A 13ans on rêvait tous de devenir une star ou à minima de ressembler à une d'elle. Lui à 13ans il savait déjà que la vie de star n'était pas si glorieuse que cela derrière les projecteurs. Je l'admirai encore plus. J'étais infiniment triste qu'il ait à porter un si lourd fardeau si jeune.
Au moins ce jour-là en rentrant il n'y avait ni rêve utopique, ni interrogations infinies : y avait que de la certitude. J'étais sure de deux chose, Nabil ne me manquait pas de considération sinon il ne m'aurait jamais révélé autant d'aspect de sa personnalité et de sa vie mais aussi et surtout que j'étais consciente qu'il était inutile de lutter à partir de ce moment-là : J'étais raide dingue de cet homme, il devra être mienne ou je ne le supporterais pas.
Après cet après-midi football avec Nabil, et les révélations qu'il m'avait faites je croyais et surtout j'espérais qu'on avait passé un cap. Mais à peine le lendemain je ressentis le retour du Nabil distant et parfois froid. Il répondait à mes messages mais de manière stricte. Il restait néanmoins toujours correct.
Le printemps est supposé être la saison des amoureux ma fille et je ne te parle pas du coté bestial de la chose. Mais la ville de Nice au printemps est juste magnifique. J'ai beau y avoir grandi je ne me lassais jamais de ce spectacle. Le soleil réchauffait non seulement notre peau qui frissonnait avec les dernières fraicheurs témoignant du passage de l'hiver, mais aussi nos cœurs en l'emplissant d'un espoir d'un avenir sentimental meilleur.
Je profitais donc du printemps pour essayer de voir Nabil chaque fois que je le pouvais ou du moins quand il était disponible et ce n'était pas toujours évident. Tantôt il devait bosser ses cours, tantôt il devait faire un truc pour sa mère. Parfois j'en arrivais à me demander s'il ne me fuyait pas mais je devais rester positive. Surtout que quand il annulait un de nos rendez-vous il se montrait très attentionné les jours suivants comme pour se faire pardonner. On arrivait quand même à trouver des petits moments pour se voir et se balader mais rien de bien excitant, je n'arrivais toujours pas à déterminer le type de relation que j'entretenais avec lui.
A chaque fois qu'on se rencontrait je devinais certains traits de son caractère mais il continuait à cultiver le mystère. La dernière fois qu'on s'est rencontré on a profité du soleil pour marcher longtemps sur la promenade des anglais. J'ai arpenté cette promenade des centaines de fois mais cette fois là c'était différent. Elle me semblait plus jolie, plus romantique. En même temps je marchais à coté de l'homme le plus extraordinaire sur terre. Et non je n'exagère pas !
A un moment donné, emporté par mon élan de romantisme, je voulus lui prendre la main mais il esquiva dans un geste maladroit et gêné. J'étais bien plus gênée que lui mais heureusement il savait changer de sujet pour éviter les situations embarrassantes. On finit par s'assoir sur un banc en face de la méditerranée pour admirer le bleu pur de la mer. J'en profitai pour lancer la conversation.
- Au fait t'es de quelle origine ? lui demandai-je.
Il ne répondit rien et sembla pensif. Il resta ainsi un long moment, je commençai même à me demander s'il avait entendu ma question. Il finit par lever les yeux sur moi et me considéra quelques secondes avant de dire :
- Et toi t'es de quelle origine Angélina ?
En ce moment-là, si je connaissais assez Nabil j'aurais su qu'il était contrarié. Mais rien ne pouvait m'y préparer.
- Ben je comprends pas... je suis... française répondis-je prudemment.
- Parce que je suis pas français moi ?
- Euh mais t'as bien des origines, non ?
Sans le savoir je m'enfonçai dans ma bêtise à insister comme ça.
- Donc si je suis ton raisonnement, parce que je m'appelle Nabil et j'ai la peau mate suffit à te faire croire que j'ai des origines ? je sais que ta question est innocente mais réfléchis un peu, en me demandant mes origines tu sous entends que je peux pas être français comme toi, et donc forcément tu me stigmatises. Tu sais je serai pas étonné que tu aies quelques origines mais on t'a formaté dans le sens où les blancs sont les vrais français de tel sorte que tu ne t'es jamais demandé si tes grands parents étaient français... mais moi cela fait à peine un mois que tu me connais et penses déjà que je ne peux pas être français pur souche...
Je rougis, j'avais envie de disparaitre sous terre. Je n'avais jamais imaginé le sous-entendu presque xénophobe qu'impliquait ma question. En plus il avait totalement raison. Plus tard je découvris que mon grand père est arrivé en France à l'âge de 5 mois avec ses parents en provenance des pays soviétiques.
