Pas comme la noblesse du regard qu'elle percevait dans les yeux limpides de l'homme de l'aéroport, même si leurs yeux sont d'un bleu parfaitement identique.
Non. Le sien a quelque chose de malicieux.
Brittany ressent un malaise immédiat.
Pas une attraction. Une alerte.
Au bras de l'homme, une femme en robe rouge écarlate, provocante, masque assorti. Adrian la repère immédiatement, son regard se durcit. Brittany devine pourquoi.
- Claire Rousseau, constate Adrian, profondément dégouté par la nouvelle venue.
Cela non seulement en raison du fait qu'elle semble s'être trouvé un nouveau "mécène" à peine quelques mois après le décès de son fiancé... mais aussi du fait qu'elle et Brittany sont un peu trop souvent comparées sur les réseaux sociaux, comme elles sont toutes deux blondes, les yeux bleus et aussi très grandes.
Mais la beauté de sa protégée est naturelle, alors que celle de sa rivale... est refaite des pieds à la tête! a souvent dit Adrian avec dégout.
Au départ pourtant, dans les premiers défilés où elles se sont croisées, elles étaient bonnes amies et Claire s'était montrée très aimable envers elle, comme elle était une débutante et que Claire était considérée comme sa séniore. Mais avec le temps, plus les gens se sont mis à les comparer, plus elles sont passées d'amies à... ennemies!
Il y a aussi une rumeur qui court et qui affirmerait que Claire souffrirait d'une sorte de problème de personnalité limite qui se serait aggravé avec le temps, ce qui pourrait expliquer aussi ce brusque changement d'attitude envers Brittany. Si cette rumeur est exacte... son comportement des années récentes ―que ce soit envers Brittany ou d'autres mannequins qui menaçaient sa carrière― peut être pardonné. Mais sinon...
Brittany se souvient des tensions passées, des rivalités professionnelles, des petites piques et de la jalousie qui a émaillé leurs rares interactions.
Adrian se rapproche légèrement, instinctivement protecteur face à la Némésis de sa protégée.
Plus loin, une Italienne qui va du nom de Valencia dans le milieu de la mode, une autre top-modèle de réputation internationale apparait, trop souriante, trop empressée. Valentia évolue avec une aisance calculée dans ce genre de réception.
Elle a vu la réaction d'Adrian face à Claire Rousseau et à son cavalier, et s'approche de Brittany sous couvert d'un compliment mondain.
La grande brunette au masque gris argent incline légèrement la tête vers elle, un sourire impeccable aux lèvres, puis murmure à son oreille, comme un secret partagé :
- Fais attention à elle... et surtout à l'homme qui l'accompagne.
Son regard glisse brièvement dans la direction de Claire et du bel homme en toxédo, puis s'éloigne aussitôt, comme si elle craignait d'être remarquée.
- Ce genre de fréquentation laisse rarement des traces visibles... mais il y a toujours un prix à payer.
Rien de plus. Pas de nom, pas d'explication. Juste cette phrase, lourde de sous-entendus.
Valencia se redresse aussitôt, redevient distante, son masque social de nouveau sur le visage, puis s'éloigne avec grâce, se fondant dans la foule comme si elle n'avait jamais été là.
Observant l'échange à distance, Adrian secoue imperceptiblement la tête. Léonie croise le regard de Brittany et opine doucement, confirmant sans un mot que ce genre d'avertissement n'est jamais gratuit.
Dans leur milieu, la prudence n'est pas une option. C'est une règle de survie.
Le bal continue autour d'eux. Les conversations, les rires, les verres qui tintent... tout contraste avec la tension qui se cristallise dans ce coin de la salle.
Quand Brittany tourne la tête, Claire Rousseau est appuyée au piano, conversant gaiment avec maestro Nicolas qui s'y est installé temporairement sous la pression de plusieurs autres invités qui désiraient le voir leur en jouer un tout petit morceau. Cependant, Britt ne voit plus nulle part son cavalier, cet homme dangereux de qui la mettait en garde Valencia.
Dans un salon plus retiré, alors que la soirée continue de battre son plein, un homme masqué parle à voix basse au téléphone.
Dans sa main, une tablette numérique.
À l'écran, plusieurs enfants. Assis sur de simples chaises. Ligotés. Alignés contre des murs d'un rouge sale, presque sanguin. Le regard trop fixe. Trop silencieux.
Ils espèrent encore être sauvés - ou libérés éventuellement.
Ils ignorent que l'issue est déjà scellée dans l'esprit de leurs kidnappeurs.
De l'autre côté de l'Atlantique, le drame se joue en temps réel.
L'Alpha déviant observe les images sans ciller. Pour lui, ce ne sont ni des enfants ni des victimes. Seulement des leviers. Des moyens. Une variable dans une équation beaucoup plus vaste.
Il croit avoir le contrôle.
Il est toujours en contrôle.
