Marc était réveillé depuis longtemps. Il gisait sur le dos, les yeux grands ouverts, fixant le plafond tandis que le poids de la nuit écrasait sa poitrine. Brunette dormait contre lui, sa tête nichée au creux de son épaule, un bras possessif jeté sur son torse. Sa respiration était calme, paisible même. Elle souriait dans son sommeil.
Lui ne souriait pas. Le désir avait été un ouragan, balayant toute morale, toute fidélité. Mais à présent que la tempête s'était calmée, les dégâts apparaissaient, monstrueux et irréparables. Le lit de mon père. Cette pensée tournait en boucle dans son crâne, accompagnée d'images précises, brutales : la nuque de Brunette offerte, ses propres mains sur ses hanches, les gémissements qu'elle avait poussés – des sons que son père n'avait sans doute jamais entendus. Une nausée sourde lui tordit l'estomac.
Il se dégagea doucement, avec une précaution de voleur. Brunette grogna, se retourna et se pelotonna dans l'oreiller encore imprégné de l'odeur de Daniel. Ce simple mouvement, ce détail infime, fut un coup de poignard. Marc se leva, nu, et ramassa ses vêtements avec une hâte silencieuse. Chaque fibre de son être lui hurlait de fuir cette pièce, cet autel de sa trahison.
Dans le couloir, la maison était étrangement bruyante. Le grincement du parquet sous ses pieds nus lui parut assourdissant, le tic-tac de l'horloge du hall, un compte à rebours macabre. Il se rhabilla à la hâte dans sa chambre, les doigts tremblants sur les boutons de sa chemise. Son reflet dans le miroir lui renvoya l'image d'un étranger : les traits tirés, les yeux cernés, mais avec une lueur sombre, une culpabilité qui avait déjà changé la couleur de son iris.
Le téléphone, posé sur son bureau, attira son regard. L'écran indiquait un message non lu, reçu à 23h47. De son père. Le cœur de Marc se serra à l'étouffer.
Papa : « Marc, mon grand. Contrat finalisé plus tôt que prévu. Je prends le vol de 7h20. Je serai à la maison pour le petit-déjeuner. Préviens Brunette. À tout à l'heure. »
Le message datait de la nuit dernière, au plus fort de leur folie. L'écran se brouilla sous les yeux de Marc. Le temps se disloqua. Pour le petit-déjeuner. Daniel était en route. Il allait rentrer. Dans quelques heures à peine, il franchirait cette porte, embrasserait sa femme, serrerait son fils dans ses bras avec cette confiance absolue qui, désormais, était le pire des supplices.
Un bruit derrière lui. Marc sursauta et se retourna. Brunette était sur le seuil, enveloppée dans la robe de chambre de soie de Daniel, trop grande pour elle. Ses cheveux étaient en désordre, ses lèvres légèrement bouffies. Elle avait l'air d'une enfant dans les vêtements de son père, mais son regard... son regard était celui d'une femme qui venait de vivre une révolution. Il y avait de la satisfaction, de la tendresse, et une pointe d'inquiétude.
- Tu es parti sans un mot, murmura-t-elle.
- Mon père rentre ce matin, dit Marc d'une voix plate, sans préambule. Il a envoyé un message. Il sera là dans trois heures.
La sérénité de Brunette se fissura. Une onde de choc traversa son visage, suivie d'une pâleur soudaine. Elle porta une main à sa bouche, comme pour retenir un cri. Les conséquences, qu'ils avaient superbement ignorées dans l'obscurité, venaient de se matérialiser avec la brutalité d'un train lancé à pleine vitesse.
- Oh, mon Dieu... souffla-t-elle. Il ne peut pas... pas déjà.
- Il est en vol, répéta Marc, comme pour ancrer l'horreur dans la réalité. Il va rentrer. Ici. Nous voir.
Le silence qui suivit fut plus lourd que tous ceux qui avaient pesé sur la maison depuis la mort d'Éloïse. C'était le silence de l'après-catastrophe. Brunette s'avança, cherchant son regard.
- Marc... qu'est-ce qu'on fait ?
La question, naïve et terrifiante, le fit presque rire d'un rire amer. Qu'est-ce qu'on faisait ? Ils avaient déjà tout fait. Il n'y avait plus de retour en arrière possible, seulement un chemin en avant, truffé de mensonges et de trahisons en série.
- On fait comme si de rien n'était, dit-il, sa voix métallique, celle qu'il utilisait pour réciter des protocoles médicaux. On prend notre petit-déjeuner. On l'accueille. On lui raconte que tout va bien.