- Tu sais ce n'est pas de ta faute et je t'en veux pas dit-il dans un sourire qui me réchauffa le cœur. Ne te méprends pas, chacun est fier de ses origines mais le fait de nous le demander nous range dans une case bien précise. On est tellement fiers de nos origines qu'on finit toujours par le révéler d'une manière ou d'une autre mais tu as été trop pressée pour attendre ce moment. C'est la faute de la société, on a tous été formaté par l'école, la télévision... et c'est cette même société qui nous reproche de ne pas nous intégrer ! comment s'intégrer quand du matin au soir on nous rappelle qu'on vient d'ailleurs ?
Sa question était purement rhétorique, il s'était levé pour faire deux pas avec les mains dans les poches, le regard fixé au loin dans l'immensité de la mer comme pour chercher une inspiration. Quelques secondes plus tard il revint s'assoir à côté de moi.
- Pour ton info je m'appelle Nabil Ahmed Abdou Baraka. Mon père Omar était d'origine marocaine et ma mère Awa est d'origine sénégalaise. Mes deuxième et troisième prénom sont les prénoms de leur papa respectif. Et pour finir je suis musulman pratiquant. J'espère avoir répondu à ta question.
Je n'en demandais pas tant mais je n'allais pas bouder mon plaisir. Il venait encore une fois de me dévoiler une bonne partie de sa vie mais la question qui a conduit à ses révélations me gênait un peu.
- Merci d'avoir partagé ça avec moi.
- Je t'en prie. Allez viens il faut qu'on parte le soleil commence à décliner.
Il me raccompagna à mon arrêt de bus et attendit avec moi jusqu'à ce que le mien arrive avant de partir. Encore une fois je venais de passer une bonne journée, malgré les quelques couacs.
La vie continuait avec tout le reste : Manon avait fini sa punition donc on communiquait beaucoup plus et l'année scolaire avançait à grand pas vers les vacances.
J'étais en terminale mais le BAC était loin d'être ma première préoccupation et mes notes le reflétaient. J'avais toujours une bonne moyenne mais j'étais très loin de mes standards et surtout des attentes de mes parents. Aussi ce soir là en rentrant des cours je les trouvais tous les deux dans le salon, la mine renfrognée dans un climat d'angoisse totale. Je savais d'emblée que ça allait être ma fête mais je jouai la comédie et allai les embrasser comme d'habitude.
- Faut qu'on parle ! me lança mon père avec un regard entre le mépris et la déception.
J'ai toujours détesté ces mots : « il faut qu'on parle ». C'était la façon idéale de rendre fou « un adversaire ». Même le plus costaud mentalement se pose forcément des questions quand on lui dit ça. J'étais en effet désorientée, je me demandai ce que j'avais bien pu faire pour voir ce visage de mes parents que je n'avais jamais vu auparavant. J'avais la peur de ma vie. Mais je ne voulais pas le montrer, aussi je me contentai de les observer attentivement et d'écouter ce qu'ils avaient à me dire.
- C'est quoi ça encore ? me demanda ma mère en agitant une feuille sous mes yeux.
Je n'eus pas besoin de regarder de près pour savoir qu'il s'agissait d'un papier du lycée et vu la tête de mes parents j'étais dans de beaux draps.
- Apparemment mademoiselle ne fait plus que dormir en cours lança ma mère dans une mimique proche du ridicule.
Je voulais protester mais mon père ne m'en laissa pas l'occasion.
- TES NOTES SONT CATASTROPHIQUES ET ON EST CONVOQUES PAR TON PROF PRINCIPAL LA SEMAINE PROCHAINE ! QU'EST CE QUI NE VA PAS CHEZ TOI?
Mon père hurlait tellement que sa veine sur le front grossissait. J'avais peur et ne savais que faire. Mais dans les moments les plus confus il faut toujours choisir de dire la vérité peu importe les conséquences.
- Je... je suis désolé c'est juste un passage à vide, je vais me ressaisir avant le BAC promis.
Mon père avait un rictus mauvais. Je sentis qu'il aurait pu me frapper s'il ne se contenait pas mais ça ne m'empêcha pas de lui dire toute la vérité.
- Écoutez je suis vraiment désolé mais je vous promets de bosser c'est juste que c'est pas simple ma vie en moment...
- PUTAIN ! TU TE FOUS DE QUI LA ? TU AS TOUT CE QU'IL TE FAUT QU'EST CE QUI PEUT ÊTRE COMPLIQUE DANS TA VIE DE PRINCESSE POURRIE GÂTÉE ?
- Je suis amoureuse...
- IL NE MANQUAIT QUE ÇA ! MAINTENANT TU VAS BIEN M'ÉCOUTER : PLUS DE TÉLÉPHONE JUSQU'AU BAC, PLUS DE SORTIE ET PLUS DE VISITE !
- Mais Pa...
- Monte dans ta chambre tout de suite !
