- Je n'arrive pas à croire qu'on va passer le Nouvel An dans un château écossais, murmure-t-elle.
- Tu vas t'en remettre, répond Adrian sur le siège voisin de Léonie, sans lever les yeux de sa tablette. Mais concentre-toi. Ce weekend n'est pas des vacances.
Le ton est calme, professionnel, mais moins tranchant qu'autrefois. Brittany le remarque. Elle remarque aussi qu'il ne l'observe pas comme une marchandise fragile, mais comme une pièce maitresse qu'il entend protéger.
Ce weekend en Écosse, des gens importants du milieu de la mode en Europe seront tous rassemblés au même endroit. Ce bal pourrait bien marquer le ton pour la suite de la carrière internationale de sa protégée.
- Nous avons finalisé le contrat avec la maison des Desperados, et tout est prêt pour la signature... vers la fin du bal, un peu avant minuit, précise-t-il.
Erin Oswald veut officialiser devant témoins.
Médias triés. Images contrôlées. Rien ne doit déraper.
― Ce bal est l'occasion idéale pour donner un grand coup médiatique! complète Léonie, qui était dans la confidence et en est très excitée.
Brittany en a le vertige, mais elle s'efforce de ne rien en laisser voir. Elle hoche simplement la tête, faisant entière confiance à son agent. C'est lui qui a fait d'elle ce qu'elle est aujourd'hui. Dès le moment où elle a signé avec Lux Talent il y a trois ans, sa vie a changé. Elle jouait maintenant dans la cour des grands. Et Adrian est un excellent agent.
Elle écoute donc, attentive, mais son regard reste accroché au paysage qui change. Les couleurs deviennent plus sombres. Plus anciennes. Les terres semblent porter autre chose que de la neige.
Le train ralentit à mesure qu'il remonte vers le nord. À l'arrivée dans la région des landes écossaises d'Abington, l'air est plus vif, plus cru.
Un chauffeur les attend à la sortie de la gare, manteau sombre, accent chantant. Les bagages sont chargés sans un mot inutile. La route serpente entre collines et forêts dénudées, longe des murets de pierre noire.
Puis, soudain, le château apparait.
Le Château d'Abington se dresse sur une élévation naturelle, massif et intemporel. La pierre est sombre, presque bleutée sous le ciel d'hiver clair et lumineux. Drapé de guirlandes et de décorations festives, il conserve une allure droite et noble, comme le dernier vestige d'une époque révolue.
Le voyage aura duré longtemps. Tellement que la lumière de l'après-midi glisse doucement sur les pierres et fait briller les vitres, dessinant des reflets dorés sur les carreaux étroits.
- Oh mon Dieu... souffle Léonie, fascinée par la majesté du lieu.
La voiture franchit les grilles. Le gravier crisse sous les pneus. Des domestiques attendent déjà sur le perron.
En manteau d'hiver, Sir Brennan Riddleman, un homme dans la quarantaine, descend les marches pour les accueillir. Grand, élégant, posture noble sans ostentation. À son bras, Erin Oswald, de dix ans plus jeune que son mari, sourit avec chaleur, sincère, presque protectrice. Brennan a fait son service militaire dans le régiment royal écossais et sa femme est une Britannique dont la famille était originaire de l'Inde avant d'immigrer en Angleterre bien avant sa naissance. Son visage est plus fin, ses cheveux d'un noir profonds et sa peau bronzée naturellement.
Il émane aussi d'elle cette aura des femmes d'affaires qui ont réussi. C'est en fait le genre de réussite professionnelle qui inspire.
Erin Oswald est incontestablement un modèle de réussite professionnelle pour bien des femmes dans le milieu de la mode et Brittany n'y échappe pas. À Milan, lors de la présentation de la collection automne-hiver que présentaient les Desperados, quand Brittany et elle se sont croisées pour la toute première fois, alors qu'elle remplaçait une de leur top-modèle à la dernière minute. Elle ne s'attendait pas du tout à ce qu'Erin veuille la signer par la suite, affirmant qu'elle était un match parfait pour la collection de l'un de leurs créateurs, du nom de Kazimir qui affirmait avoir eu le coup de foudre et la considérait maintenant comme sa muse.
Tout est allé tellement vite après cela. Brittany en a encore le vertige! De voir cette légende vivante de la mode, venir vers elle et l'accueillir si simplement. La grande blonde a bien envie de demander à son assistante de la pincer pour voir si elle rêve!