- Tu crois que... tu crois qu'il pourrait deviner ? demanda-t-elle, les yeux écarquillés par la peur.
Marc la regarda, cette femme qui, quelques heures plus tôt, était un tourbillon de passion abandonnée, et qui ressemblait maintenant à une petite fille perdue. Il sentit un mélange écœurant de pitié et de répulsion. Pitié pour leur égarement commun. Répulsion pour lui-même, et pour elle, complice de cette chute.
- Je ne sais pas, répondit-il honnêtement. Mais on n'a pas le choix. Il faut jouer le jeu.
Brunette hocha la tête, mais son regard se fit soudain plus intense. Elle s'approcha, posa une main sur sa joue. Marc tressaillit, mais ne se recula pas.
- Hier soir... murmura-t-elle. C'était...
- Ne dis rien, l'interrompit-il avec une brusquerie qui la fit sursauter. Il détourna la tête. Ne prononce pas un mot sur ce qui s'est passé. Jamais. Pas même entre nous. C'est terminé.
Elle retira sa main, blessée. Il vit ses yeux s'embuer, mais il resta de pierre. La tendresse était un luxe qu'ils ne pouvaient plus se permettre. C'était le prix à payer pour survivre dans le mensonge.
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La scène qui suivit fut un exercice de haute torture. Marc prit une douche glacée, comme pour laver non seulement les traces physiques de Brunette, mais l'odeur même du péché. Il s'habilla avec un soin méticuleux, choisissant une tenue neutre, étudiante. Il descendit préparer le café, remplit la cafetière avec une concentration absurde.
Brunette, elle, mit plus de temps. Quand elle redescendit, elle était transformée. Elle portait un jean et un pull-over simple, ses cheveux étaient coiffés en une queue de cheval sage, son visage était lavé de tout maquillage. Elle avait réussi l'exploit de redevenir la jeune épouse modeste, presque effacée. Seuls ses yeux, cernés et un peu fiévreux, trahissaient la nuit blanche.
Ils mirent la table ensemble, dans un silence de complices meurtriers. Le cliquetis des couverts sur la porcelaine était insupportablement bruyant. Chaque geste, chaque regard échangé, était chargé d'un sous-texte brûlant.
À 8h17, le bruit d'une voiture dans l'allée gravillonnée les figea tous les deux sur place. Marc sentit ses mains devenir moites. Brunette, debout près de la fenêtre, se mordit la lèvre jusqu'au sang.
La porte d'entrée s'ouvrit.
- Je suis là ! lança la voix de Daniel, forte, joyeuse, chargée de la fatigue du voyage mais vibrante de l'impatience du retour.
Il apparut dans l'encadrement de la porte de la cuisine, son manteau sur le bras, une légère barbe de trois jours ombrant ses joues. Son regard chercha immédiatement Brunette, et un sourire immense, sincère, illumina son visage marqué par l'âge et les épreuves. Il lâcha son bagage et ouvrit les bras.
- Ma chérie !
Brunette se précipita vers lui, mais son élan parut un peu forcé, un peu trop théâtral. Elle s'enfouit contre sa poitrine.
- Daniel ! Tu es rentré si vite !
- Je n'ai pas pu attendre, murmura-t-il contre ses cheveux en la serrant fort. Cette maison était trop vide sans toi.
Marc observait la scène, immobile près de la table, les bras ballants. Il se sentait comme un fantôme, transparent, observant un bonheur auquel il n'appartenait plus et qu'il avait souillé à jamais. Son père, après avoir longuement embrassé sa femme, leva enfin les yeux vers lui.
- Marc, mon grand ! Viens ici !
Daniel s'approcha et l'attira dans une étreinte puissante, chaleureuse. Marc s'y abandonna, reniflant l'odeur familière de son père – le cuir, le café, un fond de rasage – qui avait toujours signifié la sécurité. Aujourd'hui, elle lui brûlait la peau. Il sentait le poids du mensonge comme une pierre dans sa gorge.
- Alors, tout s'est bien passé ? demanda Daniel en se reculant, une main sur l'épaule de chacun, les réunissant dans un cercle factice de famille recomposée. Tu as pris soin d'elle, mon fils ?
La question, innocente, bienveillante, fut un coup de poignard parfait. Marc sentit le regard de Brunette se poser sur lui, lourd de sous-entendus. Il soutint le regard de son père, espérant que son visage ne trahirait pas le chaos intérieur.
- Tout s'est très bien passé, papa, dit-il, sa voix étonnamment stable. Brunette s'est très bien occupée de la maison.
- Et de toi, j'espère ! plaisanta Daniel, donnant une petite tape amicale sur la joue de Brunette. Il ne faut pas le laisser s'enterrer dans ses bouquins.
