant la sensation d'avoir tourné la page de ce sinistre chapitre de ma vie.
La semaine de cours fut depuis bien longtemps plus agréable, j'arrive enfin à faire outre des regards des autres étudiants. Il est tellement plus facile de se moquer du plus faible pour se sentir mieux. Je n'ose toujours pas relever la tête lorsque je marche, mais je me sens plus forte. Cette lettre m'a envoyé une énergie tellement pure, que je sais que je peux de nouveau respirer. Ce soir encore je retourne sur mon banc. Avant j'y allais pour pouvoir m'échapper dans mon univers, maintenant j'y vais pour avoir la réponse à mon petit mot quotidien. Depuis que j'ai répondu à cette lettre, j'ai droit à une réponse tous les jours. Ces moments me réchauffent le cœur et me donnent de la force pour me lever et affronter le campus.
« Je ne sais pas pour toi,
Mais je pense que notre génération
A oublié le plaisir d'écrire un petit mot
Pour courtiser une jeune femme.
Oui j'ai dit courtiser, parce qu'aujourd'hui
Je ne me sens pas l'âme d'un dragueur.
Je comprends enfin ma grand-mère,
Recevoir un mot, une lettre écrite à la main,
Donne plus d'excitation,
Qu'un simple SMS ou mail. »
Je ne peux m'empêcher de rougir à ces mots. Mon cœur bat bien plus vite après avoir lu l'un de ces mots. Cette personne, arrive à lire dans mon âme. Je ne savais pas que ceci était possible.
« Notre génération est devenue aveugle,
Elle a perdu de vue
La beauté de la simplicité,
De notre monde.
Je préfère me faire courtiser par échange épistolaire,
Que draguer bêtement dans un bar.
Alors oui, courtise-moi,
S'il y a bien une chose que tu m'as apprise,
C'est d'envoyer balader les gens qui me jugent sans me connaître. »
Je ne sais pas d'où me vient tout ce courage, mais j'ai l'impression d'être une autre personne lorsque je prends mon stylo. Je souris bêtement en replaçant ce papier à sa place. Depuis le début de notre échange, le soleil brille de mille feux. Pas une goutte de pluie est venue effacer nos lignes. Est-ce un signe ? Je sors du parc, et je tombe sur LUI. Mon sourire qui était si grand quelques secondes auparavant, a disparu tel un dessin sur le sable effacer par les vagues. Il me dit bonjour, mais je n'arrive pas à répondre, mon courage est caché dans mon stylo, stylo qui est rangé dans mon sac.
« -Raphaëlle, est-ce que ça va. Dit-il en passant sa main devant mes yeux.
-Oui. Que viens-tu faire ici ? Demandé-je en baissant mon regard. »
Même si j'ai réussi à lui répondre, je ne peux pas regarder dans les yeux l'homme qui m'a tant fait souffrir.
« -Je... J'ai entendu dire que tu venais toujours ici après les cours. Je voulais te parler.
-Pourquoi ? »
Pourquoi voudrait-il me parler, cela fait maintenant six mois que sa supercherie a éclaté. Six mois que j'essaie de survivre. Cela fait maintenant une semaine que je vis, et celui-ci revient dans un endroit que je considère comme sacré. Comment ose-t-il revenir se présenter devant moi ? Pour la première fois, je ressens de la colère.
« -Je n'ai jamais eu le courage de te faire face après... Après
-Après que tes potes ont eu la gentillesse de venir me voir pour dire que toute notre histoire n'était qu'un pari. Que tu m'as pris ce qu'il y avait de plus précieux pour moi juste pour te moquer de moi.
-Je... Je suis désolé vraiment, mais sache que je ne serais pas resté deux ans avec toi si je ne t'appréciais pas un minimum. »
M'apprécier un minimum. Il a réussi à rester auprès de moi parce qu'il m'appréciait un minimum.
« -Je devrais te dire merci pour ça ? C'est pour ça que tu es venu me voir ? Tu sais quoi, au lieu de boucher le passage, dis-je après avoir vu un jeune homme voulant rentrer dans le parc, tu devrais vivre ta vie comme si je n'avais existé. Tu as bousillé ma confiance en moi, mais maintenant c'est fini tu as plus de pouvoir sur moi, tu sais pourquoi, parce que depuis quelques jours je connais enfin la définition du mot aimer. Et sache que toi, tu ne le connaîtras jamais. » Dis-je en le laissant seul devant l'entrée du parc.
Maintenant, je sais, je sais que je suis capable d'avancer, je suis capable d'être celle que j'ai envie d'être. Il m'a détruite, mais maintenant je me reconstruis. Je clôture définitivement ce chapitre de ma vie. Je ne ressens plus rien lorsque je pense à lui. Il n'est plus là. Enfin.
***
Ce soir nous avons décidé d'aller se balader dans Paris. Les beaux jours reviennent et une petite balade nocturne ne nous fera pas de mal. Le vent souffle dans mes cheveux. Je me sens tellement légère maintenant. Après un petit trajet de métro, nous sommes enfin arrivés en haut de la butte de Montmartre. Je n'y étais pas allée depuis bien longtemps. Nous profitons du silence de la nuit. Ce soir je fais attention à personne, seulement à l'homme qui tient ma main avec douceur. À l'homme qui me chuchote à l'oreille Je t'aime Raphaëlle avec tant d'amour.
***
Tous les matins depuis un an, lorsque je regarde mon visage dans le miroir de la salle de bains, je me dis la même chose :
« Il a vu de la beauté là où je n'en voyais pas, il a vu ce que tout le monde ne voyait pas. »
Ce voisin que je croisais tous les matins lorsque je partais en cours, lorsque je rentrais chez moi. Ce voisin qui après une rupture difficile a voulu refaire sa vie à Paris. Ce voisin qui après avoir oublié le brouillon de sa lettre au parc a couru pour le récupérer. Ce voisin qui a souri en voyant une réponse sur ce brouillon. Ce voisin qui a mis en place ce système d'échange de mot sur ce banc. Ce voisin qui, en allant chercher ma réponse sur notre banc, a compris que la jeune femme qui bloquait l'entrée du parc avec son ex, était la jeune femme avec qui, il échangeait chaque jour des petits mots. Ce voisin qui m'a appris sa définition du mot aimer.