Mon poing frappa le bois si fort que j'en ressentis les vibrations jusqu'en haut de mon bras, mais je continuai de cogner. Quand mon poing commença à me faire mal, je passai aux paumes ouvertes, frappant des deux mains contre le bois dur.
Une porte s'ouvrit au bout du couloir, me faisant marquer une pause. Je pus voir une partie du visage d'une femme m'épier, mais dès qu'elle vit que je l'avais remarquée, elle referma brusquement sa porte. Le silence résonna dans le couloir tandis que je laissais reposer mes mains sur la porte de Ian. Ma colère s'évapora alors que je réalisais ce que je venais de faire.
J'étais sortie de l'appartement.
Pour la première fois en cinquante-sept jours.
Je sentis le sang quitter mon visage. Reculant d'un pas, je regardai autour de moi dans le couloir mal éclairé, mais personne d'autre n'avait osé passer la tête dehors. Avec tout le boucan que j'avais fait, ce n'était qu'une question de temps avant qu'un garde de l'immeuble ne se pointe.
Donnant un dernier coup de pied rageur dans la porte de Ian, je me précipitai dans mon appartement et verrouillai la porte. Je n'arrivais pas à croire ce que je venais de faire. Je venais de tout risquer en mettant un pied dehors.
Et c'était bon.
Il avait suffi de ce minuscule goût du monde extérieur pour que je me sente étouffer de nouveau chez moi. Avec tout ce qui s'était passé en si peu de temps, je me sentais submergée. C'était une sorte de surcharge sensorielle après une monotonie aussi rigoureuse.
Je devais agir.
Me concentrant sur le courant de colère qui pulsait encore en moi, je me ruai vers la kitchenette et ouvris d'un coup sec le tiroir désigné comme « spécial ». Cet espace contenait les seuls objets de valeur que nous possédions : un tournevis miniature de trois pouces de long, une lampe de poche sans piles, un bout de crayon et un petit bloc-notes avec un motif de poissons dansants. Tout cela avait été laissé par les anciens occupants.
Je m'emparai du crayon et du bloc et les jetai sur la table de la cuisine. J'allais établir un plan, dussé-je y passer ma dernière heure. Je restai assise un instant, prenant quelques inspirations apaisantes, puis je griffonnai mes idées.
1. Coincer Ian – Découvrir ce qu'il sait !
2. Commencer à économiser la nourriture – Et des trucs ?
3. Préparer l'évasion.
4. Trouver Chris.
5. Partir vers l'Est.
Ma main s'arrêta tandis que je fixais mon œuvre.
*C'est pathétique.*
Ma liste ressemblait plus à des objectifs qu'à de véritables plans, mais c'était un début. Ce qui me surprit, c'était le numéro trois.
*Préparer l'évasion.*
C'était dangereux à penser, et encore plus à écrire. Pourtant, en regardant mon écriture, je réalisais de plus en plus que c'était la seule suite logique pour moi. Personne ne viendrait me donner des nouvelles de Chris, ce qui signifiait que je ne pourrais pas le trouver sans prendre de gros risques.
Il y avait peut-être encore un espoir avec Ian - surtout parce qu'il n'allait pas s'en tirer si facilement - mais ce n'était pas assez. La réalité était que sans Chris, rester ici serait insupportable.
*Je dois partir.*
Coincer Ian était la première étape, et il ne pourrait pas m'éviter éternellement.
Satanée fouine.
Il s'avéra que coincer Ian était bien plus difficile que je ne l'avais pensé. Pour une raison insondable, l'homme était déterminé à ne pas me faire face, mais ma détermination était tout aussi forte que la sienne.
Le premier matin après son retour, je l'avais entendu partir et j'étais prête, à l'affût. Dès que je l'avais entendu bouger, j'avais ouvert ma porte, mais il était déjà passé si vite que je n'avais aperçu que son dos alors qu'il s'enfuyait dans les escaliers. À mon grand désespoir, la soirée ne fut pas meilleure.
