Elle augmenta précipitamment la luminosité de l'écran et braqua la lumière vers la source. À sa grande horreur, un cobra sifflait, furieux. Le serpent l'avait prise pour cible : il se dressait et la regardait avec une paire d'yeux verts perçants. Si elle ne s'était pas levée à cause du bruit, Arielle aurait été la victime d'une morsure venimeuse. D'un coup, le cobra se projeta vers elle, visant son cou.
Grâce à son entraînement, Arielle eut des réflexes foudroyants et esquiva l'attaque de justesse. Elle attrapa alors la queue du cobra et le lança violemment contre le sol ; le reptile fut assommé presque immédiatement. Désireuse de lui couper la tête, Arielle sortit les ciseaux qu'elle gardait, par précaution, sous son oreiller.
Mais avant qu'elle n'ait le temps de porter le coup fatal, une fulgurance lui traversa l'esprit. C'était bien un cobra et pourtant, on n'en trouvait pas dans le Nord : cette espèce vivait dans le Sud. Ce cobra n'avait pas pu se faufiler ici par hasard. Quelqu'un l'avait placé dans ma chambre !
Arielle se souvint des pas qu'elle avait entendus plus tôt et fit le lien. Elle comprit enfin l'intention de la personne qui avait brièvement stationné sur son balcon avant de partir. Ces gens veulent ma mort ! Les rouages de son esprit se mirent à tourner tandis qu'elle réfléchissait aux possibles coupables. Henrick tenait beaucoup à elle et avait la ferme conviction qu'elle l'aiderait à gravir les échelons des Nightshires. Il se montrait si aux petits soins qu'il était impensable qu'il ait orchestré cela. Il ne restait donc que Cindy et Shandie. Mais Cindy était une femme intelligente et posée : il était peu probable qu'elle mette un tel plan à exécution dès la première nuit du retour d'Arielle. Restait Shandie, la plus suspecte. Les yeux d'Arielle se plissèrent à cette pensée ; sous la lueur de la lune, son regard devint plus froid.
Shandie Southall, t'as vraiment une haute estime de toi. Si tu veux me tuer, il va falloir faire bien mieux !
L'horloge venait de sonner une heure du matin, et la nuit était plus sombre que jamais. Presque tout le monde dans la villa dormait profondément. Tout le monde, sauf Shandie. Elle était éveillée, attendant fébrilement la nouvelle de la mort d'Arielle.
Mais les heures passèrent et toujours rien. Après tant d'attente, Shandie en eut assez. Elle composa le numéro de Janet et lui ordonna de monter dans sa chambre. Dès que Janet franchit la porte, Shandie l'interrogea :
- Tu n'as pas suivi mes ordres ? Dans ce cas, tu peux attendre la police chez toi demain matin !
Janet paniqua et expliqua aussitôt :
- Vous vous méprenez, Mme Shandie ! J'ai fait ce que vous m'avez demandé, j'ai acheté le serpent le plus venimeux que j'ai pu trouver. Je l'ai déjà relâché dans sa chambre il y a deux heures.
- Alors pourquoi je n'ai rien entendu ? Si le serpent l'avait mordue, elle se serait réveillée en hurlant de douleur. Ma chambre est tellement proche de la sienne et je n'ai rien entendu. Elle fronça les sourcils.
- Euh... je n'en ai aucune idée.
- Peut-être que le serpent ne mord pas ? Janet secoua la tête.
- Non, le vendeur m'a assuré que le serpent était très agressif. Il l'a même affamé pendant des jours, il m'a dit qu'il attaquerait à coup sûr n'importe quel corps vivant.
Shandie était maintenant encore plus perplexe.
- Alors que s'est-il passé ?
Janet se gratta la tête en réfléchissant.
- Le vendeur a aussi dit que le venin du serpent est très puissant. Sans traitement, la victime en mourra sûrement. Peut-être que le serpent l'a déjà mordue ? Mais avant qu'elle n'ait pu réagir, le venin a fait effet, ce qui veut dire qu'elle est...
