Il était déjà dangereux à l'époque. Il conduisait un SUV blindé mais me raccompagnait chez moi tous les soirs, le laissant garé à trois rues de là pour ne pas m'effrayer.
Il jouait parfaitement le rôle du garçon un peu brut de décoffrage, du mauvais côté de la ville.
Puis il y a eu l'attaque.
Un gang rival. Une fusillade en voiture destinée à lui, aux abords du campus.
Il n'a pas esquivé. Il n'a pas bronché. Il a jeté son corps sur le mien.
Je me souviens du bruit de la balle frappant la chair. Ça ressemblait à une claque humide sur du béton. Je me souviens de la tache rouge s'étendant sur son t-shirt blanc, de la façon dont il a serré les dents et m'a regardée - pas sa blessure, mais moi - pour vérifier si j'avais des égratignures.
« Tu es la seule civile que je protégerai jamais, Braise », avait-il râpé dans l'arrière-salle de la clinique pendant que le médecin du Milieu extrayait le plomb. « Tu es à moi, je dois te protéger. »
Je l'ai cru. Mon Dieu, j'avais tellement faim de cette sécurité. J'étais une fille avec un père accro au jeu et une mère décédée dont le nom était traîné dans la boue dans cette ville. Damien m'a offert une forteresse.
Mais les forteresses ne sont que des prisons avec de plus jolis murs.
« Souris, Braise ! »
La voix aiguë de Carla me ramène au présent avec la subtilité d'un coup de feu.
Un photographe est devant nous. Carla a passé son bras sous le mien, sa prise me faisant mal. Elle me tire dans le cadre.
« Il nous faut une photo avec l'*amie* », dit-elle, soulignant le mot d'une inclinaison cruelle de la tête.
Le flash m'aveugle.
Damien s'interpose. Il enroule un bras autour de la taille de Carla et la plaque contre lui. Il l'embrasse.
Ce n'est pas un baiser chaste. C'est une revendication. Une démonstration de pouvoir pour la presse.
Il l'embrasse avec la même bouche qui m'a dit qu'il m'aimait ce matin.
Je sens la bile monter dans ma gorge.
Je me recule, trébuchant. « J'ai besoin... des toilettes. »
Je fuis vers le vestiaire, mes talons martelant un rythme frénétique sur le marbre.
Je n'atteins pas les toilettes. Damien me rattrape dans le couloir étroit près du vestiaire.
Il m'attrape le coude, me faisant pivoter. Sa prise est familière, mais maintenant elle me brûle.
« Qu'est-ce que tu fous ? » siffle-t-il. « Tu fais une scène. »
« C'est moi qui fais une scène ? » Je ris, un son brisé et déchiqueté. « Tu viens de demander une autre femme en mariage devant moi, Damien. Tu lui as donné la bague de ta mère. »
Il soupire, passant une main dans ses cheveux. Il a l'air agacé, comme si j'étais une enfant faisant un caprice pour un jouet qu'il a refusé d'acheter.
« C'est du business, Braise. Tu sais comment ça marche. Le territoire des Orsini borde le nôtre. C'est une fusion. Ça ne change rien entre nous. »
« Ça change tout ! » J'essaie de libérer mon bras, mais il me tient plus fermement.
« Arrête », ordonne-t-il. Sa voix baisse d'un octave. « Je fais ça pour nous. Avec l'alliance Orsini, je m'assure le poste de Parrain. J'aurai assez d'argent pour t'installer n'importe où. J'ai déjà loué l'appartement sur le Vieux-Port. Le penthouse. Il est à toi. »
« Je ne veux pas d'un appartement », je murmure. « Je te voulais, toi. »
« Tu m'as », dit-il, se rapprochant, me coinçant contre le mur. Il sent le whisky hors d'âge et la trahison. « Carla n'est qu'un titre. C'est la Madame sur le papier. Tu es ma copine. Tu as toujours été ma copine. »
Il plonge la main dans la poche de sa veste et en sort une pochette en velours.
« Tiens », dit-il en la pressant dans ma main. « Pour le dérangement. »
Je l'ouvre. Des boucles d'oreilles en diamant. Lourdes. Chères.
L'argent du silence.
« Tu penses que tu peux acheter mon silence ? » je demande.
« Je pense que je peux acheter ton obéissance », dit-il, ses yeux s'assombrissant. « Sois intelligente, Braise. Tu n'as nulle part où aller. Ton père est noyé sous les dettes. Ta mère est morte. Sans moi, tu es une proie. »
Il a raison. Ou il avait raison, il y a cinq minutes.
Avant que j'envoie un texto à Victor Costello.
« Allons-y », dit-il en ajustant ses boutons de manchette. « La voiture attend. Carla vient avec nous. Sois polie. »
Le trajet du retour est un cortège funèbre pour mon cœur.
Je suis assise en face d'eux à l'arrière de la limousine. Carla sirote du champagne, ses jambes drapées sur les genoux de Damien.
« Alors », dit Carla en me regardant par-dessus le bord de son verre. « Voici les règles, Braise. Puisque Damien est sentimental. »
Elle lève un doigt.
« Un. Tu ne l'appelles jamais après 22 heures. C'est mon moment. »
« Deux. Pas d'apparitions publiques, sauf si je les autorise. »
« Trois. Tu ne tombes pas enceinte. Si ça arrive, tu te débrouilles. »
Damien ne dit rien. Il regarde juste la ville défiler, sa main caressant distraitement la cheville de Carla.
« Et Braise ? » Carla sourit. « Tu devrais me remercier. La plupart des épouses t'auraient fait dépecer. Moi, je te laisse garder tes plumes. »
Je regarde par la fenêtre les lumières floues de la ville.
*Le prix, c'est le mariage.*
Je serre mon téléphone dans le noir.
*Je suis prête à payer.*