Sa main tremblait légèrement sur son carnet. Les notes qu'il prenait étaient incohérentes. Il ratait des passages entiers, son esprit étant constamment ramené à la grande maison vide, à l'étage inférieur, là où Brunette était seule.
- Hé, la momie, tu dors debout ?
La voix était celle de Jonas, son ami d'étude, un garçon pragmatique et légèrement cynique, le parfait contrepoids au tempérament plus réservé de Marc. Jonas le dévisageait avec une inquiétude mêlée d'amusement.
- Ça va, Jonas. Fatigue, répondit Marc, essayant d'adopter un ton léger.
- Fatigue ? Tu as l'air d'avoir passé la nuit à disséquer un fantôme. Tu es plus pâle que les cadavres de la salle d'anatomie. C'est la pression des partiels ? D'habitude, tu es une machine.
Marc se sentit rougir sous l'interrogatoire. Le simple fait d'être confronté par son ami rendait sa culpabilité plus concrète, plus sale. Jonas était un miroir moral involontaire.
- C'est... un peu de stress familial, inventa Marc. Mon père est parti en déplacement, et ma nouvelle belle-mère, Brunette, elle s'habitue à la maison. Je dois veiller à ce que tout aille bien.
Jonas haussa un sourcil sceptique. - Une baby-sitter de luxueuse épouse, en somme. Daniel ne t'a pas plutôt confié la garde du trousseau ? Enfin, ne te prends pas la tête. Fais tes études, c'est tout ce que ton père attend. Laisse la nouvelle madame Dumas s'occuper de ses affaires.
L'avis de Jonas était simple, tranchant, et totalement moral. Marc sentit une vague de honte le submerger. Il était censé suivre le conseil de son ami, se concentrer sur ses études, sur sa vie d'homme indépendant. Mais l'idée de laisser Brunette à ses affaires – c'est-à-dire, à sa solitude – lui était désormais insupportable.
À la pause déjeuner, Marc décida de fuir. Il ne pouvait plus rester sur le campus à se faire juger par Jonas. Il rentra chez lui plus tôt que prévu. Sa conscience lui dictait de s'éloigner d'elle, de s'enfermer dans sa chambre jusqu'au retour de Daniel. Mais plus il s'approchait de la maison, plus il sentait une force irrépressible l'attirer.
Il entra par la porte de service, glissant son sac à dos au sol. La maison était silencieuse, mais l'atmosphère était différente de celle de la veille. Une odeur de lessive fraîche et de fleurs.
Marc entra dans le salon, et son souffle s'arrêta.
Brunette était assise sur le canapé en velours, un livre à la main. Elle ne portait pas un vêtement de détente, ni la tenue simple de la femme au foyer. Elle était vêtue d'une mini-robe de couleur marine, d'un tissu souple qui épousait sa silhouette avec une audace discrète. La robe, absolument impeccable, mettait en valeur la finesse de ses jambes et la ligne douce de son cou. Elle était simplement magnifique.
Elle leva les yeux en entendant son pas. Un sourire s'éclaira sur son visage.
- Marc ! Tu es déjà là ? J'avais l'intention de sortir faire des courses, mais le ciel est devenu menaçant.
Pour Marc, le temps semblait s'être arrêté. Le trouble qu'il avait réussi à contrôler dans la matinée explosa en lui. Ce n'était pas seulement la robe ; c'était la façon dont elle était assise, le naturel avec lequel elle occupait l'espace. Elle n'était plus un symbole lointain, elle était une femme tangiblement désirable, assise dans le salon de son père, à l'attendre.
- J-je... j'ai fini mes cours plus tôt, bégaya-t-il, incapable de détourner le regard.
Il sentit la sueur perler sur sa nuque. La robe était un piège visuel qui rendait son désir inavouable, criant.
Brunette se leva. Elle fit quelques pas vers lui, récupérant un foulard tombé au sol. En passant à côté de lui, elle lui effleura légèrement le bras. Un frôlement anodin qui déchira les dernières défenses de Marc. Le danger était imminent.
- Tu as l'air stressé, Marc. Tu devrais te reposer.
À peine eut-elle prononcé ces mots qu'un éclair aveuglant zébra le ciel, suivi immédiatement d'un coup de tonnerre si violent que la maison trembla.
Puis, le noir total.