Tout au long du jour et de la nuit, j'avais remarqué une recrudescence de l'activité des gardes de l'immeuble. Ils patrouillaient plus fréquemment, ce qui me fit me demander si ce crétin de voisin avait signalé ma crise de folie passagère quand j'avais attaqué sa porte. Je savais que je devais être plus prudente en essayant d'attraper Ian, mais alors que l'heure du service du matin approchait, j'en vins à une conclusion très différente.
S'il y avait un risque, j'allais en faire une arme.
Dans mes mains, je tenais un morceau de papier avec son nom écrit en lettres capitales géantes. Quinze minutes avant son service, je le glissai dans le couloir, de façon qu'il soit impossible à manquer.
*Essaie un peu de courir devant ça.*
C'était simple mais méthodique. Si un garde de l'immeuble le trouvait, nous serions probablement tous les deux interrogés pour conduite inappropriée, accusés de dissidence et nous finirions dans un camp. Je marchais sur une ligne de crête au bord du désastre.
*Ça en vaudra la peine.*
Le temps passait, et je devais lutter pour ne pas sautiller sur place. Chaque seconde me paraissait insupportable et me tapait sur les nerfs. À deux minutes de l'heure, j'entendis le grincement de sa porte s'ouvrant brusquement. Je l'entendis courir et j'ouvris précipitamment la mienne à mon tour.
Il trébucha et s'immobilisa devant ma porte au moment même où je l'ouvrais en grand. Je ne pus réprimer un sourire en le voyant ramasser la note, le front plissé par la confusion.
« Ian. »
Sa tête pivota vers moi. La confusion s'évapora, laissant place à un air de choc. Ses cheveux châtain foncé lui tombaient sur les yeux, mais il ne prit pas la peine de les repousser. Au lieu de cela, il fourra la note au fond de la poche de son jean, tout en secouant la tête.
« On doit parler », dis-je d'un ton ferme, faisant mine de sortir dans le couloir.
À l'instant où je bougeai, il repartit d'un pas vif vers les escaliers.
« Ian ! » hurlai-je, trop désespérée pour me soucier du danger. Il s'arrêta net en haut des marches. « Ian, s'il te plaît. »
Il se retourna et ses yeux rencontrèrent les miens. Ils étaient d'une couleur si sombre qu'ils paraissaient presque noirs, ce qui rendait son expression de marbre presque hantée. Avant que je ne puisse dire quoi que ce soit d'autre, il secoua la tête avec un petit sourire narquois et vide. D'un salut de la main dans ma direction, il disparut dans les escaliers, emportant avec lui tous mes espoirs de retrouver Chris.
Fils de pute.
Je fermai ma porte violemment, attrapai l'oreiller du canapé et hurlai dedans. Quand j'eus fini, ma gorge me brûlait. Chris avait disparu depuis presque une semaine entière et je n'avais pas l'ombre d'une réponse. Je m'assis à la table de la cuisine et pris ma tête entre mes mains.
Je n'avais plus d'autre option.
Demain était le jour de la distribution de nourriture, et j'irais.
Encre rouge ou pas.
Dix minutes avant l'heure de descendre, j'avais l'impression de faire une véritable crise de tachycardie. J'avais sauté le petit-déjeuner et j'avais quand même fini par vomir à cause des nerfs. Même si je m'étais préparée mentalement à descendre au rez-de-chaussée pour chercher les vivres de la semaine, j'étais absolument pétrifiée.
J'avais peur, bien sûr, d'être envoyée dans un camp, mais ce n'était pas ma seule crainte. Étrangement, j'avais peur de sortir. Autant j'avais soif de quitter mon appartement, autant la perspective me laissait tremblante. C'était l'inconnu, et je ne savais pas comment gérer cela.
L'heure de descendre arriva et j'étais toujours en guerre contre moi-même quand j'entendis la première porte d'appartement s'ouvrir. Les gens de mon étage se dirigeaient vers le bas, et je devais les suivre. Je poussai une longue inspiration tremblante.
*Et puis merde.*
Je saisis le carton contenant nos boîtes de conserve vides et un petit sac poubelle, puis je glissai ma clé et ma carte d'identité dans ma poche. Avant de perdre de nouveau courage, j'ouvris ma porte et sortis dans le couloir. Il était vide. Je devais me dépêcher.
