Flora Marchand, vêtue d'une robe fourreau noire - son choix le plus sobre pour l'occasion - se sentait à la fois puissante et terriblement vulnérable. Elle n'était pas là pour séduire, mais pour se fondre dans le décor, une professionnelle irréprochable. Pourtant, elle savait que son costume d'assistante était devenu poreux depuis la nuit précédente.
Elle fut accueillie par l'hôtesse qui la conduisit à une table ronde, stratégiquement située pour dominer la salle. Thomas Duvier était déjà là.
Il portait un costume de soirée qui le rendait plus que beau ; il le rendait dangereux. L'air de décontraction qu'il affectait après avoir retiré sa cravate contrastait avec l'intensité glaciale de son regard. Il était au téléphone, parlant avec une assurance tranquille, sa voix grave et maîtrisée.
Il mit fin à son appel, rangea son téléphone et se leva pour la saluer. Ce fut le moment de vérité.
« Flora. Vous êtes ponctuelle. »
Ce n'était pas un compliment, juste un constat.
« J'y veille toujours, Monsieur Duvier. »
Il tira sa chaise, et leurs mains se frôlèrent de nouveau. Il n'y avait aucune malice dans son geste, seulement la courtoisie d'un hôte. Mais le contact fit l'effet d'une décharge électrique, si forte que Flora en eut le souffle coupé.
Thomas, lui, était impassible. Il s'assit, et la foudre cessa, laissant derrière elle une légère odeur d'ozone et le sentiment d'un danger imminent.
« Les investisseurs arrivent d'ici dix minutes, » annonça-t-il, reprenant le contrôle professionnel. « Nous avons besoin d'une approche douce. Je suis l'homme des chiffres, vous êtes l'âme du projet. Ne vous contentez pas de réciter les données. Parlez-leur de la finalité, de la raison pour laquelle cette micro-puce doit exister. »
Il la regarda enfin, un regard long et pénétrant.
« Vous êtes l'humanité que j'ai besoin de projeter. »
Le compliment était à double tranchant. Il reconnaissait son efficacité émotionnelle tout en la réduisant à un outil. Flora sentit une pointe d'agacement.
« Je ferai de mon mieux, Monsieur Duvier. Mais je suis assistante personnelle, pas ambassadrice des relations publiques. »
Thomas eut un sourire mince, presque cruel.
« Vous êtes tout ce que je décide que vous soyez, Flora. »
Le ton était une déclaration de possession. Il ne parlait plus seulement du travail. Il se préparait à la présenter non pas comme une simple employée, mais comme une personne spéciale à ses côtés.
L'arrivée des investisseurs, Messieurs Dubois et Leroy, fut une distraction bienvenue. Deux hommes d'âge mûr, aux costumes coûteux et aux poignées de main fermes.
Thomas fut impeccable. Il dirigea la conversation avec une aisance déconcertante. Flora, initialement en retrait, se vit rapidement propulsée au centre de l'échange.
« Messieurs, je vous présente Flora Marchand, mon assistante personnelle, mais surtout l'architecte logistique de la prochaine phase. Elle maîtrise le dossier de la micro-puce mieux que moi. »
Thomas venait de la surélever aux yeux des investisseurs. Ils se tournèrent vers elle, impatients. Flora prit une profonde inspiration et parla du projet. Elle ne se contenta pas de réciter les chiffres du plan de financement qu'elle avait peaufiné le matin même ; elle parla de la souffrance des victimes de traumatismes crâniens, du potentiel de guérison, de l'espoir que la puce représentait.
Elle fut brillante. Elle sentit le regard de Thomas sur elle, un regard qui n'était plus seulement possessif, mais qui contenait une étincelle de fierté.
À un moment, M. Dubois, le plus audacieux des deux, se pencha vers elle.
« Mademoiselle Marchand, vous êtes l'atout charme de Duvier Tech Corp. Thomas ne nous avait jamais présenté une collaboratrice aussi impliquée, ni aussi ravissante. »
Flora rougit, gênée par l'allusion personnelle. Mais avant qu'elle ne puisse répondre, Thomas intervint, sa voix coupante.
« Flora est avant tout mon atout cerveau, Monsieur Dubois. Et en affaires, c'est le seul charme qui compte. »
Le message était clair : elle était sous sa protection. Le geste était à la fois dominant et troublant pour Flora. Il la défendait, mais il la gardait aussi pour lui, dressant une barrière contre le monde extérieur.
Le dîner progressa, glissant des affaires au terrain plus personnel. Le vin coulait.
M. Leroy s'adressa à Thomas :
« J'admire votre concentration sur la médecine, Thomas. Vous ne perdez pas votre temps, contrairement à ce que vous faisiez il y a quelques années... » Il fit une pause et jeta un regard discret à Flora. « Vous êtes le célibataire endurci, on dirait. L'époque de Lætitia est bien révolue. »
Lætitia. Le nom frappa Thomas comme un coup de poing. Son visage se figea, sa mâchoire se contracta. Flora remarqua immédiatement le changement d'atmosphère. L'homme de glace venait de se fissurer.
Thomas répondit d'une voix polie, mais mortellement froide.