Je peux te dire ma fille que ce jour là un sentiment étrange m'a habité : je détestais mon père, moi qui ai limite toujours voué un culte à mes parents...
J'ai passé la nuit à pleurer. Comment faire pour garder le contact avec Nabil ? comment le revoir ? il ne m'attendra jamais, il restait encore 2 mois de cours. J'étais foutue et je ne pouvais même pas partager ma douleur avec mon amie. La vie est injuste ! je commençai à comprendre les ados qui fuguait de leur domicile, ceux qui commettaient des bêtises. Je n'avais pas d'issue, il fallait que je sois forte et que j'attende lundi pour parler à Manon et trouver une solution avec elle. Je n'avais encore jamais passé un weekend aussi morose de mon existence.
Le lundi matin je partais en cours avec une impatience totale, je suis même arrivée en avance, c'est dire... mais malheureusement pour moi mon amie est arrivée très en retard et je n'ai pu la voir qu'à la récréation. Je lui racontai toute ma mésaventure. Elle me fit un câlin et j'avoue que j'en avais eu besoin.
- T'as mémorisé le numéro de Nabil ? me demanda-t-elle.
- Oui pourquoi ?
Elle me tendit son téléphone avec un clin d'œil complice. Je n'en revenais pas, je savais que c'est elle qui me trouverait une solution. Je la remerciai et composai le numéro de Nabil mais pas de réponse. J'insistai encore et encore et il finit par décrocher.
- Nabil c'est urgent il faut que tu passes à mon lycée pendant la pause déjeuner j'ai un énorme problème lui dis-je après lui avoir signifié que c'était moi à l'appareil.
Il refusait naturellement, il avait cours lui aussi.
- PUTAIN ! je te dis que je suis dans la merde et tu t'en fous ?! si je fais une bêtise ça sera ta faute !
Excuse-moi ma fille je sais que ce n'est pas comme ça que je t'ai éduquée. Mais ce jour là je n'avais que le chantage affectif pour arriver à mes fins. Ce n'est pas bien et c'est injuste mais je ne le regrette pas.
- Ok je vais voir. Se contenta-t-il de dire avant de raccrocher.
Je raccrochai et tendis à Manon son téléphone. Elle me regardait comme si je venais de commettre un crime odieux.
- Oh ta gueule t'aurais fait pareil ! allez viens on va en cours
- Mais j'ai rien dit moi, j'ai pas envie que tu fasses une bêtise par ma faute. Ironisa-t-elle.
Je détestai qu'elle ait raison mais c'était le cas. J'avais dépassé les bornes mais peu m'importait en ce moment là. Je voulais voir Nabil et tous les coups étaient permis.
Le cours passa au ralenti et je n'arrivai pas à suivre. J'en avais tellement marre que je fus la première à sortir à la fin. Pourtant rien ne m'avait préparé à ce qui m'attendait à la sortie. J'aperçus derrière le grillage à l'autre coté de la rue un garçon svelte, jean noir, chemise blanche et baskets blanches avec son sac à dos. Il était venu. Il s'était déplacé jusqu'à mon lycée pour moi ! pour me voir ! mon Dieu j'aime cet homme. Je marchai rapidement vers lui mais en voyant son visage je compris à quel point j'avais exagéré, il avait l'air très angoissé.
- Euh ça va ? lui dis-je en arrivant à côté de lui
- Qu'est ce qui se passe ? il t'arrive quoi ?
Je l'entrainai vers le petit jardin derrière le lycée et nous prîmes place sur un banc ; il avait encore l'air inquiet. S'inquiétait-il pour moi ? je voulais y croire. Je lui racontai entièrement ce qui s'était passé et le fait que je ne communiquerai plus avec lui ni ne le reverrai jusqu'aux grandes vacances. Il m'écoutait attentivement comme d'habitude.
- C'est pas grave on se contacte après ton BAC, se contenta-t-il de me dire.
C'était la réponse à ne pas sortir, c'était trop long et lui ne semblait même atteint par la situation. Je pétai un câble...
- NABIL JUSQU'À PRÉSENT TU AS ÉTÉ ÉNIGMATIQUE, DISTANT ET PARFOIS AGAÇANT ET J'AI TOUJOURS ÉTÉ PATIENTE AVEC TOI ! MAIS BORDEL DE MERDE ÇA T'EMMERDERAIT DE COMPATIR UNE FOIS DANS TA VIE POUR MOI ? J'AI ATTEINT LES LIMITES DE MA PATIENCE MAINTENANT ! AU FINAL TU ES PEUT ÊTRE COMME TOUS CES CONNARDS DE GARÇON DE CETTE VILLE ! TU NE VOIS PAS QUE JE SUIS FOLLE AMOUREUSE DE TOI ET QUE CET ÉLOIGNEMENT RISQUE DE ME DÉTRUIRE !