Descendant les marches quatre à quatre, j'atteignis le rez-de-chaussée en un rien de temps. Il fallut quelques secondes à mes yeux pour s'habituer à la lumière vive. La façade de l'immeuble était composée de grandes baies vitrées avec des doubles portes en verre, inondant la pièce de plus de soleil que je n'en avais vu depuis des mois. La lumière était accentuée par les murs blanc cassé et le sol en faux marbre blanc. La pièce conservait un comptoir de réception élégant placé entre les escaliers et le mur opposé où se trouvaient les ascenseurs hors service. À part cela, la pièce avait été vidée. Tous les meubles avaient été remplacés par trois tables pliantes qui s'étendaient sur toute la longueur de la salle.
Les résidents de mon étage se tenaient en file indienne, attendant manifestement d'être appelés. Les tables étaient à moitié remplies de ce que je supposais être nos nouveaux cartons de nourriture pour la semaine. Il semblait que certains gardes retiraient déjà les cartons remplis de déchets laissés par les deux premiers étages, pour les emporter vers l'un des camions que je voyais derrière les vitres.
Tout cela paraissait très efficace.
Je me dirigeai discrètement vers la fin de la file, observant les distributeurs. Ils ne nous regardaient pas, semblant occupés à vérifier leurs notes avant de distribuer. Cela me convenait, car au moins dix gardes flanquaient la pièce et leurs regards ne nous quittaient jamais.
*Super, tout va bien.*
Des alarmes hurlaient dans mon cerveau, mais je les fis taire et m'obligeai à rester immobile. En attendant, j'en profitai pour observer du coin de l'œil les autres personnes de mon étage. Nous étions huit au total - un par appartement. J'aperçus Ian tout au bout de la ligne, mais, comme prévu, il m'ignorait activement.
J'allais me retourner vers l'avant quand mes yeux croisèrent ceux d'une fille qui n'avait pas plus de seize ou dix-sept ans. Elle était petite et avait des cheveux bruns crépus qui dévoraient la majeure partie de son visage ; cependant, ce furent ses grands yeux verts brillants fixés ouvertement sur moi qui attirèrent mon attention.
*Qu'est-ce qu'elle fout là ?*
Si elle venait chercher de la nourriture, cela signifiait qu'elle était jugée responsable de son foyer. Je ne comprenais pas comment c'était possible. Les personnes considérées comme infirmes pour une raison ou une autre vivaient toutes ensemble dans un hôpital, alors quelle raison pourrait-elle avoir de prendre la responsabilité de sa famille ?
*À moins qu'elle ne soit seule.*
Je lui adressai un sourire crispé qu'elle me rendit. Elle détourna le regard et je fis de même, remarquant qu'un des distributeurs faisait un signe de tête à un garde. Le garde, un homme imposant avec une barbe brune hirsute, fit signe à la file d'avancer.
« Cartes d'identité sorties », dit-il en marchant vers l'autre bout de la file.
Mes mains tremblaient alors que je sortais la mienne de ma poche. Un par un, il vérifiait les cartes et laissait les gens s'approcher de la table à mesure que la personne devant eux terminait. Je regardai avec amertume Ian prendre son nouveau carton et repartir vers les escaliers. Mes espoirs de le coincer étaient une fois de plus anéantis.
J'étais la dernière et, alors que la pièce se vidait de mes co-résidents, je commençai soudain à douter de la logique de ma présence ici. L'encre rouge aurait tout aussi bien pu être une enseigne au néon tellement elle semblait ressortir. Au moment où le garde s'approcha de moi, je ne voulais plus qu'une chose : m'enfuir.
« Carte ? »
Je la lui tendis.
Il parut confus un instant avant que son expression ne se transforme en quelque chose ressemblant à de la reconnaissance. Je ne sais pas ce que j'attendais, mais pas ça. Je voulais lui demander s'il savait quelque chose sur Chris, mais je ne parvins pas à formuler les mots à temps.
« C'est bon pour vous », dit-il en me rendant ma carte. Il me tourna ensuite le dos pour aller discuter avec un autre garde.