« Mon passé est sans intérêt, Monsieur Leroy. Mon entreprise, elle, ne l'est pas. »
Le sujet fut immédiatement clos. Mais la graine de la curiosité était plantée dans l'esprit de Flora. Qui était Lætitia ? Et quelle est cette douleur si palpable qu'elle peut encore déstabiliser Thomas Duvier ?
Après le départ des investisseurs, Flora et Thomas se retrouvèrent seuls à la grande table. Le silence était chargé d'électricité résiduelle, celle du travail bien fait et celle du secret partagé.
« Vous avez été remarquable, Flora. » La voix de Thomas était sincère, dénuée d'arrogance.
« Merci, Monsieur Duvier. »
« Arrêtez de m'appeler 'Monsieur Duvier' quand nous sommes seuls, après... la veille. » Il la regarda droit dans les yeux. « C'est inutilement faux. »
Flora se sentit prise au piège. Elle n'était plus dans le compartiment de la logique.
« C'est nécessaire, Thomas. J'ai un fiancé. J'ai... fait une erreur. Je ne veux pas que cela se reproduise. »
Thomas s'appuya en arrière sur sa chaise, un sourire s'étirant lentement sur ses lèvres. C'était un sourire d'amusement, mais teinté de défi.
« Vous avez une excellente mémoire, Flora. Sauf quand il s'agit de vos propres désirs. » Il se pencha en avant, réduisant l'espace entre eux. « Votre théorie du compartiment ne fonctionne pas. Hier soir, vous avez brisé un barrage. Les barrages, une fois qu'ils cèdent, ne peuvent être réparés avec de la bonne volonté. »
Il continuait à parler du secret, refusant de le laisser mourir. Il cherchait à la maintenir dans cet état de tension coupable.
« Je ne peux pas trahir Walter. »
Flora sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle détestait la faiblesse que cet homme faisait naître en elle.
Thomas resta impassible.
« Trahir Walter ? Il me semble que vous l'avez déjà fait. Le vrai problème, Flora, c'est que vous avez peur de vous trahir vous-même. » Il baissa la voix. « Et Walter est une excuse facile. »
« Non ! »
La protestation lui échappa, trop forte pour le lieu.
Thomas se rapprocha encore, si près que le souffle de ses paroles effleura son oreille.
« Demandez-vous pourquoi Walter est si compréhensif, Flora. Un homme qui aime ne laisse pas sa fiancée en plan le soir sans un mot de protestation. Il est trop à l'aise avec la distance. »
C'était une graine de méfiance, plantée avec une précision chirurgicale. Il ne la laissait pas se réfugier dans l'image de Walter comme victime.
Ils quittèrent le restaurant. Il commanda un taxi pour elle, refusant d'être celui qui la ramènerait à son appartement. Il respectait la façade, mais jouait avec les coulisses.
Dans le taxi, seule, Flora fut assaillie par la culpabilité et le doute.
Pourquoi Walter est-il si compréhensif ?
Thomas avait raison sur un point : Walter était trop parfait, trop rassurant, trop lâche. Il n'avait pas même exprimé une petite contrariété à propos de l'annulation.
Elle arriva à son appartement, se sentant épuisée. Elle appela Bertrand.
« Bertie, c'est moi. Je suis rentrée. J'ai besoin de parler. »
« Thomas Duvier a encore frappé ? » demanda son ami avec une lassitude amusée.
« Il... il est fascinant. Et terrifiant. Mais ce n'est pas ça. Dis-moi, Bertrand, Walter... tu le trouves heureux ? »
Bertrand fit une pause.
« Walter est Walter. Il est parfait en apparence. Trop parfait. Pourquoi cette question ? »
Flora inventa une histoire sur la pression de l'entreprise. Elle ne pouvait pas avouer la vérité. Pas encore.
Elle termina l'appel, plus troublée qu'avant. Thomas avait réussi. Il avait transféré une partie de sa propre culpabilité sur Walter, la forçant à douter de son fiancé pour mieux justifier son propre comportement.
Elle se coucha seule, l'odeur du restaurant et du vin masquant à peine le souvenir de la présence de Thomas.
Au milieu de la nuit, elle sortit de son lit. Elle ne pouvait plus dormir. Elle alluma son ordinateur et chercha le nom : Lætitia.
La recherche fut courte. Une image apparut : une femme magnifique, souriante, au bras de Thomas Duvier, il y a des années. La légende : « Lætitia Dubois quitte le PDG de Duvier Tech Corp pour le milliardaire français Gérard Lemoine. » L'article parlait de trahison, de rupture violente liée à l'argent et au pouvoir.
C'était ça. La blessure qui avait fait de Thomas l'homme de glace. Il avait été trahi publiquement pour de l'argent.
Thomas n'était pas seulement un homme énigmatique. C'était un homme brisé. Et en partageant un secret avec elle, en se comportant comme un homme qui la voulait, il lui demandait inconsciemment de panser ses anciennes plaies.
Flora se sentit soudainement moins coupable et plus résolue. Elle avait trahi Walter, mais elle ne trahirait pas Thomas en le laissant tomber professionnellement. Elle voulait se prouver qu'elle était meilleure que Lætitia.
Elle retourna dans son lit, mais le sommeil était loin. Elle se sentait aspirée dans le passé sombre de Thomas, et le danger de l'avenir était déjà là.