- Je... j'ai essayé, dit Brunette avec un petit rire qui sonnait faux à l'oreille de Marc.
Le petit-déjeuner fut une pantomime atroce. Daniel, heureux et loquace, racontait son voyage, ses négociations. Il mangeait avec appétit, buvant son café à grandes gorgées, jetant à sa femme des regards pleins de tendre gratitude. Il était l'image même du mari comblé, revenu vers son havre de paix.
Marc répondait par monosyllabes, hochant la tête, souriant quand il le fallait. Chaque mot de son père résonnait comme un reproche. Chaque rire de Brunette lui semblait une insulte à la confiance de cet homme. Il observait leurs interactions, cherchant malgré lui des signes : Daniel prenait la main de Brunette, lui caressait les doigts. Elle souriait, mais son regard, par-dessus la table, croisait parfois celui de Marc, furtif, chargé d'un secret brûlant. Ces micro-secondes de complicité criminelle au milieu de l'innocence familiale étaient plus insupportables que les aveux.
À un moment, Daniel, se levant pour se resservir du café, posa la main sur l'épaule de Marc en passant.
- Tu as l'air fatigué, mon fils. Trop de travail ?
Marc sentit la chaleur de cette main paternelle à travers le tissu de sa chemise, à l'endroit même où, quelques heures plus tôt, la tête de Brunette avait reposé.
- Les révisions, oui, réussit-il à articuler.
- Il faut savoir te reposer aussi, dit Daniel avec sollicitude. La santé avant tout.
L'ironie de la phrase, venant de cet homme qui ignorait que son fils venait de trahir l'un des principes fondamentaux de la santé mentale et morale, faillit faire éclater Marc. Il baissa la tête, fixant son bol vide.
Quand le repas prit enfin fin, Daniel annonça qu'il allait monter se doucher et se reposer un peu. Il embrassa tendrement Brunette sur la bouche – un baiser que Marc dut supporter sans broncher – et monta l'escalier, sifflotant.
Le silence retomba dans la cuisine. Un silence différent, lourd de tout ce qui venait de se jouer. Brunette se mit à ramasser les tasses, les mains tremblantes. Marc resta assis, paralysé.
- Tu vois, chuchota-t-elle sans le regarder, la voix à peine audible. Ça a marché. Il n'a rien vu.
Marc leva les yeux vers elle. Il vit la tension dans son cou, la fragilité de ses poignets, et un élan de haine aussi soudain que violent monta en lui. Haine pour elle, pour la tentation qu'elle incarnait. Haine pour lui-même, pour sa faiblesse.
- Il n'a rien vu pour l'instant, corrigea-t-il froidement. Mais il habite ici maintenant. Il va vivre avec nous. Chaque jour. Chaque nuit.
Il se leva, sa chaise raclant le sol avec un bruit strident.
- On ne peut plus jamais recommencer, Brunette. Jamais. Tu comprends ?
Elle se tourna enfin vers lui, les yeux brillants de larmes refusées.
- Et c'est tout ce que tu as à dire ? Après ce qui s'est passé ? demanda-t-elle, un mélange de défi et de désespoir dans la voix.
- Ce qui s'est passé était une erreur, cracha-t-il, baissant la voix au maximum. Une folie. Il faut l'oublier. Pour de bon.
- Je ne pense pas pouvoir oublier, murmura-t-elle.
Marc la fixa une dernière fois. Dans ses yeux, il ne vit plus la séductrice, ni la consolatrice. Il vit le piège dans lequel ils étaient tombés tous les deux, un piège aux murs de mensonges dont ils ne sortiraient peut-être jamais.
- Il le faut, dit-il d'une voix sans appel. Sinon, on va tous les trois y passer.
Il quitta la cuisine, la laissant seule au milieu des restes du petit-déjeuner, des souvenirs de la nuit et du fantôme de leur faute qui, désormais, hanterait chaque pièce, chaque silence, chaque regard échangé dans cette maison devenue prison.
En montant dans sa chambre, il croisa son père dans le couloir, en peignoir, les cheveux encore mouillés. Daniel lui sourit, un sourire épuisé mais heureux.
- C'est bon de rentrer, hein, mon grand ? Tout est à sa place.
Marc parvint à rendre son sourire.
- Oui, papa. Tout est à sa place.
C'était le plus grand mensonge qu'il ait jamais prononcé. Rien ne serait plus jamais à sa place. Et le moment suivant de leur vie ne serait plus qu'une longue, très longue, gestion des conséquences. Le retour de Daniel n'était pas une fin, mais le véritable début de leur enfer.