Sous le choc, je m'avançai vers la table. Les distributeurs s'affairaient, se préparant pour les quatrième et cinquième étages qui allaient descendre respectivement dès que je serais partie. Un homme mince, d'un certain âge, muni d'un porte-bloc, s'approcha de moi.
« Carte et carton, s'il vous plaît. » Sa voix était vide d'émotion, presque blasée.
« Bonjour », dis-je d'un ton hésitant, ajustant le carton dans mes mains avant de le poser sur la table. « Mon nom est Kat- »
« Juste votre carte et votre carton, s'il vous plaît, madame », me coupa-t-il, en me prenant les objets.
Je regardai avec stupéfaction la même sorte de reconnaissance l'envahir lorsqu'il vit ma carte. Il tenta de la masquer, mais ne parvint pas à cacher ses sentiments aussi bien que le garde. Puis, lui aussi se détourna de moi.
*Personne ne veut me regarder.*
Je ne savais pas combien de chocs je pouvais encore supporter, mais je devais dire quelque chose. Je ne pouvais pas laisser passer l'occasion une fois de plus. J'avalai ma peur.
« Je viens de l'appartement 307. Mon mari, Chris Thompson, vient d'habitude chercher la nourriture. C'est un garde et... »
L'homme m'ignora. À la place, il compara ma carte à son porte-bloc puis se déplaça plus loin le long de la table. Refusant de me laisser démonter, je le suivis.
« Mon mari », recommençai-je. « Il n'est pas rentré de son service jeudi dernier. Personne n'est venu me dire quoi que ce soit. Avez-vous entendu quelque chose ? »
L'homme leva alors les yeux vers moi, mais il ne croisa pas mon regard.
« Non », répondit-il en poussant mon nouveau carton rempli de vivres sur la table devant moi. Il me tendit son porte-bloc. « Veuillez signer votre numéro de carte ici. »
Je le dévisageai pendant de longues secondes avant de finalement prendre le stylo et de signer. Dès que j'eus fini, il me reprit le porte-bloc, me tendit ma carte d'identité et s'en alla. Incertaine, je baissai les yeux vers mon carton. J'étouffai un cri.
Il n'y avait des rations que pour une personne.
Je me sentis brûlante et glacée tout à la fois. Je ne savais pas si j'avais envie de hurler ou de pleurer, alors je restai là, tremblante. L'homme ne se retourna jamais. Personne ne le fit. Au moment où j'ouvrais la bouche pour dire quelque chose, j'entendis les pas du groupe suivant qui commençait à arriver.
*Ils ne vont rien me dire.*
Je devais réfléchir. Entre Ian et ça, c'était trop. M'obligeant à faire les gestes habituels, je ramassai mon carton. J'allais mettre ma carte dans ma poche quand quelque chose attira mon attention.
Encre bleue.
Le distributeur avait réussi à remplacer mon ancienne carte par une nouvelle. Une carte qui me désignait comme le nouveau chef de famille. Une carte qui déclarait que Chris ne serait plus disponible pour assumer ce rôle.
C'était trop.
Ils savaient tous déjà. Ils savaient qu'il était parti et avaient tout planifié. Je fermai les yeux très fort et respirai par le nez, essayant de rester digne et de tout contenir.
Cela ne fonctionna pas.
« Madame, vous devez retourner à votre étage maintenant. » Je reconnus la voix du garde qui avait pris ma carte plus tôt.
J'ouvris les yeux pour voir que la pièce s'était figée. C'était comme s'ils attendaient tous mon prochain mouvement.
« Désolée », dis-je les dents serrées, mais je ne parvenais pas à faire bouger mes pieds.
« Madame. » Le garde fit un pas vers moi, posant une main sur son ceinturon. « Vous devez monter. Maintenant. »
« Où est mon mari ? » Je ne savais pas pourquoi je posais la question. C'était comme si elle avait été arrachée de mes entrailles. Je fis un pas vers le garde, lui tendant ma carte comme si elle allait tout expliquer.
Je vis le mouvement, mais il me fallut un instant pour comprendre ce qui se passait.
Il y avait une arme.
Et elle était braquée droit sur moi.