- Elle est déjà morte ! coupa Shandie, une lueur dangereuse dans les yeux.
- Dans ce cas, Mme Shandie, dois-je trouver une excuse pour entrer dans sa chambre et vérifier ? proposa Janet.
- Pas la peine, répondit Shandie en agitant la main.
- Il faut garder ça discret. Tu n'aurais que des soupçons sur le dos si tu allais dans sa chambre. Et puis, si on l'emmène à l'hôpital et qu'ils réussissent à la réanimer...
- Je propose qu'on laisse passer la nuit, qu'on s'assure qu'elle est bien morte, puis qu'on récupère son corps demain.
Janet acquiesça.
- Vous avez raison, Mme Shandie. Ce serait plus prudent d'attendre le matin. D'ici là elle sera partie pour de bon, et même le meilleur médecin, ou Dieu lui-même, ne pourrait la ramener.
Shandie sourit, incapable de contenir l'excitation qui bouillonnait en elle. Au bout d'un moment, elle ôta son collier et le tendit à Janet.
- Tu as bien travaillé, voici ta récompense. Si tu as besoin de quoi que ce soit à l'avenir, dis-le moi.
- Merci, Mme Shandie ! s'exclama Janet.
La peur qui l'avait étreinte après avoir relâché le serpent s'évanouit dès qu'elle vit le bijou. Ce que j'ai fait, ce n'est pas moi qui l'ai tuée, se dit-elle. C'est le serpent. Ma conscience peut rester tranquille.
- Très bien, tu peux y aller. Je vais enfin pouvoir dormir tranquille ce soir, dit Shandie en raccompagnant Janet hors de sa chambre.
Dans sa tête, elle commença déjà à imaginer la scène du lendemain : elle découvrirait le corps de sa sœur, en pleurs face aux caméras et aux voisins ; au funérailles, elle verserait des torrents de larmes pour émouvoir tout le monde.
Si mon jeu est convaincant, pensa-t-elle, les gens croiront que j'ai de l'empathie. Ce talent d'actrice lui serait précieux pour sa future carrière dans le show-business. Plus elle y songeait, plus son sourire s'élargissait.
La nuit s'annonçait comme l'une des meilleures qu'elle ait jamais passées. Son visage ne quitta pas son sourire même lorsqu'elle éteignit la lumière et se glissa dans son lit. Éreintée mais heureuse, elle sombra rapidement dans un profond sommeil. La cerise sur le gâteau fut le doux rêve qui suivit : elle assistait à une cérémonie de remise de diplômes, où Vinson remarquait son talent et annonçait publiquement qu'il allait l'épouser. À partir de là, sa montée sociale s'enclenchait et elle vivait heureuse pour toujours. En songeant à ce futur radieux, Shandie souriait dans son sommeil, inconsciente qu'à cet instant précis quelqu'un venait de se glisser sur son balcon.
La nuit glissa vers l'aube dans un calme total. Tous dormaient profondément lorsqu'un cri perçant brisa soudain le silence et secoua la villa. Même les oiseaux dans les arbres s'envolèrent, effarouchés par le vacarme.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Que s'est-il passé ?
- Je ne sais pas. J'ai juste entendu un cri, comme un appel à l'aide...
- Vite ! Je crois que ça vient de la chambre de Mme Shandie !
Les domestiques, réveillés en sursaut, se précipitèrent vers la chambre de Shandie. Heureusement, la porte n'était pas verrouillée : ils l'ouvrirent et entrèrent en courant. À leur arrivée, l'horreur les figea : Shandie était étendue près de son lit, en proie à de violentes convulsions, la bouche emplie d'écume. Son visage avait viré au bleu ; on sentait qu'elle ne tiendrait peut-être pas longtemps. Tous restèrent bouche bée, se répétant la même question : Mais qu'est-ce qui lui arrive ?
