Isabelle s'appuyait lourdement contre un garde du corps en franchissant le seuil. Elle laissa échapper une toux faible, parfaitement synchronisée, qui brisa le silence de mort du penthouse.
Franklin bouscula le garde du corps, ses mains agrippant les épaules d'Isabelle avec une possessivité féroce que Cadence n'avait jamais connue en trois ans de mariage.
Cadence fixa la main de son mari posée sur l'épaule d'Isabelle. Son cœur eut un spasme violent et douloureux contre ses côtes. L'explication désespérée qui lui brûlait les lèvres se mua en cendres.
Isabelle enfouit son visage contre le large torse de Franklin.
« Ne lui en veux pas, Franklin », murmura Isabelle, la voix tremblante de larmes feintes. « Je n'en veux pas à Cadence. C'est juste que... j'ai glissé. »
Le mensonge fut comme une allumette craquée jetée dans de l'essence.
Franklin releva brusquement la tête. Ses yeux se fixèrent sur Cadence, irradiant une fureur si oppressante qu'elle semblait voler l'air de la pièce.
« Ta jalousie est une maladie », cracha Franklin, sa voix un grondement sourd et dangereux. « Pousser une femme qui ne sait pas nager dans la partie profonde de la piscine lors d'un gala dans les Hamptons. Tu as perdu la tête. »
Un flash de mémoire : l'Hudson glacial, une lame rouillée dans son dos, l'obscurité suffocante alors qu'elle ramenait son corps inconscient à la surface.
Les mains de Cadence tremblaient, le TSPT sévère lié à l'eau envoyant de violents frissons le long de sa colonne vertébrale. « Tu ne sais pas, en réalité, j'ai aussi peur de l'eau. »
« Arrête », aboya Franklin, interrompant son mouvement. « Tu as déjà un brevet de plongée, comment pourrais-tu avoir peur de l'eau ? Ne joue pas à la victime avec moi, Cadence. Ça me rend physiquement malade. »
Hilary, l'assistante de direction de Franklin, s'avança avec une épaisse couverture en cachemire chauffée.
Franklin la lui arracha des mains et en enveloppa étroitement Isabelle, ignorant complètement sa femme, dont les lèvres avaient pris une teinte violacée.
Cadence observait le théâtre absurde et cruel qui se jouait devant elle. Un son creux et brisé s'échappa de sa gorge.
C'était un rire. Froid, faible, et suintant d'une moquerie absolue. Le son rebondit sur les hauts plafonds du vestibule.
Le muscle de la mâchoire de Franklin tressaillit. Il prit ce rire pour un défi impitoyable, comblant la distance qui les séparait en trois longues enjambées.
Il la dominait de toute sa hauteur, son ombre engloutissant sa silhouette frissonnante.
« Si jamais tu poses encore la main sur Isabelle », dit-il, sa voix s'abaissant en un murmure mortel, « je lancerai la procédure de divorce avant même que tu aies le temps de cligner des yeux. »
Il se pencha plus près. « Et le contrat de mariage », murmura-t-il, ses mots comme une lame finale qui se tordait dans la plaie. « À la seconde où je signerai ces papiers, la famille Chase, ces nouveaux riches, perdra toute protection de la part de ma société. »
Les pupilles de Cadence se dilatèrent. Sa poitrine se serra si fort qu'elle crut que ses côtes allaient se briser.
Trois ans d'endurance silencieuse, à l'aimer jusqu'à en saigner. Et il pensait que tout n'était qu'une transaction.
Dans le dos de Franklin, Isabelle pencha la tête. Elle lança à Cadence un sourire cruel et triomphant, le masque de la victime fragile s'évanouissant.
L'estomac de Cadence se noua violemment. La sensation fantôme de la noyade fusionna avec le poids écrasant du désespoir, faisant tourner la pièce autour d'elle.
Ses genoux se dérobèrent.
La main de Franklin tressaillit. Son index s'avança d'une fraction de seconde, un pur réflexe pour la rattraper. Mais il se retint, retirant sa main. Il laissa Cadence trébucher.
Cadence plaqua la paume de sa main contre le mur glacial pour ne pas s'effondrer au sol. À travers sa frange mouillée et emmêlée, elle fixa l'homme pour qui elle avait sacrifié sa vie. L'amour désespéré et insensé dans ses yeux commença à se fracturer, morceau par morceau, se transformant en verre mort.
« Faites venir l'équipe médicale dans la suite d'amis », ordonna Franklin à son assistante. Il passa son bras autour de la taille d'Isabelle, tournant le dos à Cadence sans un second regard.
La lourde porte en chêne de la suite d'amis se referma avec un déclic au fond du couloir. Le son rompit le dernier fil qui soutenait Cadence. Elle s'effondra dans la flaque d'eau sur le sol en marbre.
Dehors, derrière les baies vitrées, un éclair fourchu de Manhattan déchira le ciel, illuminant son visage d'une pâleur spectrale et l'épaisse et vilaine cicatrice qui barrait son omoplate gauche.
Elle enlaça ses genoux, ses ongles s'enfonçant si profondément dans ses avant-bras que des croissants de lune sanglants apparurent sur sa peau.
Lentement, Cadence se releva. Elle rejeta ses cheveux trempés en arrière. Le regard fragile et brisé dans ses yeux s'évapora, remplacé par une immobilité absolue et terrifiante.
Elle ouvrit sa pochette de créateur ruinée. De la doublure secrète, elle sortit un téléphone crypté noir mat que Franklin n'avait jamais vu.
La lumière froide de l'écran se refléta dans ses yeux vides.
Le bout de ses doigts dansa sur le verre, activant un protocole de communication localisé et crypté, marqué d'une seule lettre : M.
Une ligne de code verte apparut sur l'écran noir : [Citadel_Protocol_Active].
Elle porta l'appareil à ses lèvres.
« Exécution », ordonna Cadence, sa voix dénuée de toute émotion alors qu'elle initiait la première séquence de dérogation du réseau.