La panne d'électricité générale plongea la vaste demeure dans une obscurité complice et soudaine. Brunette laissa échapper un petit cri de surprise.
- Oh ! murmura-t-elle, une main sur la poitrine. C'est le tonnerre...
Marc, bien que secoué, retrouva son instinct d'homme rationnel. - Ne bougez pas. Je sais où sont les bougies.
Il revint quelques instants plus tard, une épaisse bougie à la main. La flamme vacillante créait un cercle de lumière dramatique et intime autour d'eux, projetant des ombres mouvantes sur les murs. La robe de Brunette n'était plus qu'une silhouette, mais une silhouette accentuée par le jeu d'ombre et de lumière.
Ils s'assirent côte à côte sur le canapé. L'obscurité avait balayé les formalités.
- C'est amusant, dit Brunette, la voix basse. On dirait que la maison essaie de nous isoler du monde.
- Ça arrive souvent avec les orages, expliqua Marc, essayant d'être technique pour masquer son malaise.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire, Marc.
Elle se tourna vers lui. La lumière de la bougie éclairait ses yeux d'une façon étrange, presque hypnotique. La conversation reprit, dénudée.
- J'ai épousé Daniel ton père parce qu'il était sûr. Parce qu'il représentait le calme après la tempête de ma jeunesse, confia-t-elle. J'ai grandi sans rien, Marc. J'ai lutté. J'ai des rêves que j'ai dû enterrer pour la stabilité.
Elle était d'une vulnérabilité désarmante. Elle parlait de sa peur de l'avenir, de la pression d'être la nouvelle Madame Dumas. Ce qu'elle disait résonnait étrangement avec les propres peurs de Marc, la pression de réussir, la pression de l'héritage de sa mère. Ils parlaient, et chaque mot échangé tissait un lien plus fort que n'importe quelle conversation de courtoisie. Ils étaient deux âmes seules, se confessant dans le secret de la nuit.
Le tonnerre gronda à nouveau, plus proche, plus menaçant que jamais. Brunette tressaillit.
- Oh, j'ai toujours eu peur de ça, murmura-t-elle, un geste instinctif vers lui.
Marc n'hésita pas. Il la vit trembler, non pas la femme fatale en mini-robe, mais la femme seule et effrayée. Mû par une tendresse qu'il n'aurait jamais cru éprouver pour elle, il posa doucement sa main sur son bras, près de l'épaule.
- Ça va. Je suis là, dit-il, sa voix étonnamment ferme.
Ce contact n'était pas celui d'une attraction brute. C'était un acte de réconfort, d'une intimité profonde. Il sentit la chaleur de sa peau sous le tissu fin, la fragilité de sa chair, et il réalisa que c'était plus dangereux que le désir. Le désir est physique ; la tendresse est l'âme. Et il était en train de donner son âme à la femme de son père.
Leurs yeux se rencontrèrent. Dans la lueur dansante, ce fut le regard le plus long et le plus honnête qu'ils aient jamais échangé. Un regard qui disait : Je te vois. Je te comprends. Et je me rapproche malgré l'interdit.
Au moment où le silence de l'électricité brisée était le plus assourdissant, les lumières de la maison s'allumèrent.
Le choc fut brutal. La réalité revint en pleine face. Marc retira sa main comme s'il s'était brûlé. La mini-robe impeccable redevint visible, la figure de l'épouse de son père.
Brunette se redressa, rougissante, mais elle ne le gronda pas. Elle se contenta de fixer le sol.
- Je crois que ça va aller maintenant, dit-elle d'une voix faible. Bonne nuit, Marc.
- Bonne nuit, Brunette.
Marc se réfugia dans sa chambre. Il se laissa tomber sur son lit, le cœur battant à tout rompre. Le souvenir du contact – cette simple main sur son bras – était plus puissant que toutes les menaces de Jonas, que toutes les règles de l'éthique médicale.
Il était pris au piège. Piégé par l'absence de son père, par la beauté de Brunette, et désormais, par la tendresse secrète qu'ils avaient partagée dans l'obscurité. Il avait pensé à s'enfuir.
Maintenant, il savait que s'il partait, il laisserait derrière lui la seule chose qui rendait cette maison pleine, chaude, vivante : elle.
Il ne voulait plus partir. Le secret venait de s'ancrer.