Quelques secondes passèrent avant qu'une des femmes de chambre ne reprenne ses esprits. Elle s'apprêtait à se précipiter vers Shandie quand une autre cria :
- Attends ! Ne va pas près d'elle ! Il y a un serpent sur le lit !
- Quoi ?
Tous regardèrent dans la direction indiquée par la femme de chambre, et découvrirent un serpent qui les fixait et sifflait. Ce reptile n'avait rien à voir avec ceux que les domestiques avaient l'habitude de voir : une grosse tête, le cou épanoui comme prêt à frapper. Pétrifiés, elles reculèrent en titubant, pris de panique.
- Vite ! Fuyez ! criaient les femmes de chambre en se précipitant hors de la pièce.
À ce moment, Henrick et Cindy arrivèrent enfin devant la chambre de Shandie. En voyant le serpent se tordre et siffler, Henrick recula lui aussi, craignant la morsure. Le visage de Cindy vira au vert tandis qu'elle demandait d'une voix tremblante :
- Qu'est-ce qu'il se passe ? Pourquoi y a-t-il un serpent ? Pourquoi restez-vous là ? Que quelqu'un aille le tuer !
Les domestiques s'échangèrent des regards anxieux : personne ne voulait se proposer. Confier un cobra venimeux à l'un d'eux, c'était l'envoyer à la mort. Janet, qui était enfin montée, était figée par la peur. N'est-ce pas le serpent que j'ai introduit dans la chambre d'Arielle ? Que fait-il ici ? Déjà, transporter la boîte du cobra l'avait mise à bout ; maintenant, elle n'osait plus s'en approcher. Elle savait combien le venin était mortel : si Shandie ne recevait pas d'antivenin dans l'heure, elle était condamnée un secret qu'il lui faudrait garder, si douloureux soit-il.
Voyant que personne n'agissait, Cindy tira Henrick par le bras et implora :
- Chéri ! Va tuer ce serpent !
Henrick, comme les autres, n'osait s'approcher. Mais sa fierté d'homme de la maison pesait aussi : si l'on apprenait qu'il n'avait pas su sauver sa fille d'un serpent, il perdrait tout respect. Ces domestiques lâches ! Et Cindy aussi ! Sans eux, je ne serais pas embarrassé comme ça ! Grinçant des dents, il prit sur lui et s'avança, un balai à la main quand une voix résonna dans le couloir :
- Papa, il est tard... qu'est-ce que vous faites tous là ?
Henrick se retourna : c'était Arielle, les yeux mi-clos, en pyjama le tumulte venait de la réveiller.
- Il y a un serpent dans la chambre. Ta sœur s'est évanouie après avoir été mordue. Je dois aller la sauver... balbutia Henrick.
- Non ! cria Arielle, maintenant pleinement réveillée.
- Papa, c'est trop dangereux ! Tu ne peux pas y aller ! »
Le sang de Cindy ne fit qu'un tour. Sans réfléchir, elle leva la main vers le visage d'Arielle. Avec ses réflexes, Arielle aurait pu éviter la gifle ; pourtant, à la dernière seconde, elle choisit de rester immobile.
Claque !
Le bruit retentit, net, et la main de Cindy laissa l'empreinte sur la joue d'Arielle. Sa peau claire enfla aussitôt.
- Salope ! Tu veux voir ta sœur crever, hein ? Dégage de ma vue, espèce de garce ! Alfred ! Jette-la dehors ! hurla Cindy.
La demande de Cindy mit Alfred dans une situation délicate , obéir risquait de provoquer la colère de Cindy ou de Henrick. Incapable de décider, il se tourna vers Henrick pour jauger sa réaction. Des larmes coulaient sur les joues d'Arielle. Avant qu'Henrick n'ait le temps de répondre, elle s'écria :
- Papa, je ne veux que ta sécurité. Après tout, tu es le chef de la famille. Que ferions-nous si quelque chose t'arrivait ? Je viens tout juste de te retrouver. Je ne peux pas te perdre !