Il donne ses instructions calmement, méthodiquement. Précisant ce qu'il conviendra de faire lorsque ces otages auront rempli leur fonction. Lorsque le président de la Haute Loge alpha d'Amérique aura enfin cédé aux demandes des ravisseurs.
- Tuez-les. Tous.
Aucune hésitation.
Aucune émotion.
La pitié, l'empathie, l'amour - ces faiblesses humaines ne font pas partie de son monde. Les Alphas déviants s'abreuvent d'autre chose. De peur. De douleur. De destruction.
Il met fin à l'appel, désactivant le dispositif de modulation vocale de son téléphone crypté.
Aujourd'hui, il porte un autre nom.
Une autre vie.
Il a appris à se dissimuler. À survivre dans un monde qui traque les déviants sans relâche. Comme on l'a fait pour son père. Comme on l'a fait pour son oncle.
Ils paieront tous.
Il n'y aura ni oubli ni pardon.
Il se lève, tend la tablette à son homme de main, puis ajuste avec soin son nœud papillon et ses boutons de manchettes. Un dernier regard dans le miroir. Rien ne trahit la bête sauvage qui se cache en lui.
Il quitte le salon privé et regagne la grande salle de bal.
- Ah ! Mathieu !
Byron Miller l'interpelle avec enthousiasme. Héritier désigné de Jivan Oswald - non par le sang, mais par opportunité, cet humain est très ambitieux. Influençable. Parfait pour les projets qu'il a concernant Erin Oswald.
- Tu pourrais trancher ce débat pour nous, ajoute Byron en riant. On se demande laquelle, entre Brittany Parkson et Claire Rousseau... a les jambes les plus longues.
Mathieu Deveraux sourit.
Ce n'est qu'un nom.
Une façade.
Un mensonge soigneusement entretenu.
Il feint la réflexion, amusé par la légèreté de la question, par l'ignorance de ces humains incapables de reconnaitre le prédateur qu'il est parmi eux.
Son regard se pose alors sur Brittany.
Il l'a remarquée dès son entrée dans la salle. Sa beauté est indéniable. Mais elle ne suscite chez lui aucune convoitise. Pas comme Claire Rousseau.
Brittany Parkson n'a, pour l'instant, aucun lien direct avec ses ennemis. Claire, en revanche, est déjà un outil. Malléable. Dépendante. Façonnée.
Brittany est autre chose.
Un élément imprévu.
Un grain de sable dans l'engrenage.
Surtout maintenant que la maison Desperados envisage de la signer. Elle incarne la nouveauté. La fraîcheur. La prochaine obsession du milieu.
Il le voit dans les regards.
La jalousie.
La haine contenue.
Erin Oswald finira par délaisser Claire. Lentement. Inévitablement. La beauté de cette dernière - tout comme son influence - est déjà sur le déclin.
Brittany, elle, n'en est qu'au début de sa carrière en Europe.
Il analyse ses options.
L'éliminer.
L'écarter.
Ou tenter de l'approcher.
Mais Brittany Parkson n'est pas une proie facile. Elle est bien entourée. Protégée par un agent vigilant. Issue d'une famille dont l'influence, malgré les scandales récents, demeure réelle.
Et surtout... elle n'est pas stupide.
Elle n'achèterait pas une ascension sociale contre quelques promesses creuses. Elle ne se vendrait pas. Pas comme Claire.
Non.
Brittany Parkson est un obstacle.
Son regard glisse vers Claire Rousseau, toujours suspendue aux lèvres de maestro Nicolas. Il lui avait demandé de s'en rapprocher ce soir.
Parfait.
Peut-être est-il temps de voir si son pion a bien retenu ses leçons.
Laisser Claire se charger de sa rivale. Tester sa loyauté. Sa cruauté. Après tout, Brittany n'est qu'une humaine.
Indigne de son attention.
Dans la grande salle de bal, inconsciente de tout ce qui se joue dans l'ombre, Brittany inspire profondément... et se concentre sur le moment présent.
Elle sait que cette soirée est un test, une vitrine pour sa carrière. Chaque sourire qu'elle offre, chaque mouvement sur le parquet compte. Adrian à ses côtés, Léonie sur sa gauche, elle se sent encadrée, mais consciente que sa vigilance reste essentielle.
La réception continue, brillante et mondaine. Les lumières scintillent, les masques dissimulent plus qu'ils ne révèlent. Les murmures, les regards discrets, la danse des invités... tout laisse entendre que cette nuit sera riche en surprises. Le château, majestueux et intemporel, devient le théâtre silencieux de forces en mouvement, invisibles, mais palpables...
Bien loin d'ici, de l'autre côté de l'océan, les Alphas d'Amérique n'ont pas encore fini de payer le prix de cette nuit qui n'a même pas encore débuté pour eux.
Qui seront les grands vainqueurs de ce tout premier acte?
Impossible à dire.