Erin lui sourit affectueusement :
- Brittany. Enfin.
Elle la prend dans ses bras sans hésitation.
- Bienvenue à Abington Castle!
Elle désigne le château. Puis, se tournant vers son agent et son assistante:
― Mais je vous en prie! Venez! Vous devez avoir fait une longue route!
Les présentations sont rapides. Cordiales. Adrian et Léonie sont inclus sans être relégués. Erin y veille. Une fois à l'intérieur, on leur présente le reste de la famille de Sir Riddleman. Ses deux frères et la femme de l'un des deux. Il se trouve en effet que ce château est devenu un hôtel luxueux avec le temps. Un hôtel qui est tenu par un des frères du Marquis d'Abington, qui y vit en permanence avec sa femme et ses deux enfants. Cependant ses deux enfants sont absents ce weekend puisque ce bal est un événement réservé aux adultes.
― Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à demander... nous dit la belle-sœur de Riddleman, nous désignant un des domestiques qui fait le service aux chambres...
Le domestique en question les conduit à travers des couloirs tapissés, des escaliers larges, des portraits anciens qui semblent observer les nouveaux arrivants.
Les chambres sont exceptionnelles. Celles d'Adrian et de Léonie sont vastes, confortables, mais lorsque Brittany entre dans la sienne, un silence particulier s'installe.
La suite qu'elle occupe est bien plus grande que les chambres attribuées aux deux autres. Hauts plafonds. Cheminée de pierre. Vue sur les landes enneigées. Un salon privé. Une chambre au lit Tudor et aux draps impeccables, presque solennels.
- Ce n'est pas un hasard, murmure Adrian, bas, sérieux. Erin tente de t'envoyer un message. Elle veut faire de toi le centre d'intérêt de cette soirée. Tu es leur nouvelle acquisition. La nouvelle saveur du jour.
Il n'y a ni exagération ni flatterie dans sa voix. Juste un constat.
- Ce soir, annonce-t-il ensuite, coiffeur et maquilleuse arrivent à seize heures. Bien du beau monde est attendu. Deux des autres fondatrices des Desperados seront présentes. Elles restent discrètes. Masquées. Elles observeront. Il est donc vital que tout soit parfait. Que TU sois le joyau de la soirée.
Pendant qu'elle se prépare pour la soirée, Brittany ignore que, de l'autre côté de l'océan, un drame est en train de se nouer. Elle ignore qu'un enlèvement a eu lieu. Celui de son neveu Diego, et de plusieurs autres adolescents, tous des amis à lui qui ont eu le tort d'être au mauvais endroit, au mauvais moment.
Elle ignore aussi que le mari de sa sœur est un Alpha de la classe des Divins.
Le plus puissant d'Amérique.
Elle ignore la véritable étendue de la puissance de sa belle-famille, les ramifications du clan Cleaver, et le nombre d'ennemis qu'ils se sont attirés au fil des ans.
Béatrice a toujours veillé à la protéger de ce monde devenu le sien le jour où son Alpha l'a mordue, lors de la conception de Diego.
Brittany n'est qu'une humaine. Profane au monde surnaturel, comme la majorité des mortels.
Et Béatrice tient à ce que cela reste ainsi.
Elle veut que sa demi-sœur vive librement, à l'écart des luttes, des menaces et des sacrifices qui régissent ce monde parallèle. Un monde qu'elle a accepté pour elle-même... mais dont elle refuse qu'il engloutisse sa sœur.
Un monde dont elle n'a pourtant pas su protéger son fils.
Oui... pendant qu'ici on se prépare à célébrer le passage à la nouvelle année, les Alphas d'Amérique retiennent leur souffle. Là-bas, l'issue dépend du temps, des décisions prises dans l'ombre, et de la volonté d'un président de la race Alpha qu'on somme de se plier aux exigences de ravisseurs invisibles.
Mais ici, dans cette bulle d'insouciance soigneusement préservée - loin du cauchemar que vivent sa sœur, son mari, et surtout son neveu - Brittany se laisse choyer. On la coiffe, on la pare, on la prépare pour la soirée à venir.
Ignorante des drames qui se jouent ailleurs.
Ignorante du prix que d'autres paient, pour qu'elle puisse encore croire à la légèreté de cette nuit.