Ces mots, si sincères, transpercèrent Henrick. Elle a raison. En tant que chef de famille, tout dépend de moi ! Si quelque chose m'arrive, ils ne s'en sortiront pas. Et puis, qui me comprendrait mieux que ma précieuse fille ? Tant pis pour les autres. Il fronça les sourcils et lança un regard noir à Cindy :
- Pourquoi l'as-tu frappée ? Elle s'inquiète pour ma sécurité !
- Mais elle veut clairement le mal de Shannie... balbutia Cindy.
- Tante Cindy ! coupa soudain Arielle.
- Si tu me considères comme ça, je vais te le prouver par mes actes . je ne veux aucun mal à ma sœur !
Elle arracha alors le balai des mains d'Henrick et s'avança vers le serpent, sans presque aucune peur ni hésitation. Les domestiques, inquiets, crièrent :
- Faites attention, Mme Arielle !
- Ce serpent est venimeux !
Le visage d'Henrick se crispa d'inquiétude. À ses yeux, Arielle comptait davantage que Shandie ; il ne pouvait pas se permettre de la perdre.
- Arielle, ne t'avance pas ! le supplia-t-il en tentant de la retenir.
Mais Arielle l'écarta d'un geste et continua d'avancer vers le reptile.
À la vue d'Arielle qui se rapprochait, le cobra, de plus en plus provoqué, fondit sur elle. Arielle fit mine de lutter pour esquiver l'attaque, puis se retourna d'un coup pour frapper la queue du serpent avec son balai. On devinait sans peine que le cobra était encore plus en colère , son sifflement était devenu plus fort et plus menaçant. Les autres, pétrifiés, restaient figés au loin et observaient, laissant Arielle seule dans la chambre pour affronter le danger.
À leurs yeux, elle était sans conteste la plus brave des guerrières. Après un combat long et éprouvant, Arielle finit par maîtriser le serpent, tout en gardant la posture de celle qui a souffert pour y parvenir.
- Donnez-moi des ciseaux ou un couteau !
- J'ai un couteau ! s'exclama l'une des femmes de chambre, plus intrépide, en s'avançant et en tendant un petit couteau de cuisine. Arielle plaça la lame contre la tête du serpent et ferma les yeux.
Bien qu'elle ait paru écœurée et effrayée, elle accomplit finalement l'acte. Décapitée, la cobra cessa de se tortiller.
- Ma chérie, ça va ? demanda Henrick, inquiet, en accourant vers elle.
Arielle était au bord des larmes, encore sous le choc. Dès qu'elle vit son père, elle se jeta dans ses bras.
- Papa ! J'ai eu si peur...
- Chut, chut. Tout va bien, ma chérie. Le serpent est mort maintenant !
- Tant que papa est là, je n'ai pas peur. Mais en attendant, envoie Shandie à l'hôpital d'abord ! répondit Arielle, résolue.
Ces mots firent fondre le cœur d'Henrick. Non seulement sa fille était courageuse, mais en plus attentionnée ! Quel trésor ! En remarquant encore l'empreinte de la main sur la joue d'Arielle, la colère monta chez Henrick : il lança un regard foudroyant à Cindy.
- Regarde ce que tu as fait ! Elle a risqué sa vie pour protéger Shandie, et toi tu l'accuses de vouloir du mal à sa sœur ?
- J .. je... balbutia Cindy.
- Si tu ne sais plus distinguer le bien du mal, tu n'es pas apte à gérer les affaires de la maison. Dorénavant, c'est moi qui m'occuperai des finances !
Les couleurs quittèrent le visage de Cindy.
- Chérie, je t'en prie, je voulais juste... commença-t-elle, mais Henrick la coupa :
- Tais-toi ! Je ne veux plus rien entendre. Reste dans ta chambre pour réfléchir, et ne ressors que quand tu auras compris ce que tu as fait de mal !
À cet instant, l'une des femmes de chambre entra en courant pour annoncer :
- Monsieur Southall, l'ambulance est arrivée.